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La morale des intérêts

 

On l’a un peu oublié, mais les premières critiques du capitalisme et de la domination des intérêts économiques sont venues de la droite royaliste, pendant la restauration. Dans cet article paru en 1818 et cité dans les Mémoires d’outre tombe, Chateaubriand montre ce qui est en train de se jouer derrière une monarchie de carnaval.

 

Le ministère a inventé une morale nouvelle, la morale des intérêts ; celle des devoirs est abandonnée aux imbéciles. Or, cette morale des intérêts, dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus corrompu le peuple dans l’espace de trois années que la révolution dans un quart de siècle.

« Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les nations elles-mêmes, ce n’est pas la violence, mais la séduction ; et par séduction j’entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et de spécieux. Les hommes prennent souvent l’erreur pour la vérité, parce que chaque faculté du cœur ou de l’esprit a sa fausse image : la froideur ressemble à la vertu, le raisonner à la raison, le vide à la profondeur, ainsi du reste. (…)

« Remarquez ceci : les intérêts ne sont puissants que lors même qu’ils prospèrent ; le temps est-il rigoureux, ils s’affaiblissent. Les devoirs, au contraire, ne sont jamais si énergiques que quand il en coûte à les remplir. Le temps est-il bon, ils se relâchent. J’aime un principe de gouvernement qui grandit dans le malheur : cela ressemble beaucoup à la vertu.

« Quoi de plus absurde que de crier aux peuples : Ne soyez pas dévoués ! n’ayez pas d’enthousiasme ! ne songez qu’à vos intérêts ! C’est comme si on leur disait : Ne venez pas à notre secours, abandonnez-nous si tel est votre intérêt. Avec cette profonde politique, lorsque l’heure du dévouement arrivera, chacun fermera sa porte, se mettra à la fenêtre et regardera passer la monarchie. »[1]

 

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F.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, L. 25, ch. 10.

 

 

[1] Chateaubriand cite un article qu’il a écrit dans Le Conservateur du 5 décembre 1818. Il était alors dans l’opposition « ultra » au gouvernement du duc de Richelieu, sous Louis XVIII.