Watteau, le pèlerinage à l’île de Cythère, 1717. Musée du Louvre, Paris.
La quatrième partie de Sylvie s’intitule « Un Voyage à Cythère », par allusion explicite au tableau de Watteau. On retrouve souvent l’atmosphère des œuvres de Watteau dans les récits de Nerval, entre féérie et mélancolie.
L'origine
En prose ou en vers, les textes de Nerval tournent autour d’une origine effacée. Comme si les êtres, les choses, les évènements, les rencontres faisaient signe vers une matrice qui échappe toujours. Sa dernière œuvre (Aurélia) est une tentative d’élucidation pathétique de cette aspiration vers une totalité originelle qui n’apparaît que dans le secret de ces visions où s’effacent les frontières entre les êtres, les différentes générations, le passé et le présent.
Semés dans les nouvelles des Filles du feu, les fragments de ritournelles et de berceuses projettent le narrateur vers un passé d’où tout procède mais qui demeure caché. De même, les différentes amours de Nerval (ou du moins celles du narrateur) font toujours signe vers un amour plus vrai et authentique, originel, qui échappe toujours malgré les recherches de l’auteur. Dans Sylvie, le narrateur épris d’une actrice comprend que cette attirance s’adresse en réalité à une amie d’enfance (Sylvie) qui s’est décalée à son tour vers Adrienne, comme dans un jeu de poupées russes. Qu’y a-t-il au bout de la chaîne ? Dans la réalité, pas grand chose : Sylvie se marie avec un marchand et Adrienne se cloître.
Coïncider avec soi-même et avec son désir : voilà ce qui n’apparaît jamais possible pour Gérard qui voit invariablement ses amours se dédoubler et donc ne jamais pouvoir aboutir. Nerval finit par croire que son amour ne pourra s’accomplir que par delà la mort, où se retrouvent ceux qui s’aiment. Son suicide n’est peut-être pas étranger à cette idée.
La déambulation
Gérard a la bougeotte. Dans les rues de Paris, dans la campagne, en Orient, à Marseille, à Naples, en Allemagne et en Autriche, il promène ses souvenirs, ses rêves et son insatiable curiosité. Il est toujours en recherche de son pays : et quand il revient dans le Valois où il a grandi, c’est pour trouver un monde qui ne coïncide déjà plus avec ses souvenirs (Sylvie).
Mais n’imaginons pas Gérard comme un spectre mélancolique. Pendant la plus grande partie de sa vie, il semble avoir été un compagnon volubile, plein d’énergie et d’humour, comme en témoignent son Voyage en Orient ou encore les Nuits d’octobre qui se signalent par un certain sens de l’autodérision :
Est-ce que cela m’amuse, que vous me racontiez votre vie pas à pas, que vous analysiez vos rêves, vos impressions, vos sensations ?
En dépit de cette pique qu’il s’adresse à lui-même, on en redemande, car Gérard se révèle un excellent observateur dépourvu de préjugés, notamment en Orient :
on devient fort tolérant en voyage, surtout lorsqu’on n’est guidé que par la curiosité et le désir d’observer les mœurs
Ces déplacements incessants s’accompagnent de déambulations dans le temps qui troublent peu à peu le sentiment de réalité chez le lecteur. C’est l’un des aspects de l’art de Nerval qui fascinera Marcel Proust !
Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages. 1818. Kunsthalle, Hamburg.
Le rêve
« Le rêve est une seconde vie. » Ainsi s’ouvre Aurélia, la dernière œuvre de Gérard de Nerval. Comme les romantiques allemands, Nerval prend le rêve très au sérieux. Dans son cas, la définition s’étend à des visions traversant la vie éveillée elle-même.
je crois que l’imagination humaine n’a rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les autres, et je ne pouvais douter de ce que j’avais vu si distinctement. (Aurélia)
Pour Gérard de Nerval, le rêve ouvre à l’homme « une communication avec le monde des esprits ». Imaginons un immense cône dont l’extrémité de la pointe est notre individu : le cône lui-même serait l’immense domaine de l’esprit, parcouru notamment par les générations passées. Tout ce qui semble limité, morcelé, inachevé dans la vie réelle prend son véritable sens dans le monde des esprits où « un siècle d’actions » peut se concentrer « en une minute de rêve », où l’espace et le temps n’ont pas le même sens que dans la vie quotidienne.
Rêver, c’est se souvenir. Non seulement revivre sa vie (Sylvie), mais dépasser les limites de son individu, remonter très loin dans le temps, jusqu’aux origines du cosmos (voir les rêves d’Aurélia).
Mais la vie réelle et le monde de l’esprit ne sont pas des univers imperméables l’un à l’autre. Chez Gérard de Nerval, elles s’interpénètrent. C’est ce qu’il appelle « l’épanchement du songe dans la vie réelle ». Ce trouble d’une réalité transfigurée par le rêve est typique de l’univers de Gérard de Nerval. C’est ce qui fait le charme profond de son écriture, –et c’est là aussi où commence, pour les médecins, la pathologie.
La recomposition
L’écriture et l’imaginaire de Nerval se développent par recomposition. C’est vrai jusque dans les visions qu’il décrit en détail dans Aurélia. Au chapitre 6, le narrateur évoque l’un de ces rêves (éveillé ? nocturne ?). Trois femmes sont dans une pièce :
Les contours de leurs figures variaient comme la flamme d’une lampe, et à tout moment quelque chose de l’une passait dans l’autre ; le sourire, la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes familiers, s’échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie, et chacune était ainsi un composé de toutes, pareille à ces types que les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser une beauté complète.
Dans son œuvre poétique, Gérard de Nerval n’hésite pas à procéder de manière analogue, en faisant passer un vers ou un tercet d’un sonnet dans un autre, en substituant des titres, des images, etc., comme un musicien utilise ou transpose un motif musical d’une composition vers une autre. D’où cette impression d’échos et de correspondances proches ou lointaines dans ou entre les œuvres en vers et en prose de l’écrivain. Par exemple, le célèbre « soleil noir de la mélancolie » du poème El Desdichado se retrouve dans un texte totalement différent, au détour d’une phrase du Voyage en Orient.
Rapprochement musical
Ce procédé est notamment très utilisé dans le jazz manouche, qui cultive l’art de la citation. Ici, un extrait de minor swing par Biréli Lagrène (live au New morning, 2004) qui transpose brièvement dans une autre tonalité harmonique le thème d’une symphonie de Mozart… Saurez-vous le retrouver ?
Deux fenêtres sur l'âme de Nerval
Les chercheurs ont beaucoup écrit sur la psyché de Nerval. Le chant permet peut-être un portrait plus sensible de l’auteur. Relevant d’univers très différents, ces deux extraits dessinent un portrait chimérique de cette personnalité tourmentée, hantée par la perte d’une unité perdue.
Les yeux de Marie Laforêt
Gérard de Nerval aimait profondément les chansons populaires, les comptines, les chants qui semblent émaner d’une mémoire sans fond.
Aux marches du palais transmet cette impression de candeur et renvoie à cet univers médiéval imaginaire qui revient fréquemment sous sa plume.
La bouche d’Agujetas
Parmi les cantaores flamencos, Agujetas se distingue par son chant sauvage et brûlant. La sirène enregistrée par accident à la fin de ce martinete célèbre nous conduit peut-être à l’hôpital ou à l’asile. L’univers de Nerval est lui aussi polarisé par une tension extrême, proche de la folie (Aurélia et les poèmes des Chimères en particulier).
Paroles :
Ay nadie diga que es locura
esto que yo por tí estoy haciendo
Es pa darte con mi gusto
Ese es el caudal que tengo.
Ya yo no soy quién era ni quién debía yo de ser
Soy un mueble de tristeza arrumbao por la pared.
Traduction :
Ay que personne ne dise que c’est folie
ce que je fais pour toi
C’est pour te donner à ma manière
Voici l’argent que j’ai.
Je ne suis déjà plus qui j’étais ni qui j’aurais dû être
Je suis un meuble de tristesse abandonné contre le mur.