Littérature française

La forêt mouillée

 

Pièce en un acte. Extrait de la scène 3.

 

 

 

« — Vivre comme l’ours, grave et seul, avec le ciel,
C’est la sagesse ! Au diable Anna, Toinon, Lisette,
Madame la marquise et mam’zell’ la grisette,

La femme en bloc ! les yeux noyés, les yeux fripons !
Ouragan, ouragan, emporte les jupons !
Délivre-nous ! — Je hais la femme en théorie.
Sa fidélité fait rire ma rêverie.
Son coeur compte dix, vingt, trente, cent ; jamais un.
Elle achète au coiffeur pour deux sous de parfum.
Elle est blanche ? un accès de colère : elle est bleue.
Dans ses cheveux se tord le serpent fausse queue.
L’été vient ; triste fleur, le soleil l’enlaidit,
Les taches de rousseur la rouillent ! Elle dit :
Je sue. Elle est trop grasse ou trop maigre. Cet ange
Crotte ses bas. C’est faux, c’est perfide. Ça mange.
La portière le soir lui glisse des billets.
Ô seules belles, fleurs, seules vierges ! oeillets,
Pervenches, lys, muguets, jonquilles, pâquerettes,
Dont le seul papillon touche les collerettes,
Yeux purs qui vous ouvrez dans l’ombre au bleu matin,
Douces fleurs, je ne veux aimer que vous.

CHOEUR DES FLEURS.
Crétin !

UNE PIERRE.
Fossile !

L’ÂNE.

Âne !

UNE GRENOUILLE.
Crapaud !

LES FLEURS.
Porte ailleurs tes semelles !

DÉNARIUS
Soyez mes femmes, fleurs.

LES FLEURS.
Ciel ! être les femelles
D’un tel mâle !

DÉNARIUS.
Je veux baigner mon front en feu
Dans vos seins ! me rouler dans vos lits !

LA VIOLETTE.
Sacrebleu !

DÉNARIUS.
Fleurs !

LA PERVENCHE.
Qui nous a flanqué cette brute splendide ?

LA MANDRAGORE.
C’est Jocrisse pédant qui se prend pour Candide.

DÉNARIUS.
Je vous aime ! Soyez mon sérail, liserons !

LES LISERONS.
Viens-y !

L’ORTIE.
Viens t’y frotter !

LES AUBÉPINES.
Nous te caresserons
Le visage, le front, le nez !…

LA GIROFLÉE.
J’aurai cinq feuilles.

DÉNARIUS.
Forêt, caverne d’ombre et de paix qui m’accueilles,
Merci ! — Le désert seul résiste à l’examen.
Paris est fou ; la femme est le revers humain ;
La femme de la vie est le mauvais visage ;
Penseur, sois veuf; voilà ta vie, ô sage!

L’ÉCHO.
Osage !

DÉNARIUS,
à La Forêt.
J’ai découvert ceci, bois, dans ta profondeur :
La fleur est la beauté, la femme est la laideur.

MURMURE DES ARBRES.
Amour ! Amour ! Amour !

DÉNARIUS,
percevant une rose.
Ô rose diaphane, —
Si chaste qu’on dirait que le regard te fane,
Dieu prit, pour composer ton parfum gracieux,
Toute la pureté qui flotte dans les cieux.
Puisque tu brilles, fleur, l’étoile est superflue.
Je t’aime !

LA ROSE.
II faut aimer une fille joufflue,
Mon cher.

DÉNARIUS,
avançant la main vers la rose.
Sois à moi. Viens !

LA ROSE.
Ne me tutoyez pas.
Elle lui pique les doigts.

LES AUTRES FLEURS.
Elle a bien répondu, la duchesse !

DÉNARIUS,
égouttant le sang de son doigt.
Aïe!
Il s’éloigne et retombe dans son extase. »

 

***

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