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Édouard Manet, Clair de lune sur le port de Boulogne (détail). 1868. Musée d’Orsay, Paris.

Comme Édouard Manet dans cette toile, Simenon excelle à saisir une atmosphère en quelques traits.

L'humanité

Il se dégage des romans de Simenon une atmosphère d’humanité, comme une étable sent le bétail ou une église sent le sacré. Cette atmosphère particulière s’explique d’abord par le travail de l’écrivain, qui de son propre aveu sentait ses romans plus qu’il ne les pensait. A la différence d’un écrivain comme Jean-Paul Sartre par exemple, le travail créateur de Simenon se faisait de manière très inconsciente, à partir d’un magma de sensations et d’images, non d’idées et de réflexions. Simenon avait la passion de comprendre les hommes. Mais sa méthode n’était pas celle d’un philosophe : elle se fondait sur une imprégnation (comme Maigret dans ses enquêtes). Et en retour, il réussit à envelopper son lecteur d’une sensation diffuse d’humanité.

Simenon a voyagé partout dans le monde, il a vécu dans tous les milieux. Il l’a beaucoup répété : sous les tropiques, dans un bidonville, en Arizona ou dans une épicerie de Ménilmontant, les hommes sont partout les mêmes, à peu de choses près. C’est-à-dire : enfoncés dans la routine des jours, animés par leur désir, soumis aux rapports de force sociaux, avides de reconnaissance, incapables de réelle communication.

Chez Simenon, l’humanité ne donne pas une sensation de liberté, mais plutôt d’un ennui existentiel débouchant sur une crise qui ne résout rien. Cette humanité offre donc le spectacle d’un échec pathétique, que la compassion presque christique de Maigret vient tempérer, lui dont le visage n’exprime « ni accablement ni révolte. Seulement une certaine gravité mélancolique » (Une Confidence de Maigret)

La reconnaissance

Simenon a quitté sa ville et son pays natal à 20 ans, et il a ensuite toujours été un étranger : à Paris, en Charente-maritime, en Vendée, aux USA puis en Suisse. D’autre part, il a commencé sa vie professionnelle sans un sou et ignorant les codes du milieu littéraire parisien. Cette trajectoire de self made man explique sans doute son intérêt de romancier pour les questions d’inclusion et d’exclusion sociale. Lui-même pourrait être un personnage de ses propres romans : après avoir conquis le monde par ses livres, acheté des châteaux, roulé en Rolls, invité le tout Paris à des soirées champagne et caviar, Simenon a fini sa vie dans une maisonnette, marié à sa femme de ménage, ce qui donne un éclairage étrange sur la volonté de réussite de l’écrivain.

L’exclusion et le combat pour se faire reconnaître est un thème récurrent dans ses romans (surtout hors Maigret). Sous toutes les latitudes : aux USA, un employé pauvre ayant réussi ne parvient pas à se faire adouber par les notables du Country club (La Boule noire) ; en URSS, la secrétaire du consul de Turquie se venge d’un mépris qu’elle croit déceler à l’égard de son pays (Les Gens d’en face).

Les questions liées à la reconnaissance ne sont pas uniquement d’ordre social mais touchent aussi à la famille et au couple : dans l’extraordinaire La Vérité sur bébé Donge, une jeune femme peine à expliquer pourquoi elle a tenté d’empoisonner son mari, tandis qu’ils vivaient de son propre aveu une relation harmonieuse et sans conflit. Sans conflit, mais où aucune parole vraie n’était engagée : sans bien s’en rendre compte, son mari l’avait peu à peu déconsidérée et vidée de son existence.

Edward Hopper, Nighthawks, 1942, huile sur toile, Chicago, The Art Institute of Chicago.

Dans ses romans américains, Georges Simenon a parfaitement dépeint le rapport très spécifique de cette culture avec l’alcool et la solitude (Feux rouges). On pense ici à Trois Chambres à Manhattan.

Les petites gens

Pas de héros chez Simenon. Rien que des petites gens. C’est l’une de ses grandes différences avec un romancier comme Balzac chez qui, comme disait Baudelaire, même les concierges ont du génie. Vautrin, Goriot, Rastignac : tous ces caractères sont flamboyants à leur manière. A part Maigret, aucun personnage de Simenon n’est resté dans la mémoire collective. Peut-être parce que Simenon ne les fait pas revenir d’un roman à l’autre, mais surtout parce qu’ils n’ont rien de formidable. Il leur arrive souvent de se retrouver dans une situation extraordinaire, mais ils en sortent rarement avec éclat. Chez Simenon, les hommes n’ont généralement pas les moyens de leurs ambitions ou de leurs désirs : c’est le drame de la condition humaine. Pourtant, on sent une bienveillance marquée pour les gens du peuple comme la serveuse Emma dans Le Chien jaune, par rapport à des notables pervers et dont les masques respectables finissent par tomber.

Les petites gens peuvent aussi prendre la forme d’une foule médisante et qui se réjouit méchamment du malheur arrivé à l’ouvrier qui a trop réussi, ou du petit-bourgeois qui se permet des airs de supériorité. Car si les hommes périssent d’ennui dans la routine et l’ordre, ils ne pardonnent pas à celui ou celle qui tente autre chose (Le Bourgmestre de Furnes).

L'espoir

L’univers de Simenon fait penser à celui de Maupassant. Malgré les déboires de l’âme, il y a tout de même les délices de la peau et des muqueuses : le sexe (La Chambre bleue), la bière et les sandwiches de Maigret, l’andouillette et la prunelle. Et une bonne pipe là-dessus. Avec quelque chose en plus que Maupassant avait supprimé : l’espoir.

En dépit de leur noirceur, il y a en effet souvent une lucarne lumineuse dans les romans de Simenon : la vie des femmes d’Ostende (Le Bourgmestre de Furnes), le nouveau départ des amants et leur bébé dans Le Chien jaune, le personnage de Maigret lui-même (mais aussi sa femme ou ses amis comme le Dr Pardon). Même le mari de bébé Donge, qui a subi une tentative d’empoisonnement de sa femme, parvient à descendre en lui-même, à pardonner et à espérer de nouveau en leur couple.

Cet espoir est-il une illusion ? Comme tous les grands romanciers, Simenon ne conclut pas. Mais quoi qu’il en soit, la vie sociale demeure implacable. L’espoir d’une vie meilleure doit souvent se payer d’une rupture avec la communauté, comme le héros du Voyageur de la Toussaint qui s’en va mener une vie de saltimbanque après avoir triomphé des notables rochelais.