La séparation
Jean-Sébastien Bach – Piano Concerto No. 1 en ré Mineur, BWV. 1052 II. Adagio. (S. Richter)
La vie d'Annie Ernaux
Annie Ernaux naît à Lillebonne (Normandie) en septembre 1940. Ses parents, qui avaient commencé à travailler comme ouvriers, tiennent un petit café/épicerie. Annie est une très bonne élève. Elle suit son parcours scolaire dans une institution privée puis poursuit des études de lettres jusqu’au CAPES, qu’elle réussit au moment où son père meurt. Annie se marie bourgeoisement, passe avec succès l’agrégation, grimpe dans l’échelle sociale. Elle aime et méprise son milieu d’origine, contradiction douloureuse qui stimule son désir d’écrire.
Gallimard publie son premier livre en 1974 (Les Armoires vides), puis plusieurs autres jusqu’à La Place qui obtient le prix Renaudot en 1984. La bonne élève est devenue écrivain célèbre. Mais malgré son apparente ascension, Annie Ernaux n’arrive nulle part : au contraire de son contemporain Bernard Tapie, elle n’est à l’aise ni en bas ni en haut de la société. Sa vie n’est donc pas romanesque. Elle en fait pourtant la matière d’un travail littéraire très approfondi et produit des livres majeurs, accessibles et singuliers comme Une Femme, Passion simple et surtout Les Années (2008) qui demeure sans doute son œuvre la plus ambitieuse. Elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2022.
« Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues. »
Le Jeune homme
Annie Ernaux et son temps
Une époque, pour Annie Ernaux, c’est d’abord un certain système de domination sociale qui s’exerce sur l’ensemble de la vie humaine. Nos sentiments, nos goûts, nos craintes, nos obsessions sont l’expression de forces qui ne disent pas leur nom et qui provoquent chez les groupes dominés (travailleurs pauvres, femmes, immigrés…) un recroquevillement dans la honte plus sûrement qu’une volonté de rébellion.
A travers son écriture feutrée, Annie Ernaux fait paraître cette honte, la violence symbolique ou physique subie par les dominés. Mais dans ses engagements publics en faveur de l’égalité des sexes, du droit à l’avortement, des populations immigrées ou du peuple palestinien, elle échange sa plume subtile contre des gants de boxe. Sa radicalité étonne. Une inépuisable colère l’emporte. « Prenez-le comme vous voulez, peut-être comme une culpabilité que le temps ne peut entamer, mais c’est ainsi : jusqu’à mon dernier souffle je persisterai à venger ma race. »
Sa place dans l'histoire de la littérature
Dans son essai Qu’est-ce que la littérature ? paru en 1948, Jean-Paul Sartre appela ses collègues écrivains à reconsidérer leur mission : au lieu de se confiner dans une tour d’ivoire, il fallait écrire pour un public large, sur les problèmes et questions de son temps, sans déroger à l’exigence littéraire. Annie Ernaux est peut-être la seule qui ait réalisé pleinement ce programme de littérature engagée.
Nouveaux thèmes, nouveau ton
Quelles sont ses inspirations ? Son projet littéraire est un travail sur la mémoire : Jean-Jacques Rousseau (Les Confessions) et Proust (A la Recherche du temps perdu) en sont des figures tutélaires. On peut y ajouter Flaubert et ses personnages englués dans leur époque. Mais l’essentiel est ailleurs. Annie Ernaux a réussi un tour de force : apporter un ton nouveau dans la littérature sans se donner des airs d’avant-garde. Son style dépouillé a séduit et gagné une grande partie de la littérature contemporaine (pas toujours avec la même réussite), ses thèmes liés à sa trajectoire de transfuge de classe ou à la condition féminine sont aujourd’hui devenus communs voire dominants (Nicolas Mathieu, Marie N’Diaye, Didier Eribon, Edouard Louis…). Annie Ernaux a ouvert des voies. En France, elle demeure l’un des auteurs les plus influents des cinquante dernières années.
« Je me sentais séparée de moi-même. »
La place
Le plaisir de lire Annie Ernaux
La lecture de ses œuvres provoque une sensation de justesse profonde : tout est dit sans détour, avec les mots de tout le monde, dans l’évidence et la simplicité. Pourtant, l’atmosphère est indéniablement singulière. On pense à l’album Kind of blue de Miles Davis (1959), qui installa paisiblement un nouveau paysage sonore dans le jazz.
Aucune volonté d’épater la galerie par des métaphores surprenantes ou des sophistications syntaxiques. Annie Ernaux ne vous donne pas le sentiment d’appartenir à un club de lecteurs d’élite (comme Proust ou Claude Simon), et c’est justement ce qu’elle veut. Un critique qualifie son style d’écriture à l’os : rien de trop ; on sent l’auteure attentive à rester au plus près des sensations et des souvenirs. Malgré la colère qui sourd à travers les lignes, elle retient tout mouvement expansif ou lyrique. Bien entendu, cette réduction se fait au prix d’un travail considérable : rien de plus littéraire que ce rabotage de la littérature.
Lorsqu’elle est à son meilleur, Annie Ernaux donne aussi la sensation du social : tout en gardant leur individualité, ses personnages semblent se dissoudre dans un ensemble familial, idéologique et historique qui les dépasse (La Place, Une femme, Les Années). Une réussite très rare dans la littérature !
Le plat ou la boisson
Tisane détox.
Pauvre en sucres et en graisses, l’écriture d’Annie Ernaux produit une action détoxifiante dans nos esprits surchargés d’images, d’idées et d’affects entrechoqués. Peu à peu, les battements du cœur s’ordonnent, les émotions parlent sans hurler et tout semble vivre à sa juste place.
Œuvres majeures
Les armoires vides
Premier roman douloureux, sensible et plein de verve. L’écriture d’Annie Ernaux nous force à regarder les secrets de la société : l’avortement, l’affreux reniement dont se paye l’élévation sociale.
« Ne pas pouvoir aimer ses parents, ne pas savoir pourquoi, c’est intenable. »
La place
A travers une violence savamment filtrée, on sent tout l’amour d’Annie pour son père et sa haine des lois sociales qui l’en éloignent. Annie Ernaux élabore ici cette écriture plate appelée à un si grand avenir dans la littérature française.
« Je voulais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé. »
Une femme
Après le père, la mère. Annie Ernaux livre un autre chef d’œuvre de pudeur et de justesse pour décrire la femme qui a le plus compté pour elle, sans l’abstraire de son milieu et de ses limites. Œuvre majeure.
« À nouveau, nous nous adressions la parole sur ce ton particulier, fait d’agacement et de grief perpétuel, qui faisait toujours croire, à tort, que nous nous disputions et que je reconnaîtrais, entre une mère et une fille, dans n’importe quelle langue. »
Passion simple
Un an de passion amoureuse pour un homme dont on ne saura presque rien à travers ce récit. Annie se coiffe, se fait belle et ne vit plus que dans l’attente des moments qui la remplissent. Pour en savoir plus sur l’homme en question et les positions sexuelles favorites de l’auteure, reportez-vous à Se perdre, journal de cette liaison.
« Tout était manque sans fin, sauf le moment où nous étions ensemble à faire l’amour. »
Journal du dehors
Un recueil d’observations pas très stimulant, qui s’essouffle et ressasse. Annie Ernaux a du mal à sortir d’elle-même autrement que par des lieux communs droits venus de Bourdieu pour les nuls.
« Il est naturel de jeter les boîtes et les papiers dans cet endroit sauvage, remporter ses traces est un geste du surmoi civilisé. »
La honte
Mais pourquoi tant de honte ? a-t-on parfois envie de demander à un écrivain qui souffre si visiblement de ses origines. Dans ce livre, elle explique. Ça commence dans une cave.
« Il était normal d’avoir honte, comme d’une conséquence inscrite dans le métier de mes parents, leurs difficultés d’argent, leur passé d’ouvriers, notre façon d’être. Dans la scène du dimanche de juin. La honte est devenue un mode de vie pour moi. A la limite je ne la percevais même plus, elle était dans le corps même. »
L'Evénement
Après l’avoir évoqué dans son premier livre, Annie Ernaux revient sur son avortement en tentant d’aller plus loin. Encore une fois, l’auteure nous emmène vers ce qui demeure caché.
« Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l’écriture, c’est-à-dire quelque chose d’intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres. »
Les années
Ce livre atypique tente de rendre sensible à la fois la vie d’Annie Ernaux et celle de sa génération (enfin celle qui vote à gauche, le reste appartenant aux ténèbres), des années 1950 aux années 2000. On sent l’odeur de chaque période et du temps qui passe. Audacieux, réussi, c’est un chef d’œuvre !
« Pour tous la télé était la mise à disposition immédiate et peu coûteuse de la distraction, pour les épouses la tranquillité de garder leur mari à côté d’elle devant Sport Dimanche. Elle nous entourait d’une constante et impalpable sollicitude, qui flottait sur les visages souriants et unanimement compréhensifs des amateurs (Jacques Martin et Stéphane Collaro), leur mine bonhomme (Bernard Pivot, Alain Decaux). Elle nous unissait de plus en plus dans les mêmes curiosités, peurs et satisfactions, est-ce qu’on allait retrouver l’odieux meurtrier du petit Philippe Bertrand, le baron Empain, attraper Mesrine, est-ce que l’ayatollah Khomeiny regagnerait l’Iran. Elle nous donnait un pouvoir de citation sans cesse renouvelé des événements et des faits divers. »
Les œuvres d'Annie Ernaux
Romans
Les armoires vides (1974)
Ce qu’ils disent ou rien (1977)
La femme gelée (1981)
La place (1984)
Une femme (1988)
Passion simple (1992)
La honte (1997)
L’événement (2000)
L’occupation (2002)
Les années (2008)
Mémoire de fille (2016)
Le Jeune homme (2022)
Journal
Journal du dehors (1993)
« Je ne suis pas sortie de ma nuit » (1997)
La vie extérieure (2000)
Se perdre (2001)
Regarde les lumières mon amour (2014)
Autres
L’usage de la photo (2005)
L’écriture comme un couteau (2011)
Le vrai lieu (2014)
Hôtel Casanova et autres textes brefs (2020)