Littérature française

Comme Velasquez et Bacon, Saint-Simon a l’art de faire apparaître, au-delà d’un maintien convenable, la violence des passions qui agitent les hommes.

La cour

Qu’est-ce que la cour de Louis XIV ? C’est un moment décisif de notre histoire. Avant lui, les grands seigneurs, à Paris ou dans les provinces du royaume, se distinguaient par un sens farouche de l’indépendance et une ambition qui a souvent menacé le pouvoir royal. Louis XIV décide de les mater, non en les écrasant, mais en leur offrant des pensions, des titres, des distinctions, dont il est le seul maître. Du coup, on se bouscule à Versailles pour « en être » et on tombe sous le contrôle et la domination du roi. Après Richelieu qui en avait déjà posé les bases, c’est le début de la centralisation du pouvoir en France dont nous sommes aujourd’hui les héritiers.

Qui a déjà pu observer l’entourage d’un ministre en exercice, peut témoigner de l’incroyable aplatissement des êtres et du charme exercé sur les volontés par cette incarnation du pouvoir central. Pour un être aussi observateur que Saint-Simon, c’est une mine : le moindre froncement de sourcil, un silence, un mot, le style d’une révérence, tout est signe renvoyant à un réseau de significations qui fait de cette agglomération d’individus un monde.

Les passions

Les faits que raconte Saint-Simon sont aujourd’hui largement oubliés : une obscure guerre dans les Flandres, la disgrâce d’un ministre, le conflit de courtisans sur une question d’étiquette, l’obtention d’une pension royale… Mais l’écrivain fait renaître la passion et l’activité, la persévérance parfois incroyable des protagonistes pour quelque chose qui peut nous paraître dérisoire, et qui souvent l’était déjà à l’époque.

Tout le talent de Saint-Simon est ici : savoir restituer avec une langue prodigieusement souple, alerte, vivante, le style, la manière et les passions des près de 8000 personnages qui peuplent ses Mémoires.

Il ne faut pas en lire très long pour s’apercevoir que leur passion dominante, c’est la vanité, l’orgueil, à laquelle ils sont prêts à tout sacrifier, jusqu’à leur existence même parfois ! La Rochefoucauld, courtisan lui-même, en a fait l’amer constat dans ses Maximes. Mais Saint-Simon, lui, n’en devient pas mélancolique. Toute cette agitation le fait beaucoup rire, et ce qui domine à la lecture des Mémoires, c’est souvent une sorte d’impression tragi-comique, où le grand et le grotesque se mêlent indissolublement.

« Le vieux maréchal de Villeroy, grand routier de cour, disait plaisamment qu’il fallait tenir le pot de chambre aux ministres tant qu’ils étaient en puissance, et leur renverser sur la tête sitôt qu’on s’apercevait que le pied commençait à leur glisser. »

Tome 4, ch. 15

« Monsieur de Marsan était l’homme de la cour le plus bassement prostitué à la faveur et aux places, ministres, maîtresses, valets, et le plus lâchement avide à tirer de l’argent à toutes mains. »

Mémoires

Les rangs

Du point de vue d’une société égalitaire comme la nôtre, il est fascinant de découvrir un monde où les personnages nous paraissent si humains, mais gravitant dans des espaces strictement limités par leur naissance, ou, à la rigueur, leur mariage. Malheur à qui franchit la ligne rouge ! Et Saint-Simon n’est pas le dernier à pousser des cris en cas de transgression.

Car pour lui, le règne de Louis XIV, c’est déjà la confusion et la chienlit. Le roi anoblit des artistes, des chirurgiens, des architectes : scandale ! De plus, il ne reconnaît pas vraiment la spécificité du titre de Saint-Simon, duc et pair. En fait, ce dernier avait compris qu’en anoblissant dans tous les secteurs, on s’engageait déjà vers une autre société. Le monde de Saint-Simon, le voici : il y a le roi, puis il y a les grands (dont font partie les ducs et pairs), et ensuite seulement les trois états, noblesse, clergé, et travailleurs. La noblesse doit s’occuper de son rayon, à savoir les choses militaires, et l’on ne peut devenir noble que par les armes, par le sang versé.

Mais notre écrivain n’est pas idiot : il sait que la valeur des individus est indépendante de l’ordre social : nombreux sont les portraits, dans les Mémoires, de nobles abominables ou imbéciles, et de roturiers brillants.

Le ridicule

On rit beaucoup à la lecture de Saint-Simon (pas dans les passages généalogiques). D’abord par le talent de l’auteur, souvent surprenant et baroque dans ses expression : une femme « rousse comme une vache », un rire « qui eut tenu du braire dans un autre ». Saint-Simon ne ménage pas ses personnages.

En effet, s’il a le sens de la grandeur, il a aussi le sens de la dérision. Accablés de dignités de toute sorte, soumis à des règles plus compliquées les unes que les autres, les hommes s’en sortent comme ils peuvent, et restent souvent trop humains. Ainsi, lors de son ambassade en Espagne, Saint-Simon doit prendre congé de la princesse des Asturies à Madrid, au cours d’une audience très officielle :

 » Je fis mes trois révérences puis mon compliment. Je me tus ensuite, mais vainement, car elle ne me répondit pas un seul mot. Après quelques moments de silence, je voulus lui fournir de quoi répondre, et je lui demandai ses ordres pour le roi, pour l’infante et pour Madame, M. [le duc] et Mme la duchesse d’Orléans. Elle me regarda et me lâcha un rot à faire retentir la chambre. Ma surprise fut telle que je demeurai confondu. Un second partit aussi bruyant que le premier. J’en perdis contenance et tout moyen de m’empêcher de rire. »

« Accoutumé à nager dans le grand, il n’avait fait aucun retour sur lui-même, ne doutant pas d’une fortune proportionnée à l’importance de ce qui lui passait par les mains. Tout à coup il se trouva tombé de tout, et sans autre bien que la rage dans le cœur. »

Tome 6, ch. 8

Le style de Saint-Simon, sauce piquante

Ce sont les grands cuisiniers qui le disent et le répètent : du goût, d’abord et avant tout ! Et c’est exactement la même chose pour l’écriture. Qu’est-ce qu’un style qui a du goût, de la saveur ? Voici quelques exemples chez un écrivain qui n’en manque pas. Cliquez !

« Il fit le réservé, le disgracié, à son ordinaire, l’homme rouillé et l’aveugle qui ne discerne pas deux pas devant soi. »

Tome 5, ch. 3

« Un silence à entendre une fourmi marcher succéda à cette espèce de sortie. »

Tome 7, ch. 4

« Il mourut en même temps un autre homme encore plus méprisé, qui fut le comte de Tonnerre ; ce n’est pas que la naissance ou l’esprit lui manquassent ; mais tout le reste entièrement. »

Tome 5, ch. 4

« Il eût fait peur au coin d’un bois. Sa physionomie étoit ténébreuse, fausse, terrible ; les yeux ardents, méchants, extrêmement de travers : on était frappé en le voyant. »

Tome 7, ch. 4

« S’il fallait de l’ambition pour se résoudre à épouser Mlle d’Enghien, il fallait un grand courage pour épouser M. de Vendôme, presque sans nez. »

Tome 8, ch. 8

« Cela passa doux comme lait, et il n’en fut autre chose. »

Tome 6, ch. 2

« Enfin le vieux duc de Gesvres mourut aussi et délivra sa famille d’un cruel fléau. Il n’avait songé qu’à ruiner ses enfants et y avait parfaitement réussi. »

Tome 4, ch. 19

« Elle promena son loisir et ses inquiétudes à Bourbon, à Fontevrault, aux terres de d’Antin, et fut des années sans pouvoir se rendre à elle-même. À la fin Dieu la toucha. »

Tome 6, ch. 2

« D’autre part marchait sourdement un autre homme qui, las de s’enfoncer dans le désespoir, reprenait haleine jusqu’à la joie et à l’orgueil. »

Tome 6, ch. 21

« Il s’était condamné aux légumes pour le reste de sa vie. »

Tome 6, ch. 8

« Mme de La Vrillière…, sans beauté, était jolie comme les amours et en avait toutes les grâces.»

Tome 4, ch. 18

« Le vieux Saumery mourut chez lui, près de Chambord, à quatre-vingt-six ans. C’était un beau et grand vieillard, très bien fait et de la vieille roche »

Tome 7, ch. 12

« Ce galant homme était du naturel des rats, qui se hâtent de sortir d’un logis lorsqu’il est près de crouler ; mais il n’eut pas le nez bon. »

Tome 7, ch. 12

«C’était un homme très considérablement plus petit que les plus petits hommes, qui sans être gras était gros de partout, la tête grosse à surprendre, et un visage qui faisait peur. »

Tome 8, ch. 6

« Ces prétendus amis le fuyaient, il courait après eux pour éviter la solitude, et quand il en découvrait quelque repas, il y tombait comme par la cheminée, et leur faisait une sortie de s’être cachés de lui. »

Tome 8, ch. 6

« C’était par elle qu’il s’était poulié du néant à la grandeur en laquelle il se voyait. »

Tome 8, ch. 7