Littérature française

Comme Jésus-Christ, Rousseau vomit les tièdes, « Ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu’ils ont intérêt que rien n’aille mieux, qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu’ils ne se soucient de personne ; qui, autour d’une bonne table, soutiennent qu’il n’est pas vrai que le peuple ait faim, qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu’on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison, bien fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d’une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d’autrui. »

Lettre à d’Alembert

La vérité

Rousseau ne veut pas plaire ou distraire, il a choisi de consacrer sa vie à la vérité. Et quand il croit l’avoir trouvée, il la dit.

Il n’est pas un auteur poli, ou caressant l’opinion dans le sens du poil. C’est un des aspects qui le rendent intéressants aujourd’hui. Bien plus que provocateurs, les raisonnements et propositions du Contrat Social sont extrêmement forts pour l’époque : à la différence de Voltaire, Rousseau ne cherche pas à corriger les excès d’un système : il démonte tout et met l’ensemble à la poubelle. Quand on pense qu’en 1766 le Chevalier de la Barre fut à l’âge de 20 ans condamné à avoir la langue arrachée et à être brûlé en place publique pour n’avoir pas retiré son chapeau au passage d’une procession, on ne peut qu’être impressionné par le courage de Jean-Jacques Rousseau.

Ce n’est pas dans ses propositions politiques que Rousseau était confronté à des limites, mais plutôt dans le registre intime. Si dans ce cas il a voulu être sincère, il s’est aussi rendu compte des limites de l’écriture de soi, lorsqu’elle est confrontée à une mémoire sélective.

L'enfer des autres

Bien avant Sartre, Rousseau aurait pu dire : l’enfer, c’est les autres. Depuis ses quatorze ans jusqu’à sa mort, il n’a pas cessé de s’embrouiller et de se rabibocher avec ses amis. C’est allé bon an mal an jusqu’au jour tout le monde s’est retourné contre lui, à la suite de la publication de l’Emile et du Contrat Social. Et au fond, la raison de cette vindicte générale, que n’a pas connu Voltaire par exemple, c’est qu’il met la société, toute société, en accusation.

Pourtant Jean-Jacques ne cesse de protester qu’il n’est pas en quête de solitude, mais de relations vraies et transparentes avec les autres. Mais tout, dans la société, y fait obstacle : les rapports sociaux de domination, l’amour-propre, le mensonge, les conventions sociales basées sur des fondements pourris.

Peut-on être vertueux, sincère, transparent, dans un groupe de plus de trois personnes ? C’est bien difficile, dit Rousseau, surtout dans les organisations sociales et dans les manifestations culturelles qui sont les nôtres (voir plus bas, La fête).

"J'estime, moi, les paysans de Montmorency des membres plus utiles à la société que tous ces tas de désœuvrés payés de la graisse du peuple pour aller la semaine bavarder dans une académie."

 

A M. de Malesherbe (académicien), 28 janvier 1762.

« Avec la liberté, partout où règne l’affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d’une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le Peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se voie et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. »

Lettre à d’Alembert sur les spectacles

La fête

Rousseau n’aime pas le théâtre. Il le fait savoir dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles, invoquant des raisons parfois intéressantes. Par exemple : en venant voir une pièce sur les difficultés des migrants, on croit satisfaire à nos devoirs d’humanité en éprouvant de la compassion le temps d’un spectacle. Une fois sortis, dit Rousseau, parce que nous avons bien pleuré, nous nous croyons quittes avec nos devoirs : notre conscience est guérie artificiellement. C’est donc en ce sens une illusion de croire que la culture nous rend meilleurs.

Mais, dans le même texte, Rousseau prétend que toute manifestation culturelle n’est pas vouée à l’échec. Il y a des occasions où les étoiles s’alignent et les cœurs peuvent s’ouvrir sans saigner. C’est… la fête ! Ingrédients recommandés par Jean-Jacques : de la musique, de la danse, du vin, tout cela en plein air, et surtout pas de représentation de quoi que ce soit, pas de spectacle.

La fête est pour Rousseau le point le plus haut que la sociabilité humaine peut atteindre (le vivre ensemble, diraient les hommes politiques actuels), parce que c’est simple, que c’est en plein air, que chacun fait ce qu’il veut, et qu’aucune mise en en scène ne vient exciter l’empathie, la pitié, la haine, la colère, etc. Les participants sont eux-mêmes à la fois acteurs et spectateurs, dans une fluidité, une transparence, une égalité qui rend possible un groupe harmonieux. Voilà qui pour lui devrait être encouragé et même subventionné !

La nature

Rousseau adore la nature. Ici, pas d’hypocrisie, pas de dégénérescence, pas de complications, pas d’inégalités… C’est donc toujours à la nature qu’il revient lorsqu’il ne supporte plus la violence des attaques menées contre lui, ou ses déconvenues sentimentales. Battant la campagne, herborisant, allongé dans l’herbe les bras croisés derrière la tête et contemplant les nuages, il trouve un tel bonheur qu’il le transmettra aux générations futures, lesquelles ne verront plus les prairies de la même manière, et pousseront des cris d’enthousiasme à la vue d’un troupeau de vaches, ou d’un champ de pâquerettes.

Le sentiment de la nature, non pas son analyse scientifique, devra beaucoup à Rousseau. Image d’un paradis, d’une harmonie perdue, la nature devient après lui bien plus qu’un environnement ou un décor. Les nuances d’un paysage feront écho à la complexité d’un état d’âme, la nuit étoilée deviendra la confidente du poète romantique, une forêt sombre appellera une nostalgie douce-amère.

J’aime le son du cor le soir au fond des bois

Et l’océan dilatera le cœur de l’homme :

Homme libre toujours tu chériras la mer !

"donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se voie et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis."

 

Lettre à d'Alembert sur les Spectacles

"Depuis que j'ai le cœur dur, que je n'aime plus personne, et que j'appelle tout le monde mon ami, j'engraisse comme un cochon. Je ne sache point de meilleure recette pour se porter bien que l'insensibilité."

 

A Mme la marquise de Verdelin, 12 mars 1760