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Le Neveu de Rameau

 

“Moi”, c’est Diderot lui-même, “Lui”, c’est le neveu de Jean-Philippe Rameau, génie de la musique. S’il n’a pas le talent de son oncle, ce neveu met à plat toutes les idées reçues de la morale et de ce qu’il convient de penser en général. Dans cet extrait, il montre à Diderot combien la richesse et la célébrité sont la vraie source du bonheur.

 

LUI. —  (…) Tout ce que je sais, c’est que je voudrais bien être un autre, au hasard d’être un homme de génie, un grand homme ; oui, il faut que j’en convienne, il y a là quelque chose qui me le dit. Je n’en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne m’ait fait enrager secrètement. Je suis envieux. Lorsque j’apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je l’écoute avec plaisir ; cela nous rapproche, j’en supporte plus aisément ma médiocrité. (…) J’ai donc été, je suis donc fâché d’être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je n’ai jamais entendu jouer l’ouverture des Indes galantes, jamais entendu chanter Profonds abîmes du Ténare ; Nuit, éternelle nuit, sans me dire avec douleur : Voilà ce que tu ne feras jamais. J’étais donc jaloux de mon oncle ; et s’il y avait eu à sa mort quelques belles pièces de clavecin dans son portefeuille, je n’aurais pas balancé à rester moi, et à être lui.

MOI. — S’il n’y a que cela qui vous chagrine, cela n’en vaut pas trop la peine.

LUI. — Ce n’est rien, ce sont des moments qui passent.

Puis il se remettait à chanter l’ouverture des Indes galantes et l’air Profonds abîmes, et il ajoutait :

Le quelque chose qui est là et qui me parle me dit : Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là ; si tu avais fait ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres ; et quand tu en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout. Quand tu marcherais, tu aurais la tête droite, ta conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite, les autres te désigneraient du doigt, on dirait : C’est lui qui a fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes, puis, avec l’air d’un homme touché qui nage dans la joie et qui en a les yeux humides, il ajoutait en se frottant les mains : tu aurais une bonne maison, il en mesurait l’étendue avec ses bras, un bon lit et il s’y étendait nonchalamment, de bons vins qu’il goûtait en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon équipage et il levait le pied pour y monter, de jolies femmes à qui il prenait déjà la gorge et qu’il regardait voluptueusement ; cent faquins te viendraient encenser tous les jours et il croyait les voir autour de lui : il voyait Palissot, Poinsinet, les Fréron père et fils, La Porte ; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les rappelait ; puis il continuait : et c’est ainsi que l’on te dirait le matin que tu es un grand homme ; tu lirais dans l’histoire des Trois Siècles que tu es un grand homme, tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme, et le grand homme Rameau s’endormirait au doux murmure de l’éloge qui retentirait dans son oreille même en dormant, il aurait l’air satisfait : sa poitrine se dilaterait, s’élèverait, s’abaisserait avec aisance, il ronflerait comme un grand homme ; et en parlant ainsi, il se laissait aller mollement sur une banquette ; il fermait les yeux, et il imitait le sommeil heureux qu’il imaginait. Après avoir goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait, étendait les bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses adulateurs insipides.

MOI. — Vous croyez donc que l’homme heureux a son sommeil.

LUI. — Si je le crois ! Moi, pauvre hère ; lorsque le soir j’ai regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je suis ratatiné sous ma couverture, j’ai la poitrine étroite et la respiration gênée ; c’est une espèce de plainte faible qu’on entend à peine, au lieu qu’un financier fait retentir son appartement et étonne toute sa rue.

 

 

***

 

 

Extrait du Neveu de Rameau de Denis Diderot.