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La quête éperdue

Extrait de la sonate n°30 Op. 109 de Beethoven (composée en 1820). Piano : S. Richter, Moscou, 1972.

L’intensité progressive de cette variation entre en résonance avec l’exaltation de Gérard de Nerval, –par exemple cette nuit où il se mit à courir à la poursuite d’une étoile dans les rues de Paris.

La vie de Gérard de Nerval

Gérard Labrunie (de son vrai nom) naît en mai 1808. Sa mère le met rapidement en nourrice pour rejoindre son mari, médecin dans les armées napoléoniennes. Deux ans plus tard, elle meurt de fièvres en Silésie. Gérard grandit donc sans ses parents mais « entouré de jeunes filles » dans un environnement bucolique qui tiendra une importance majeure dans son œuvre (Sylvie).

C’est seulement à l’âge de sept ans qu’il rencontre son père, de retour après l’abdication de l’empereur. La famille monoparentale s’installe à Paris. Gérard se prend de passion pour les livres et la littérature. Il écrit dès le collège de nombreux poèmes et produit à 19 ans une traduction du Faust de Goethe qui lui vaudra l’estime de l’auteur et la considération étonnée du monde des lettres.

Avec ses camarades romantiques, Gérard fait les 400 coups et le désespoir de son père qui voulait en faire un médecin. Il fonde une revue littéraire qui fait rapidement banqueroute : sans surprise, le poète en herbe n’a pas le sens des affaires. Comme ses amis Hugo et Dumas, Gérard s’essaie au théâtre –mais sans grand succès. De dramaturge raté il devient par nécessité critique fertile et écrit des kilomètres de chroniques pour les journaux.

Voyages

Un soir de février 1841, Gérard se promène avec un ami lorsque, sans cause extérieure décelable, il se déshabille et se met à courir dans les rues en chantant un hymne avant d’être arrêté par une ronde de nuit. Il a 33 ans et vit son premier délire (qu’il racontera en détail dans Aurélia), qui sera suivi de plusieurs internements en « maison de santé ». Souffrant de cette réputation de doux dingue qui commence à se répandre à Paris, mais aussi pour se distraire d’amours malheureuses, il voyage beaucoup : en Europe et autour de la méditerranée où il passe l’année 1843 (Voyage en Orient, 1851).

Les chefs d’œuvre

A partir de 1852, les crises reviennent et les internements se rapprochent. Pendant et entre ses hallucinations, Gérard écrit. Sylvie, en 1853, puis Aurélia et certains poèmes des Chimères. En octobre 1854, il quitte la maison de santé contre l’avis de son médecin. Le 26 janvier 1855, au matin d’un nuit glaciale, on le retrouve pendu à la grille d’une fenêtre, rue de la vieille-lanterne dans le quartier des Halles. Gérard de Nerval avait 47 ans. Quelques semaines plus tôt, Arthur Rimbaud naissait à Charleville.

Délices de l'imagination

« … L’imagination m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues ? »

Aurélia

Nerval et son temps

Comme en témoigne cet extrait audio d’une scène de réprimande, Gérard de Nerval entretenait des rapports difficiles avec son père (ici, Coluche) qui aurait voulu en faire un médecin. Au lieu de ça, son fils prenait du haschisch avec ses amis du petit cénacle.

Nerval avait une culture littéraire très approfondie, allant de l’Antiquité (Virgile, Apulée) aux auteurs de son temps, en passant par la poésie de la Renaissance qu’il connaissait à fond. Par ses traductions (Goethe, Schiller, Heine) et son vif intérêt pour la littérature allemande, il a joué le rôle d’un passeur. Malgré ces belles qualités, il n’est pas sûr que ses contemporains aient pris Nerval très au sérieux. Dans sa jeunesse, Gérard faisait partie d’une bande de joyeux drilles qu’on appelait le petit cénacle. On gueulait la nuit contre les bourgeois, la police et les vieilles barbes académiques qui ne comprenaient rien à la nouvelle génération littéraire. Gérard a plus d’une fois fini sa nuit au poste de police.

L'incompris

Pourquoi n’a-t-il pas rencontré le succès de son vivant ? Lui-même était conscient que sa « folie » (qu’on qualifierait plutôt aujourd’hui de psychose maniaco-dépressive) discréditait ses œuvres auprès du public. Quoi qu’il en soit, l’extraordinaire subtilité et l’exigence de son écriture ne le destinaient pas à devenir un écrivain populaire.

Epoque étrange

« Nous vivions alors dans une époque étrange (…)». C’était un mélange d’activité, d’hésitation et de paresse, d’utopies brillantes, d’aspirations philosophiques ou religieuses, d’enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance ; d’ennuis des discordes passées, d’espoirs incertains… »

Sylvie

Sa place dans l'histoire de la littérature

Le romantisme doit beaucoup à l’Allemagne. Très proche de Novalis, de Goethe, de Heinrich Heine, Nerval est un romantique allemand dans les lettres françaises. Il en a le sens de l’absolu, et surtout « cet épanchement du songe dans la vie réelle » qui en fait toute la saveur. Là où les auteurs français n’échappent pas toujours à un romantisme superficiel voire caricatural (George Sand s’en est amusée dans Horace notamment), Gérard est peut-être le seul vrai romantique en France, le seul qui prenne vraiment le rêve au sérieux et qui s’élance totalement dans cette Sehnsucht qu’on peut entendre dans l’extrait de la sonate de Beethoven (en haut de page).

Une œuvre inépuisable

Paradoxalement, Gérard est longtemps passé pour un romantique de second ordre, malgré l’influence évidente de son œuvre sur Lautréamont et sur Mallarmé. Autour de 1900, Proust fut l’un des premiers à lui donner sa juste place (dans Contre Sainte-Beuve), c’est-à-dire l’une des toutes premières dans la littérature du XIXe siècle, suivi par les surréalistes qui ne pouvaient pas ne pas voir dans le « supernaturalisme » nervalien une préfiguration de leur univers. C.G. Jung en tête, psychanalystes et psychiatres se sont passionnés pour le cas Nerval notamment à partir de cette œuvre exceptionnelle qu’est Aurélia. Enfin, depuis les années 2000, la recherche universitaire en littérature s’alimente d’une œuvre dont elle découvre la complexité sous-jacente.

L'antipode des aquarelles

« Si un écrivain aux antipodes des claires et faciles aquarelles a cherché à se définir laborieusement à lui-même, à saisir, à éclairer des nuances troubles, des lois profondes, des impressions presque insaisissables de l’âme humaine, c’est Gérard de Nerval dans Sylvie. »

Proust, Contre Sainte-Beuve.

 

Le plaisir de lire Gérard de Nerval

On pourrait croire qu’il y a deux Nerval : l’un qui furète au coin des rues avec une truffe de chien, chroniqueur d’anecdotes et de sensations, presque truculent (Nuits d’octobre, Voyage en Orient) ; l’autre au grand vol d’aigle, qui s’élance au ciel des souvenirs, des songes et des visions –métaphysique, presque mage (Aurélia, les Chimères).

Dans ces deux aspects de son œuvre, Nerval est bien toujours lui-même : qu’il évoque les halles de Paris ou bien une vision cosmique, son écriture est précise, colorée, extraordinairement sensible. Malgré les contraintes du feuilleton et de la chronique, l’écrivain trouve un moyen de se révéler : il est le « grand poète de l’espace-temps » (Jacques Bony), dans ses condensations extrêmes (les Chimères) et dans ses dilatations. Sous sa plume, l’espace et le temps prennent la forme de ce qu’ils sont en réalité : une boule de papier froissé.

Plus on creuse chez Nerval, plus on trouve. Les huit sonnets des Chimères ont donné lieu à des milliers de pages de commentaires et d’interprétations (sous le prisme de la biographie, de la psychanalyse, du tarot et même de l’héraldique) sans en affaiblir la magie. Lui aussi a beaucoup creusé et cherché, avec une « obstination lente ». Dans ses poèmes ou dans sa prose, l’essentiel est peut-être d’abord cette quête dont il ne reviendra pas –et qui nous touche encore.

Le plat ou la boisson

Cognac hors d'âge.

La vie gastronomique de Gérard de Nerval n’a pas dû être fastueuse. Toujours en voyage, sur le départ ou en errance, souvent à court d’argent, on l’imagine plutôt à la recherche de bon plans, une flasque dans la poche. Mais son écriture, elle, est travaillée comme un cognac hors d’âge. Chaque vers des Chimères présente la densité d’un alcool extraordinaire, où se fondent la mémoire du temps long et l’extraction des parfums essentiels.

Ardeur versifiante

« Il faut vous dire que je parlais en vers toute la journée, et que ces vers étaient très beaux. »

 

Nerval à propos de son internement de 1841, lettre à Victor Loubens

Œuvres majeures

12 extraits à lire, à écouter et à télécharger

Prose

1851

Voyage en Orient

Après Chateaubriand et Lamartine, Nerval fait son voyage en Orient. A la différence de ses deux prédécesseurs qui voyageaient comme des seigneurs, Gérard se mêle au peuple et ne fait pas mystère de ses difficultés les plus pratiques.

1852

Nuits d'octobre

Les déambulations de Gérard forment la matière de cet ouvrage : à Paris, dans les Halles, à Crespy où il fait un petit séjour en prison, l’écrivain nous promène avec son sens du détail, son autodérision qui font de lui un excellent chroniqueur.

1854

Les Filles du Feu

Clef du tarot et de l’alchimie, le feu est un élément fondamental de l’univers de Nerval. Les nouvelles de ce recueil racontent la quête d’une fusion amoureuse qui ne s’accomplit jamais.

1855

Aurélia

Gérard de Nerval met toute son intelligence, sa subtilité et sa précision au service d’une entreprise extraordinaire : la narration littéraire de cet état cataleptique qui le faisait passer pour fou.

Poésie versifiée

1853

Odelettes

Ces petits poèmes publiés en 1853 ont été écrits au début des années 1830. Nerval avait alors à peine vingt ans, et son univers poétique était déjà bien affirmé. 

1854

Les Chimères

Composés avec une maîtrise totale parfois dans des moments de délire, les douze sonnets des Chimères sont le condensé extraordinairement dense et musical de l’univers imaginaire de Nerval. Une oeuvre à nulle autre pareille.