L'enquête humaine
Django Reinhardt, Parfum, 1937.
La vie de Simenon
Georges Simenon naît à Liège (Belgique) en février 1903, dans une famille modeste. Sa mère lui préfère son frère. Son père meurt prématurément et Georges quitte le lycée à l’âge de 16 ans pour gagner sa vie. Après avoir essayé plusieurs métiers, il trouve sa voie dans le journalisme où sa facilité d’écriture fait merveille. A 19 ans, Georges tente le saut vers Paris : il n’a pas un sou mais il se sent assez fort pour épater sa mère et réussir par la plume.
Une invraisemblable créativité
Ce sont les années folles dans la capitale et Georges a un grand appétit de vivre. Il écrit à un rythme infernal. De 21 à 28 ans, il pond plus de 200 petits romans d’aventure ou à l’eau de rose –sous pseudonyme. Le jeune romancier se fait la main, jusqu’à une invention décisive : le commissaire Maigret. Cette série d’enquêtes policières d’un genre nouveau va rencontrer très vite un succès fracassant. A la trentaine, Simenon est déjà riche –il écrit un Maigret en une dizaine de jours à peine. Cette incroyable puissance créatrice ne l’empêche pas de sillonner le monde depuis le port de La Rochelle où il s’est installé dans les années 1930. En quête d’une légitimité plus littéraire, il écrit aussi ce qu’il appelle des « romans durs », hors du canevas du roman policier. Au total, 192 romans (dont 75 Maigret) sortiront de sa plume sous son nom.
Triomphe public et drames intimes
En 1945, Simenon part vivre aux Etats-Unis où il continue à écrire beaucoup. Il tombe fou amoureux d’une Canadienne, Denyse Ouimet, et se sépare de sa femme Tigy. Nostalgique de l’Europe, il revient avec sa nouvelle épouse sur le vieux continent, dix ans plus tard –en Suisse, où il mène la vie de château. Car Simenon est à la tête d’un empire : on estime qu’il aura vendu au moins 500 millions de livres, sans compter les innombrables adaptations pour l’écran. Mais malgré le succès (ou à cause de lui) sa vie privée se dégrade, le couple se déchire puis se sépare, sa fille Marie-Jo se suicide. Alors qu’il avait cessé d’écrire en 1972 (peu après la mort de sa mère), Simenon reprend la plume pour écrire des Mémoires intimes (1981) traversés par l’émotion du drame et un besoin de justification. Puis, le retrait. Georges Simenon finit ses jours dans une maisonnette et meurt en 1989, à l’âge de 86 ans.
« Ce n’est pas avec des mots que l’on communique. »
Entretien
Simenon et son temps
Comme son contemporain Joseph Kessel, Georges Simenon a fait de ses voyages autour de la planète la source de romans et de reportages. Loin de se cantonner à Paris et aux petites villes de province, Simenon a écrit sur l’Afrique (Le Coup de lune) mais aussi sur l’Amérique centrale (Quartier nègre). Il a abordé les questions coloniales sans faux-fuyant, intitulant par exemple l’un de ses articles d’avant-guerre « L’Afrique vous dit merde ». Aux Etats-Unis où il a vécu pendant une décennie, Simenon a écrit un reportage en forme de road trip sur 5000 km du Maine à la Floride. Ses romans américains (Feux rouges, Trois Chambres à Manhattan) ont su saisir l’importance et le sens de la consommation d’alcool dans une culture hantée par l’ennui, la faute et l’idée de rédemption.
Georges l'éponge
Néanmoins, si Simenon était un humaniste, il fut aussi et surtout un individualiste forcené. On ne trouvera donc chez lui aucune forme d’engagement politique ni collectif. Ni résistant ni collaborateur, il veilla avant tout sur ses intérêts pendant la guerre en acceptant que ses adaptations cinématographiques soient financées par la Continental. Georges Simenon avait avant tout la passion de tout voir et tout vivre. Pour mener à bien son travail de romancier, il a absorbé son temps comme une éponge.
« Nous sommes un peu comme des éponges qui aspirons la vie sans le savoir et qui la rendons ensuite, transformée, sans connaître le travail d’alchimie qui s’est produit en nous. »
Lettre à Fellini
Sa place dans l'histoire de la littérature
Plus qu’aucun autre écrivain peut-être, Simenon s’est construit individuellement. Certes, Gogol et Dostoïveski l’ont profondément marqué dans sa jeunesse. Ensuite, il a lu avec passion les romanciers américains, notamment John Steinbeck. Mais il est bien difficile de déceler l’influence décisive d’un auteur sur son œuvre.
Un succès suspect
En France, André Gide a beaucoup fait pour sa reconnaissance littéraire. Il l’a imposé à la NRF et le tenait pour le romancier majeur de son temps. Mais Simenon publiait et vendait beaucoup. Dans un milieu littéraire parisien où se cultivait un certain sens de la rareté, cette abondance avait quelque chose de suspect. De son côté, l’Université n’a jamais apprécié les écrivains trop populaires comme Jules Verne ou Maupassant (qui lui ressemble fort) : l’œuvre de Simenon est donc longtemps restée méprisée par les institutions académiques.
En revanche, son influence est certaine dans la vie de la littérature, et en particulier sur le roman policier américain qui partage avec lui une écriture à l’économie, focalisée sur les gestes, les comportements, les atmosphères, évitant les dissertations psychologiques.
« Simenon, c’est Balzac sans les longueurs. »
Marcel Aymé
Le plaisir de lire Simenon
Qu’il s’agisse de ses romans policiers ou de ses « romans romans » comme il les appelait, Simenon mène l’enquête sur l’humanité à travers des intrigues étonnantes, des crimes ordinaires ou même des histoires sans évènements (Malempin). Dans tous les cas, il s’agit d’abord d’accéder à la vérité des êtres plus que de résoudre des énigmes. C’est pourquoi même les Maigret ne sont qu’à peine des romans policiers. Mais tous les récits sont tendus par une force qui amène les personnages au bout d’eux-mêmes.
Un art littéraire de la blue note
En ayant débarrassé son style tout ce qui gêne cette progression narrative, Simenon rend la lecture très fluide et captivante. Mais il sait aussi créer en quelques lignes un climat poétique qui nous installe dans une certaine atmosphère. Cet art littéraire de la blue note se couple avec une puissance d’imagination sans équivalent dans la littérature : les personnages de Simenon ne revenant pas d’un roman à l’autre (sauf Maigret), il en a créé plus de 10 000 dans les 200 romans qui constituent son œuvre majeure. Malgré leur nombre, tous les romans de Simenon sont différents et la plupart sont excellents. Un mystère pour les chercheurs et un délice inépuisable pour les lecteurs !
« Je ne pensais pas qu’il était possible d’être aussi populaire et aussi bon. »
Henry Miller
Œuvres majeures
La série des Maigret
Pietr le Letton
Première apparition du commissaire ! Cette enquête contient déjà tous les ingrédients de la sauce Maigret. Au cœur de l’intrigue, une rivalité fraternelle qui n’est pas sans rappeler celle de l’auteur.
« Est-ce parce qu’il avait à nouveau sa pipe aux dents ?
Ou parce que tout son être réagissait après les heures d’abattement, de flottement plutôt qu’il venait de vivre ? Toujours est-il qu’à ce moment il était plus solide que jamais. Il était deux fois Maigret, si l’on peut dire. Un bloc taillé dans du vieux chêne, ou mieux dans un grès compact. »
Le Chien jaune
Concarneau a peur : un assassin frappe un groupe d’amis les uns après les autres. Résistant aux pouvoirs publics qui cèdent à la panique, Maigret mène son enquête en laissant les caractères se révéler peu à peu…
« Le regard de Maigret tomba sur un chien jaune, couché au pied de la caisse. Il leva les yeux, aperçut une jupe noire, un tablier blanc, un visage sans grâce et pourtant si attachant que pendant la conversation qui suivit, il ne cessa de l’observer.
Chaque fois qu’il détournait la tête, d’ailleurs, c’était la fille de salle qui rivait sur lui son regard fiévreux. »
Maigret et le clochard
Ce Maigret classique est une valeur sûre. Le Paris des années 1960 ressurgit au gré d’une enquête qui montre l’affection et l’intérêt de l’écrivain pour les marginaux et les réprouvés.
« Franchissant la passerelle de fer, ils avaient atteint l’île Saint-Louis et, dans l’encadrement d’une fenêtre, Maigret avait remarqué une jeune femme de chambre en uniforme et en bonnet de dentelle blanche qui semblait sortir d’une pièce des Boulevards. Un garçon boucher, en uniforme aussi, livrait la viande un peu plus loin ; un facteur sortait d’un immeuble.
Les bourgeons avaient éclaté le matin même, mouchetant les arbres de vert tendre. »
Autres romans ou récits
Les Gens d'en face
Le nouveau consul de Turquie prend ses fonctions à Batum, en Géorgie soviétique. La bureaucratie inefficace et le climat de suspicion vont rapidement lui donner des sueurs froides. A moins qu’un peu d’arsenic ne soit en cause ?
« Adil Bey ouvrit les fenêtres de sa chambre, retira son veston et il eut une sensation angoissante de vide.
Ce n’était pas seulement sa chambre qui était vide, mais la ville où ne subsistait que le petit point chaud et lumineux du bar.
Est-ce que tout le monde dormait? N’y avait-il donc pas, parmi tant de gens qui erraient tout à l’heure sur les quais, des couples qui chuchotaient, un homme qui lisait avant de s’endormir, une femme soignant sous la lampe un enfant malade, n’importe quoi, un signe de vie, la palpitation d’une ville ? »
Les Fiançailles de Monsieur Hire
Illustration terrible du délit de sale gueule et d’un aveuglement collectif, ce roman restitue l’atmosphère oppressante des années 1930. Monsieur Hire est juif.
« Dans son bureau au sous-sol, rue Saint-Maur, il y avait un morceau de miroir et M. Hire se regarda, sous la lampe, avec la peur de découvrir en lui quelque chose d’anormal. Mais non ! Il avait les cheveux très bruns, presque bleus, de sa mère. Ses moustaches étaient finement roulées au fer, ses lèvres bien dessinées et d’un rose ardent. Il était un peu trop gras, mais cela ne l’empêchait pas de rester souple et d’être le plus fort au club de bowling. »
La Maison du canal
Edmée a perdu ses deux parents et vient s’installer chez ses cousins dans la province du Limbourg (Belgique). Le sort s’acharne sur la famille, les désirs des uns et des autres se révèlent ambigus. Et surtout, il pleut, il pleut, il pleut. Ce roman aqueux a beaucoup plu.
« On allait vivre désormais des mois dans le mouillé, dans le froid, dans la boue et surtout dans le vent. C’était une tempête perpétuelle qui charriait dans le ciel des nuages sombres, toujours prêts à crever. »
Le Coup de lune
Ah, le temps béni des colonies… Timar débarque à Libreville (Gabon) plein d’enthousiasme et la tête farcie de fantasmes. Mais il découvre surtout la nécessité de l’alcool dans une vie inutile et nuisible, sur un continent qui le rejette comme un parasite.
« Parfois aussi, Timar était écoeuré de se voir là, les cartes à la main, des heures durant, dans une tiédeur abrutissante, le sang épaissi par l’alcool. A ces moments-là, il devenait ombrageux, prenait la mouche pour un mot, pour un coup d’œil. En somme, il n’était plus de l’autre clan, n’avait plus rien à voir avec les officiels et les gens sérieux ; mais, d’autre part, il ne ressemblerait jamais, même après vingt ans de ce régime, aux coupeurs de bois (…). »
Le Testament Donadieu
Philippe Dargens est un jeune aventurier déterminé à réussir. Il s’introduit dans une famille d’armateurs rochelais, les Donadieu, pour entamer son ascension sociale. Un roman balzacien au XXe siècle.
« − … J’ai pensé qu’au milieu d’un monde que je méprise je découvrais soudain quelqu’un de différent …
Elle secoua la tête. Elle sentait que ce n’était pas vrai et lui-même n’y mettait pas la conviction voulue. Il l’avait prise parce qu’il était fier de voir une jeune fille s’offrir à lui, simplement, et surtout une Donadieu, une jeune fille appartenant à cette forteresse hautaine et où on ne l’admettait, et rarement, qu’avec condescendance. »
Le Bourgmestre de Furnes
Qui est Joris Terlinck, bourgmestre de Furnes ? L’homme respecté et craint par tous, froid et tyrannique ? Le père dévoué et prêt à tout pour sa fille déficiente mentale ? Comme toujours, Simenon va très profondément sans aucun bavardage ou digression psychologique.
« – Vous ne pourriez pas faire quelque chose pour elle ?
– Que voudriez-vous que je fasse ?
– Lui donner une petite place à l’Hôtel de Ville ou dans un service municipal…
– Vous voudriez que je donne une place à une femme qui boit ? »
La vérité sur bébé Donge
Très semblable à Thérèse Desqueyroux de François Mauriac (paru en 1927), ce roman raconte l’histoire d’une femme qui empoisonne son mari sans motif décelable. Vertigineux.
« C’était le dimanche après-midi familial avec tout son vide somptueux et ses immenses champs de silence que chacun, enfoncé dans son fauteuil, traverse à son gré. Et celui qui ouvrait la bouche le premier semblait le premier arrivé d’un voyage sans histoire. »
La Veuve Couderc
Les simenologues beaucoup comparé ce roman avec l’Étranger de Camus, paru un peu plus tard. Le héros est un jeune homme passif qui se retrouve employé de ferme et surtout jouet de rivalités paysannes qui conduiront à un drame.
« Vraiment, depuis qu’une lourde porte là-bas, à Fontevrault, s’était refermée, depuis qu’un homme en uniforme lui avait lancé : « Bonne chance », depuis qu’il avait marché devant lui, sans but, rien ne le rattachait plus à rien, tout était gratuit, les jours ne comptaient plus, rien ne comptait que le présent magnifique et bourdonnant de soleil. »
Trois Chambres à Manhattan
Un homme un peu perdu rencontre une femme vraiment paumée dans les rues de Manhattan. Ils ne se disent pas grand chose, mais boivent beaucoup. Les débuts d’une histoire d’amour inspirée de la rencontre passionnelle entre l’écrivain et Denyse Ouimet, sa deuxième épouse.
« – J’ai passé deux hivers dans un sanatorium, à Leysin.
Chose curieuse, ce furent ces petits mots-là qui le firent la regarder pour la première fois comme une femme. Elle continuait avec une gaieté de surface qui l’émut :
– Ce n’est pas si terrible qu’on l’imagine… En tous cas pour ceux qui en sortent… On m’a affirmé que j’étais définitivement guérie…
Elle écrasait lentement sa cigarette dans le cendrier et il regarda encore une fois la trace comme saignante que ses lèvres y avaient imprimée. »
Lettre à mon juge
Comment rentrer dans l’intimité d’un criminel ? Charles Alavoine n’est-il pas autant victime que coupable ? Le récit qu’il fait de sa propre histoire tourneboule le lecteur qui ne sait plus que penser. L’un des meilleurs romans de l’auteur.
« Je ne vous dirai pas que ce sont les meilleurs qui boivent, mais que ce sont ceux, à tout le moins, qui ont entrevu quelque chose, quelque chose qu’ils ne pouvaient pas atteindre, quelque chose dont le désir leur faisait mal jusqu’au ventre, quelque chose, peut être, que nous fixions, mon père et moi, ce soir où nous étions assis tous les deux au pied de la meule, les prunelles reflétant le ciel sans couleur. »
La Mort de Belle
L’un des « romans américains » de Simenon, qui montre comment la communauté d’une petite ville fait d’un suspect un coupable.
« Pourquoi, n’étant coupable de rien, eut-il une sensation de culpabilité ? Dans la lumière qui régnait à ce moment-là, avec la neige déjà ternie, le ciel chargé, c’était impressionnant de voir le docteur au visage rusé tenir le bouton de la porte avec l’air d’introduire Ashby dans sa propre maison comme dnas une sorte de tribunal mal éclairé. »
Les Anneaux de Bicêtre
Une grosse huile de la presse parisienne se retrouve à l’hôpital, le corps diminué par un AVC. Cette catastrophe l’amène à chercher l’essentiel dans sa vie passée et dans ce qui est en train de renaître.
« Le monde commence à bouger autour de lui, encore au ralenti. On traîne des poubelles sur le pavé. Une sonnerie électrique retentit faiblement, assez loin, à moins que ce ne soit un réveille-matin, et, dans les cuisines, au rez-de-chaussée ou au sous-sol, on déclenche un tintamarre en maniant d’énormes casseroles. »
La Chambre bleue
Deux amants se rencontrent régulièrement pour faire l’amour avec passion. Mais cette fusion des corps cache des sentiments extraordinairement différents. Tony Falcone en fera les frais.
« Combien la vie est différente quand on la vit et quand on l’épluche après coup ! Il finissait par se laisser troubler par les sentiments qu’on lui supposait, par ne plus reconnaître le vrai du faux, par se demander où finissait le bien et où commençait le mal. »