Café de la place, à Courson les Carrières, Yonne, France.

Les femmes

Annie Ernaux n’a pas d’imagination romanesque. Elle écrit non pour distraire, faire rire ou faire rêver, mais pour mettre au jour ce qui a presque toujours été tenu caché et hors de la littérature : l’expérience physique de l’avortement (Les Armoires vides), la déception du mariage (La Femme gelée), le portrait d’une femme du peuple (Une Femme), l’aliénation volontaire de la passion amoureuse (Passion simple), la démence progressive d’une vieille femme — sa mère (« Je ne suis pas sortie de ma nuit »). Elle venge la littérature d’une absence béante : le point de vue d’une femme (d’origine populaire) sur le monde qui l’entoure et l’oppresse. Annie Ernaux, c’est un peu Emma Bovary qui aurait pris la plume.

Même lorsqu’elle raconte ses histoires d’amour (Passion simple, Le Jeune Homme), l’homme en est étrangement absent, réduit à l’état de silhouette, vidé de sa substance, dessiné en creux. La seule figure masculine en relief dans son univers littéraire est son père (La Place, La Honte). 

Dans le journal d’Annie Ernaux, le supermarché apparaît comme un espace d’observation privilégié. Pour son contemporain Dieudonné, c’est une zone de guerre où l’homme est sûr de sa défaite : les lieux les plus banals ne sont pas les moins signifiants. (Sketch extrait de La Guerre, 2017).

Le social

Même si elle peut donner l’impression de ne s’intéresser qu’à sa propre personne, Annie Ernaux sait pourtant qu’elle n’a rien d’exceptionnel et que l’individu n’existe pas : nos goûts sont ceux d’une classe et d’une époque, nos fantasmes, nos habitudes, nos rêves et nos mépris sont déterminés par des lois sociales. Parce qu’elle a quitté son milieu d’origine, Annie Ernaux a senti douloureusement cette imprégnation du social dans toute la vie. Comme de nombreux transfuges de classe, elle a eu le sentiment de s’arracher à elle-même en se séparant de son milieu d’origine. Ensuite, la lecture des livres de Pierre Bourdieu (La Distinction, Les Héritiers…) lui a permis de connaître les raisons de cette souffrance. Et l’écriture a certainement constitué un moyen de remettre chaque chose à sa juste place en tenant compte de cette perspective sociale. La sourde colère de son père dans un restaurant (La place) prend un sens par l’analyse de la violence symbolique exercée en silence par les serveurs. Pour rendre justice, il a fallu l’écrire.

Mais l’écriture n’est pas seulement un geste vengeur. Elle permet aussi de restituer l’existence dans son épaisseur, de saisir l’emboitement de nos vies dans une série de poupées russes : la famille, les groupes sociaux, la société. Tous ces niveaux d’appartenance parlent et agissent en nous à leur manière. Ils constituent véritablement ce que nous sommes et rendre compte d’un individu, c’est toujours en même temps rendre compte de ces ensembles qui nous dépassent (Les Années).

Dorothea Tanning, « Birthday », 1942, Philadelphia Museum of Art.

Cet autoportrait de l’artiste est l’un des tableaux préférés d’Annie Ernaux. 

La littérature

Stendhal, Flaubert, ou Proust n’eurent aucune formation supérieure en littérature. Annie Ernaux, elle, est agrégée de lettres. Comme de nombreux écrivains de la seconde moitié du XXe siècle, elle s’interroge beaucoup sur ce qu’est la littérature, sur ce que signifie écrire.

S’agit-il de se venger, de sauver le passé, de faire ce qu’avait souhaité sa mère, de communiquer avec son père, de vivre de manière plus accomplie ? Est-ce un luxe, ou bien « une façon de donner » ? Ces interrogations spéculaires peuvent paraître parfois oiseuses mais elles font partie du paysage littéraire contemporain.

« Tu écoutes quand on essaye de t’éduquer ! » L’enfant transfuge de classe par les Deschiens. Un sketch qui vaut bien un chapitre de Pierre Bourdieu !

L'amour

Jamais expansif, lyrique ou romantique, l’amour court dans toute son œuvre comme un torrent souterrain. C’est un « amour séparé » avec son père. Un amour déhiscent avec sa mère. Une passion sexuelle avec A. (Passion simple). Et avec l’autre A. — le pauvre, un amour vécu pour écrire un livre (Le Jeune Homme). On passe outre le mari et les enfants, qui se réduisent à un programme fastidieux et envahissant (La femme gelée).

Grande lectrice de Proust, Annie Ernaux semble partager sa vision de l’amour, comme « l’espace et le temps rendus sensibles au cœur » —on peut y ajouter le social, rendu lui aussi sensible au cœur par l’amour (La place). Sa liaison avec A. (Passion simple, Se perdre) est faite de longues attentes, de jouissances brèves puis de longs espaces de manque. La jalousie révèle elle aussi le manque qui est au cœur de l’amour (L’Occupation) : c’est l’expérience du désir douloureux de tout savoir d’un tiers dont on ne sait rien, l’épreuve de se rencontrer à travers ce tiers comme vide, nul et insuffisant.

Il faut reconnaître ce courage à Annie Ernaux de descendre en elle-même sans craindre l’indignité ou le jugement moral : même au cœur battant de relation passionnée avec S. (Se perdre), elle nous dit combien la personnalité de son partenaire l’intéresse peu. On ne saura pas autre chose que ceci : c’est un russe un peu beauf, qui aime la vodka, Staline, les marques et les grosses voitures. De même, A. ne sera pas autre chose qu’un plouc. En somme, il n’y a pas de communication entre les êtres : l’amour est un sentiment solitaire et névrotique. Mais exaltant !