Littérature française

La mort

Si François Villon est resté dans la mémoire de la littérature, c’est d’abord pour ses visions macabres. La ballade des pendus, écrite alors qu’il se croyait condamné, est une œuvre poignante de sincérité, dans laquelle on croit pouvoir saisir aujourd’hui le Moyen-âge dans son expression la plus dense : présence physique de la mort, espérance en la grâce divine, effort vers le pardon. En somme, une sorte de mélange de chair et de métaphysique :

Frères humains qui après nous vivez
N’ayez cœurs contre nous endurcis
Car si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci.

Vous nous voyez ci attachés cinq, six,
Quand de la chair que trop avons nourrie,
Elle est pieça dévorée et pourrie,
Et nous les os devenons cendre et poudre ;

De notre mal personne ne s’en rie :
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La grâce

Le Moyen-âge est une époque où l’individu est assez fragile devant la nature, les maladies, les pouvoirs locaux, les corporations, l’administration fiscale. Il n’est donc pas interdit de penser que l’homme médiéval a beaucoup de grâces à demander. A commencer par la plus importante de toutes, celle qui met en jeu son salut :

Dieu voit, et sa miséricorde,
Si conscience me remord,
Par sa grâce pardon m’accorde.

Mais cette grâce là dépend peut-être aussi un peu de celle que l’ont accorde aux autres, et, pour le cas de François Villon, à cet évêque qui l’avait tant tourmenté dans la prison de Meung-sur-Loire :

S’il m’a été dur et cruel
Trop plus qu’ici ne le raconte,
Je veux que le Dieu éternel
Lui soit donc semblable, à ce compte !…
Mais l’Eglise nous dit et conte
Que prions pour nos ennemis ;
Je vous dis que j’ai tort et honte :
Tous ses faits soient à Dieu remis !

Quiconque meurt, meurt à douleur.
Celui qui perd vent et haleine,
Son fiel se crève sur son cœur.

Testament, XV

L'ironie

Observez la danse macabre en haut de page : la scène est tragique mais l’orchestre des squelettes semble inviter le dignitaire religieux à danser. Ce regard plein de dérision (peint dans une église !) est aussi celui de François Villon :

Or il est mort, passé trente ans,
Et je remains [reste] vieille et chenue.
Quand je pense, lasse ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue ;
Quand me regarde toute nue,
Et je me vois si très-changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
Je suis presque toute enragée.

La paillardise

Etudiant-voyou du quartier latin, François Villon a vécu une jeunesse dissolue, entre bagarres, bordel, cambriolages. Son aspiration vers le pardon et le salut, sa terreur de la mort ne l’empêchent pas de chanter sa vie de misérable dépravé, avec une liberté de ton, une brutalité que la littérature ne retrouvera pas avant longtemps :

Puis paix se fait, et me lâche un gros pet
Plus enflée qu’un venimeux scarbot.
Riant, m’assiet le poing sur mon sommet,
Gogo me dit, et me fiert [frappe] le jambot.
Tous deux ivres, dormons comme un sabot ;
Et, au réveil, quand le ventre lui bruyt,
Monte sur moi, qu’elle ne gâte son fruit.
Sous elle geins ; plus qu’un aiz [une planche] me fait plat ;
De paillarder tout elle me détruit,
En ce bordel ou tenons notre état.

Vente, grêle, gèle, j’ai mon pain cuit !
Je suis paillard, la paillarde me suit.
Lequel vaut mieux, chacun bien s’entresuit.
L’un l’autre vaut : c’est à mau chat mau rat.
Ordure aimons, ordure nous affuit [fuit].
Nous deffuyons honneur, il nous deffuit,
En ce bordel ou tenons notre état.

Testament