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La flamboyante

Guillaume de Machaut (1300-1377): De Fortune me dois plaindre et louer. Ensemble Musica Nova.

La vie de Christine de Pizan

La première femme de lettres professionnelle de la littérature française naît à Venise en 1364. Elle vient en France à l’âge de 4 ans rejoindre son père, un astrologue italien qui s’était mis au service du roi Charles V. Cet homme de science l’encourage vivement à étudier et Christine s’épanouit dans la lecture et l’apprentissage. Mariée à l’âge de 15 ans, elle est heureuse avec son époux, conseiller à la cour du roi. Hélas ! Il meurt brusquement de maladie en 1389 et Christine se retrouve veuve à l’âge de 25 ans, avec trois enfants, sa mère et une nièce à sa charge.

Sans égards pour son chagrin, les vautours se précipitent pour accaparer ses biens et ce qui lui reste de fortune. Désemparée et sans rien connaître aux affaires, Christine décide de faire face et lutte pied à pied contre des créanciers sans scrupules au cours d’interminables procès. Elle commence aussi à écrire de la poésie. Ses œuvres plaisent et Christine y voit l’opportunité d’assurer son existence matérielle. Elle commence à écrire des récits plus longs, sur des sujets plus divers, et à diffuser ses livres (manuscrits, car l’imprimerie ne verra le jour qu’après sa mort).

Une figure intellectuelle majeure

Le succès vient très vite : les princes apprécient ses œuvres et Christine jouit d’une considération qui devient rapidement internationale (elle est traduite en anglais dès le XVe siècle). Elle dirige même son propre atelier d’édition manuscrite. Animée par une inextinguible soif d’apprendre et par une grande confiance en elle, Christine élargit et approfondit ses connaissances dans tous domaines : la philosophie morale (Livre des trois vertus), l’histoire avec le Livre de la mutation de fortune, la politique (Le Livre du corps de policie) et même l’art de la guerre (Le livre des faits d’arme et de chevalerie). Malgré un contexte politique compliqué et dangereux, Christine sait mener sa barque avec une grande intelligence diplomatique.

Et elle fait preuve d’audace : en écrivant La Cité des Dames et l’Épitre du dieu d’amour, elle rugit contre la misogynie de certains esprits de l’époque (Jean de Meung notamment). Après avoir composé un grand nombre d’ouvrages et assuré l’avenir de ses enfants, elle se retire dans un couvent en 1418 alors que la guerre civile et la pression anglaise font de la France un terrifiant chaos. Christine sort de sa retraite pour saluer avec enthousiasme le courage extraordinaire de Jeanne d’Arc et sa mission salvatrice, dans un poème qui sera le premier consacré à l’héroïne de son vivant. Christine de Pizan meurt probablement l’année suivante, en 1431.

J'ai choisi

J’ai choisi pour toute joie
(Quelqu’autre l’ait), telle est la moye [mienne],
Paix, solitude volontaire,
Et vie abstraite et solitaire.

Le Livre de la Mutation de fortune.

Christine de Pizan et son époque

Christine de Pizan est née et a vécu dans les heures les plus sombres du Moyen-âge. On estime qu’entre 1340 et 1440, la France perdit 41% de ses habitants (!), accablée par la peste noire de 1348, la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, les querelles dynastiques, les conquêtes anglaises. Le roi Charles VI devint sujet à des accès de démence à partir de 1392. Alors qu’elle s’était peu à peu dégradée en caste, la chevalerie française fut anéantie par les Anglais dans la boue d’Azincourt (1415). C’était la fin d’une époque, celle du fin’amor et des chansons de geste.

Dans ce contexte crépusculaire, Christine a beaucoup chanté l’espoir et la force de la vertu, sur tous les plans : en particulier, elle invite tous ses lecteurs à ne pas se laisser gagner par une misogynie mensongère et défendit l’honneur des femmes dans la querelle du Roman de la rose, mais aussi dans La Cité des Dames. Sans remettre en question les structures sociales de son temps, elle exhortait les femmes à prendre davantage confiance en leurs qualités morales et intellectuelles, mais aussi à ne pas négliger l’importance de leur rôle quelle que soit leur place dans l’ordre social.

Confiance

Il n’est aucune tâche trop lourde pour une femme intelligente.

La Cité des Dames

Sa place dans l'histoire de la littérature

Christine de Pizan n’a jamais subi de damnatio memoriae : ses écrits ont connu le destin de la littérature du Moyen-âge, plombée par une langue et un contexte de moins en moins compris par la postérité. Sa mémoire a suivi le cours de valeurs du moment : célébrée par les nationalistes pour son patriotisme, elle a été plus récemment mise en lumière par Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe) et surtout par les gender studies aux USA dans les années 1970 qui ont permis un regain d’intérêt à l’égard de son œuvre. Le Livre de la mutation de fortune a d’abord été traduit et édité aux USA (The Book of Mutability of Fortune, 2017), tandis qu’il n’a jamais encore été édité intégralement en français. Ironiquement, l’édition de référence du Ditié de Jeanne d’Arc est l’œuvre d’universitaires anglais (A. J. Kennedy and K. Varty, Oxford: Society for the Study of Medieval Languages and Literature, 1977.)

Chose forte

De triste cœur chanter joyeusement
Et rire en deuil c’est chose forte à faire

 

Poésies

Pourquoi Christine de Pizan est extraordinaire

Christine de Pizan force l’admiration par l’élévation et l’espoir qui l’animent jusqu’au bout malgré sa solitude et le chaos extérieur. Elle a commencé par écrire des poèmes. Dans ce genre littéraire, elle est toujours élégante et même souvent virtuose dans sa versification. Néanmoins, on peut douter que sa poésie soit le sommet de son œuvre.

C’est d’abord par sa trajectoire flamboyante et par sa défense des femmes que Christine de Pizan est une figure très singulière. Par bonheur, elle se raconte et se met volontiers en scène dans plusieurs de ses œuvres avant de faire intervenir des discours allégoriques. Cette incarnation est toujours profondément touchante d’autant que Christine de Pizan a l’art de rendre ses récits très vivants et sensibles, ainsi lorsqu’elle se rend à Poissy voir sa fille au mois d’avril (Le dit de Poissy) :

Tout le chemin y fut plein et couvert
De fleurettes, chacune à l’œil ouvert
Vers le soleil qui luisait découvert

Œuvres principales

Extraits à lire, à écouter et à télécharger

AVERTISSEMENT : La langue originale de Christine de Pizan est difficile à lire pour les non-spécialistes.
      • La solution la plus fréquemment privilégiée est de traduire sa langue dans nos formes et nos mots actuels. Mais le texte est alors fortement dénaturé, présentant une facture classique totalement étrangère au style original.
      • Certaines éditions mettent en regard le texte original avec cette traduction moderne. Mais que lira le lecteur ? Un texte difficilement déchiffrable ou bien une traduction qui en est très éloignée ?
      • Nous avons donc choisi d’opter pour la solution suivante : respecter le plus possible le texte original, en modernisant l’orthographe et en insérant des notes lorsque c’est nécessaire (sur le texte en format web, il suffit de passer le pointeur de la souris sur le texte souligné en pointillés pour faire apparaître la traduction). La langue de Christine de Pizan est donc restituée mais la lecture facilitée !

1401/1402

Epîtres du débat sur le Roman de la rose

Le Roman de la Rose n’est pas du goût de Christine de Pizan, indignée par la place faite aux femmes dans ce best seller médiéval. Elle intervient publiquement pour critiquer le mépris dont elles font l’objet dans ce livre mais aussi dans d’autres classiques de la littérature.

1403

Le Chemin de longue étude

Après une première partie très autobiographique sur son veuvage, Christine de Pizan se demande qui doit diriger « l’universelle machine ? » Richesse, Chevalerie, Noblesse ? Sagesse ? Comme toujours, l’auteure argumente à grands renforts d’exemples tirés de l’Antiquité et de la Bible.

« Je ne sais qui vous nommez vaillant ; mais je mets si haut l’homme quand je l’aime que (quoi qu’on veuille dire), je le fais reluire au monde, qu’il soit fol, sage, beau ou laid. Bref, quand je l’allaite de ma mamelle, il est estimé sur tous les autres. » (Dame Richesse)

1403

Le livre de la mutation de fortune

Poème narratif touffu (24 000 vers), ce livre ambitieux retrace l’histoire du monde depuis Adam et Eve jusqu’à l’époque de Christine. Fortune et Malchance décident de qui monte et qui baisse dans ce monde en mutation (changement) perpétuelle.

1404/1405

La Cité des Dames

La Cité des Dames n’est pas la construction d’un modèle politique et social gouverné par les femmes : c’est la métaphore de la défense que doivent construire les femmes pour se défendre des mauvaises opinions qui ont cours à leur sujet : l’auteure s’emploie à démonter ces préjugés grâce à son expérience de femme et à des exemples tirés de la Bible et de l’Antiquité greco-latine.

« Si c’était la coutume d’envoyer les petites filles à l’école et de leur enseigner méthodiquement les sciences, comme on le fait pour les garçons, elles apprendraient et comprendraient les difficultés de tous les arts et de toutes les sciences tout aussi bien qu’eux.  »

1405

La Vision de Christine

Dans ce livre qui va a l’encontre de nombreux préjugés sur le Moyen-âge, Christine raconte son histoire et comment elle s’est mise à écrire. Malgré son succès, la vie est dure pour l’auteure : aussi dame Philosophie intervient-elle pour la consoler et lui rappeler les bonheurs de sa vie !

1405

Le Livre des trois vertus

Christine de Pizan s’adresse directement aux femmes de toutes conditions, de la princesse à la prostituée, pour leur dire en quoi consiste la morale dans leur condition particulière.

1407/1410

Cent ballades d'amant et de dame

A l’époque où écrit Christine, l’amour courtois appartient plutôt au passé. Ces ballades en reprennent les codes tout en montrant l’originalité de l’auteure dans son approche plus réaliste de l’amour.

1429

Le ditié de Jeanne d'Arc

Dans le premier quart du XVe siècle, le royaume de France est bien près de sombrer. Silencieuse depuis 1418, Christine de Pizan comprend le rôle salvateur de Jeanne d’Arc et salue en elle une femme touchée par la grâce autant qu’un modèle pour les générations à venir.