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Illustration issue de La Cité des Dames, 1405, parchemin conservé à la British library.

Christine de Pizan invite les femmes à agir, sous l’égide de la Raison (tenant un miroir), de la Droiture (munie d’une règle) et de la Justice (tenant dans ses mains une mesure qui attribue à chacun ce qui lui revient).

La vertu

Au moment où Christine écrit, le royaume de France frôle le dépôt de bilan. Les campagnes sont dévastées. Le Journal d’un bourgeois de Paris rapporte que les loups entrent nuitamment en ville jusque dans le quartier des Halles. Les armées du royaume subissent de terribles défaites contre l’Angleterre (alliée aux Bourguignons). On ne sait qui gouverne exactement : Charles VI devient dément et déshérite son fils au profit de la couronne d’Angleterre. Et pour la première fois deux papes sont élus en même temps, l’un à Rome, l’autre à Avignon. Les pouvoirs temporels et spirituels sont remis en question.

Dans cette confusion générale, Christine de Pizan tâche de montrer un cap qu’elle appelle vertu. Le Chemin de longue étude, le Livre des trois vertus, mais aussi les lettres de la Querelle du Roman de la rose s’emploient à mettre en avant les qualités morales avant la richesse ou même la noblesse. Il ne s’agit pas de transformer les structures de la société mais de donner le goût de la rectitude, de la fidélité, de la justice dans un temps qui en manque cruellement.

Dans cette perspective, Christine consacre aussi beaucoup d’énergie à l’éducation et à la didactique. Elle écrit par exemple un Épitre d’Othéa la déesse, destiné à son fils. Elle dédie à Louis de Guyenne (l’espoir du royaume en 1412) le Livre de la Paix et le Livre du corps de policie, qui expose les vertus attendues du prince rêvé, des nobles et du peuple, pour que l’ensemble vive harmonieusement. Toujours, Christine de Pizan insiste sur l’importance de l’étude dans la quête de sagesse, rendant hommage notamment à Charles V, ce roi qui « avait tant l’amour du savoir » et qui « n’excluait pas de feindre quand le point y était » : vertu n’est pas naïveté.

Défendre les femmes

Christine de Pizan aimait lire et étudier plus que tout. Mais elle raconte elle-même (dans la Cité des Dames) que sa vénération pour les philosophes et les poètes l’a conduite à une crise morale : ces écrivains en qui elle avait confiance partageaient en effet un certain mépris des femmes. Christine devait-elle se mépriser elle-même ? Encouragée par l’apparition de trois figures allégoriques (voir plus bas), elle décida de se faire confiance et de se battre contre ces préjugés. C’est la profonde singularité de Christine de Pizan. Elle ne se soumit jamais à la misogynie des écrivains, alarmée par les conséquences de ces idées sur la vie des femmes et leur représentation d’elles-mêmes.

A une époque où les femmes sont rares dans le champ intellectuel, Christine de Pizan se fait leur porte-voix. Dans l’Epître du dieu d’amour, Cupidon, dieu des amants, reçoit des plaintes innombrables de femmes de toutes conditions qui lui demandent secours. Christine écrit :

Ainsi les dites dames se plaignent de grands exactions, de blâmes, de diffamations, de trahisons, d’outrages très graves, de faussetés et de maints autres griefs que chaque jour elles reçoivent des déloyaux qui les blâment, diffament et trompent. Plus que de tout autre pays elles se plaignent de France, qui jadis fut leur écu et défense…

Ces griefs s’aggravent encore d’un apprentissage de l’amour parfois pervers. Mais l’amour féroce, possessif et jaloux n’est pas le fait de l’auteure : au contraire, c’est « signe de grand amour parfaite et entière de se fier en ses amours plutôt que de s’en défier et d’être jaloux. » Lorsque l’amour est fondé sur le bien et l’honneur, l’amant(e) brille car « tout l’illumine. » (Le Débat des deux amants). Sans vertu, pas d’amour vrai !

Vénus et les amants.

Illustration issue de l’Epître d’Othéa, manuscrit 606 conservé à la Bibliothèque nationale de France. Ce manuscrit a été réalisé sous la direction de Christine.

Les allégories

L’allégorie est un procédé littéraire qui consiste à incarner une idée dans une image ou un personnage. Au Moyen-âge, ce procédé a atteint son point culminant pendant le XIIIe siècle, notamment dans la partie du Roman de la Rose écrite par Jean de Meung (envers qui Christine de Pizan est particulièrement critique –voir la Querelle du Roman de la Rose).

Reprenant cette tradition, les livres de l’auteure se caractérisent souvent par une alternance surprenante entre récits autobiographiques et discours allégoriques. La Cité des Dames commence par un récit très concret : Christine commence à lire un livre, sa mère l’appelle pour dîner, elle accourt à table et le reprend le lendemain.  Très vite, sa lecture se transforme en rêverie puis en une interrogation douloureuse : pourquoi les femmes sont-elles si maltraitées chez la plupart des auteurs ? Christine désespère d’être née femme et se met à pleurer. Trois dames lui apparaissent (Raison, Droiture et Justice) et dès lors le récit va laisser place à une conversation avec ces figures allégoriques. La première dame donne la clef à Christine désespérée : « Songe donc aux Idées, c’est-à-dire aux choses célestes, qui sont les plus élevées ». L’allégorie est ici un procédé d’élévation, qui permet de sortir des opinions et des contingences psychologiques ou historiques.

Il est aussi certainement parfois difficile de dire « je » au Moyen-âge lorsqu’on aborde des questions délicates. Par exemple, le Chemin de longue étude cherche à savoir qui devrait gouverner les affaires du monde. Question… dangereuse ? L’auteure fait donc dialoguer Noblesse, Chevalerie, Richesse et Sagesse pour y répondre –et peut-être aussi pour se cacher derrière elles !

Ordre et morale

Si elle a manifesté par sa vie de femme-auteur une grande liberté et un décalage constant vis-à-vis des itinéraires traditionnels, Christine de Pizan ne remet pas en question les structures sociales de son temps. L’ordre de la société est sacré pour elle car il a été voulu par Dieu : dans ces conditions, chacun doit vivre à la place qui lui a été assignée,

les nobles comme les nobles, les populaires comme il leur appartient, et que tout se réfère à un seul corps d’une même Policie, ensemble vivre en paix et justement, ainsi comme il doit être. (Le Livre de Policie)

Lorsqu’elle cherche à écrire une sorte de guide de la femme exemplaire (Le Livre des trois vertus) Christine de Pizan s’intéresse donc  à toutes les classes et situations : veuves, princesses, femmes de « gens de métiers » (les artisans), femmes de laboureurs, et même « femmes de folle vie » (c’est-à-dire prostituées). Dans chaque cas, elle s’applique à donner des conseils adaptés et pratiques : les femmes d’artisans devraient par exemple apprendre le métier pour se substituer à leur mari si nécessaire, les empêcher de se livrer à des marchés hasardeux, etc. Les pauvres doivent quant à eux… prendre leur mal en patience. En ce temps, la justice n’a donc rien à voir avec l’égalité des droits : il s’agit de donner à chacun ce qui lui revient selon sa place dans le corps social. Mais pour Christine, une chose ne varie jamais : les femmes sont aussi intelligentes, habiles et fortes que les hommes. Par conséquent, rien ne s’oppose à ce qu’elles s’instruisent, tout au contraire !

Rhodophiles contre rhodophobes

La querelle du Roman de la Rose

Chronologie et protagonistes

Les faits

En 1401, Jean de Montreuil –latiniste universitaire, écrit un éloge du Roman de la Rose. Christine de Pizan lit le roman à cette occasion. A cette époque, Christine est une personnalité reconnue dans le monde des lettres mais qui n’a encore écrit que des poésies. Elle est outrée par ce qu’elle découvre dans le roman et envoie durant l’été 1401 une lettre à Jean de Montreuil dans laquelle elle exprime toute sa réprobation vis-à-vis d’une œuvre qu’elle juge misogyne, immorale et dangereuse. Deux camps s’affrontent, qu’on peut nommer les rhodophiles (pour le Roman de la Rose) et les rhodophobes (contre le Roman de la Rose).

Jean de Montreuil fait répondre à Christine par les frères Pierre et Gontier Col. En février 1402, Christine de Pizan rassemble la correspondance échangée et la communique à la Reine de France Isabeau de Bavière en sollicitant son appui.

En mai 1402, Jean Gerson, chancelier de l’Université de Paris, rejoint le clan des rhodophobes. Il écrit un traité en latin contre le Roman de la Rose. Les échanges épistolaires entre les deux camps se poursuivent et s’achèvent durant l’année.

« je dis derechef et réplique et triplique tant de fois que tu voudras que le Roman de la Rose, nonobstant de bonnes choses (et de tant est le péril plus grand que le bien y est plus authentique, comme j’ai dit auparavant) mais, pour ce que nature humaine est plus encline au mal, je dis qu’il peut être cause de mauvaise et perverse exhortation en très abominables mœurs, confortant vie dissolue, doctrine pleine de tromperie, voie de damnation, diffameur public, cause de soupçon et mécréandise et honte de plusieurs personnes et peut-être d’erreur ; et très deshonneste lecture en plusieurs parts. »

Christine de Pizan, réponse à Gontier Col

Les personnages impliqués :

Christine de Pizan : femme de lettres.

Jean de Montreuil : secrétaire du roi, clerc et amoureux de la littérature latine. Il sera tué par les Bourguignons en 1418.

Pierre et Gontier Col : Pierre est chanoine de la cathédrale de Paris. Son frère Gontier est secrétaire du roi, diplomate, membre du cercle humaniste de Jean de Montreuil. Il sera assassiné lui aussi par les Bourguignons en 1418.

Jean Gerson : chancelier de l’université de Paris. Rhodophobe et allié de Christine de Pizan.

Jean Chopinel, dit Jean de Meung : coauteur du Roman de la Rose, achevé vers 1270.

Isabeau de Bavière : reine de France, épouse de Charles VI dit le fol car devenu psychotique en 1392.

Rhodon : en grec ancien, la rose.

Le Roman de la Rose

De quoi s'agit-il ?

Le Roman de la Rose est l’un des plus grand succès littéraire du Moyen Âge en occident. Écrit par deux auteurs à deux époques différentes, ce roman est une exploration de l’amour.

La première partie est l’œuvre de Guillaume de Lorris (auteur dont nous ne savons rien). La seconde (achevée 40 ans plus tard vers 1270) a été écrite par Jean Chopinel, dit Jean de Meung, un érudit qui a notamment étudié à l’université de Bologne, alors la plus réputée d’Europe.

Le roman commence par une initiation onirique et poétique à l’amour courtois, dans un univers plein d’images, de symboles et de figures allégoriques. Un jeune homme de vingt ans entre dans un fabuleux verger. Il est fasciné par un bouton de rose. Mais une série d’obstacles vient s’opposer à ce qu’il le cueille, différant la réalisation de l’amour et exaspérant le désir de l’amant. C’est l’amour courtois tel quel.

« Toujours Nature reviendra au galop, ce n’est pas l’habit qui l’en empêchera. A quoi bon insister ? Toute créature veut retourner à sa nature, rien n’y font violence ni convenances. Ceci doit excuser Vénus et toutes les dames qui folâtrent, bien qu’elles soient engagées dans les liens du mariage. La nature est plus forte que l’éducation.

(…) Ainsi en est-il de tout homme et de toute femme, quant à l’appétit naturel que la loi contrarie quelque peu. Quelque peu ? Beaucoup, devrais-je dire, car elle exige, du garçon et de la fille, quand elle les a unis, que l’un ne puisse avoir qu’une pucelle et l’autre qu’un mari, au moins de leur vivant. Toutefois ils sont tentés de suivre leur libre penchant ; s’ils y résistent, c’est à cause de la honte ou par peur de quelque peine, mais Nature les traque comme les bêtes dont nous avons parlé. »

Le Roman de la Rose

Un livre contradictoire et contestataire

Dans la seconde partie,  l’amant progresse dans sa conquête soutenu par des adjuvants (La Vieille, Bel-accueil…) et combattu par Malebouche (la médisance) et Jalousie notamment. Au terme du récit, le héros réussit à cueillir la rose.

Cette partie écrite par Jean de Meung se caractérise par un ton plus corrosif et discursif que la précédente. L’auteur met ici l’accent sur la violence exercée par les contraintes sociales, remet en question la légitimité de la noblesse et accuse l’hypocrisie des membres du clergé. L’amour est lui aussi questionné en tant que construction sociale : le désir n’est-il pas au fond quelque chose de tout simple, engendré par la mort et la perpétuation de l’espèce ? A cause de nos complications et contraintes, l’amour est perverti : hommes et femmes doivent ruser pour parvenir à leurs fins. Ne serait-on pas plus heureux dans une sorte de partouze générale ? C’est le sens de l’étonnant discours de la Vieille, qui donne au désir féminin un ton moins passif et plus concret que dans l’amour courtois.

Le débat : Christine entre dans le vestiaire

L'audace de Christine de Pizan

Il y avait au Moyen Âge des échanges intellectuels et des débats, mais ils restaient confinés dans le monde universitaire (exclusivement masculin à l’époque). Livres et conversations prenaient parfois l’atmosphère d’un vestiaire de sport collectif masculin : on ne se gène pas pour dénigrer les femmes. Leur absence autorise toutes les outrances.

Que fait Christine ? Elle fait irruption dans l’entre-soi du  vestiaire. Outrée par le ton d’un roman qu’elle juge misogyne, elle saisit l’un de ses admirateurs par le col (c’est le cas de le dire), le sort et le somme de se justifier publiquement, en prenant la reine à témoin. Au début, les bons humanistes sont estomaqués de tant d’outrecuidance. Ils la prennent de haut : Gontier Col exhorte Christine à « se corriger, et s’amender de l’erreur manifeste, la folie » dans laquelle elle se perd.

Loin de se laisser intimider, Christine va plus loin en compilant ses échanges épistolaires dans un livre qu’elle présente à Isabeau de Bavière. Elle est sûre de son bon droit et de ses arguments. Le Roman de la Rose parle des femmes, les analyse et les dénigre. Or, dit Christine, justement

parce que je suis femme, je peux plus témoigner en cette partie que celui qui n’en a pas l’expérience mais parle par devinailles et au hasard. 

 

Illustration tirée d'un exemplaire du Roman de la Rose. Seconde moitié du XIVe siècle, bibliothèque de l'université de Valence.

Ce geste de bon sens et de courage a marqué les esprits. Personne n’interdisait à Christine de Pizan de parler et de s’inviter dans le débat. Mais pour créer un précédent aussi disruptif, il fallait une confiance en soi que l’auteure a assumé tranquillement comme le montre cette pique adressée au rhodophile Gontier Col : 

Et ne sais tu pas qu’une petite mustellete [belette] assaillit un grand lion et à la fois le déconfit ?

« C’est belle doctrine ! Est-ce donc tout gagné que de bien tromper ces femmes ? Qui sont les femmes ? Qui sont-elles ? Sont-ce serpents, loups, lions, dragons, guivres, ou bêtes rapaces dévorantes et ennemies de la nature humaine, qu’il convienne de travailler à les tromper et à s’en saisir ? Lisez donc l’Art. Apprenez donc à faire engin [ruser], piégez-les fort, trompez-les, outragez-les, assaillez ce château, prenez garde que nulle n’échappe entre vous hommes et que tout soit livré à la honte ! »

Christine de Pizan, lettre à Pierre Col.

Toutes femmes sont putes

« Toutes êtes, serez ou fûtes, de fait ou de volonté, putes. » Comment ose-t-on parler des femmes de manière si diffamatoire, si injuste et si dénigrante ? Christine refuse de laisser s’installer chez les lecteurs une représentation des femmes comme des créatures perverses, manipulatrices et qu’il faut piéger pour arriver à ses fins. La querelle paraît simple : les rhodophobes tiennent au respect des femmes et les rhodophiles sont des mufles dont Donald Trump est le dernier avatar. Pourtant, les débats vont prendre une dimension plus large et plus complexe.

Le débat : nature, morale et liberté

La liberté d'expression

Christine critique le discours tenu sur les femmes au nom d’une conception plus large de la vertu et de la responsabilité de l’écrivain. Ainsi, elle s’indigne que le Roman de la Rose parle de couilles.

Pierre Col le rhodophile réplique que Dieu a créé les couilles et les parties génitales et que par conséquent « les membres secrets sont nécessaires et utiles, profitables, beaux et bons. » Faut-il écrire cul, bite et couille ? D’après Pierre Col, l’auteur du Roman de la Rose « ne dit pas qu’on en doit parler. Il dit qu’on en peut parler ; devoir et pouvoir, ce n’est pas tout un. »

Ce n’est pas l’avis de Christine. Si elle a une position très progressiste en faveur des femmes, ses adversaires sont plus progressistes qu’elle concernant la liberté d’expression. 

Les niveaux de discours : qui parle ?

D’autre part, les rhodophiles soulignent la spécificité de l’œuvre littéraire et des niveaux de discours.  Quand Jean de Meung écrit que toutes les femmes sont des « putes », c’est en réalité le Jaloux qui parle, celui qui enferme sa femme dans une prison (voir encadré ci-dessous). Cette distinction entre l’auteur et ses personnages est fondamentale pour l’existence même de la littérature.

« Jean de Meung en son livre introduit des personnages, et fait parler chaque personnage selon ce qui lui appartient, à savoir, le Jaloux comme Jaloux, la Vieille comme la Vieille, et pareillement des autres. Et c’est trop mal pris de dire que l’auteur tient les maux être en femme alors que c’est ce que le Jaloux, en faisant personnage, propose ;—non fait, certes, mais il récite ce que tous les jours un jaloux dit de toutes femmes pour montrer et corriger la très grande déraison et passion désordonnée, qui est en homme jaloux. »

Pierre Col, réponse à Christine de Pizan

L'humanité perverse

D’autre part, si les femmes sont déconsidérées dans le roman, les hommes ne sont guère mieux traités. Pour la Vieille, les hommes « trichent et nous trahissent, tous sont débauchés et coureurs ; aussi doit on les tromper sans remords ».

Chez les hommes comme chez les femmes, il y a une tension entre un désir de liberté et des lois qui nous contraignent. Résultat : tout le monde tombe mécaniquement dans la perversion. Les femmes vivent en cage et doivent ruser pour en sortir. Les hommes doivent ruser pour passer outre les interdits sociaux, les préjugés, la médisance.

« Les femmes sont nées libres, mais la loi les a soumises à certaines conditions qui leur ôtent leur liberté naturelle. Nature n’est pas si folle qu’elle fasse naître Marotte seulement pour Robichon, si nous regardons bien, ni Robichon pour Mariette, ni pour Agnès, ni pour Perette ; elle nous a faits, beau fils, n’en doute pas, toutes pour tous et tous pour toutes, si bien que, malgré le mariage institué pour empêcher la débauche, les querelles et les meurtres passionnels, et pour faciliter l’éducation des enfants dont les conjoints ont la charge, les dames et les demoiselles, qu’elles soient belles  ou qu’elles soient laides, s’efforcent par tous les moyens de retourner à la liberté primitive. »

Le Roman de la Rose

Polyamour et péché originel

La position des adversaires de Christine n’est peut-être pas la plus confortable. Christine leur reproche de ne pas tenir compte du péché originel et de soutenir un roman qui semble célébrer un polyamour naturel et innocent, contraire à l’institution du mariage (voir texte ci-dessus). Ce sont en effet des opinions plutôt transgressives en l’an 1401 ! Aussi le rhodophile Pierre Col se défend de prôner une telle vision du monde :

Il est certain que l’appétit naturel de l’homme n’est pas de s’obliger à ne manger jamais de viande, ou d’être chaste pour toute sa vie, ou de se tenir toujours à une femme, ni pareillement d’une femme à se tenir toujours à un homme… Notre fragilité est encline aux vices. Veut-elle pour cela louer les vices ? Nenni. 

Les échanges du débat commencent à ressembler au procès fait à Flaubert lors de la parution de Madame Bovary, avec Christine de Pizan dans le rôle du procureur Pinard !

Les rôles sont donc bien plus ambigus qu’il ne semble : on a tendance aujourd’hui à oublier la puissance contestataire du Roman de la Rose. Tout en provoquant avec un grand courage le premier débat public sur la représentation culturelle des femmes, Christine de Pizan a peut-être manqué la profondeur d’un livre contradictoire, ambigu, dérangeant, et à bien des égards précurseur de la Renaissance qui allait s’épanouir au siècle suivant.

Un manuscrit réalisé sous la direction de Christine de Pizan

Si écrire était un plaisir pour Christine de Pizan, c’était aussi un moyen de gagner sa vie et d’assurer l’avenir de sa famille. A une époque où l’imprimerie n’existait pas encore, elle a donc dirigé son propre atelier d’édition manuscrite !

  • Les illustrations ci-dessous sont issues de l’Epître d’Othéa, manuscrit 606 conservé à la Bibliothèque nationale de France.
  • Le manuscrit 606 est le 2e volet du recueil de Jean duc de Berry qui contenait les œuvres de Christine de Pizan. On pense aujourd’hui que le volume pourrait être daté des années 1407-1409. Les 101 peintures du livre ont été faites par le « Maître de l’Épître d’Othéa », qui lui doit son nom de convention, et ses collaborateurs le Maître d’Egertonest et le Maître au safran.

Plus d’informations sur BNF Archives. La version numérique intégrale du manuscrit est disponible sur ce lien.