Littérature française

Jean-Jacques Rousseau

Un cœur pur en colère

Sa vie

Jean-Jacques Rousseau est né en juin 1712 à Genève, en Suisse. Sa mère meurt neuf jours après l’accouchement. Il est élevé par son père Isaac, homme sentimental et irrascible, puis par son oncle. Il est mis en apprentissage chez un greffier puis un graveur, mais ça ne lui plait guère. Un jour de sa seizième année, alors qu’il rentre un peu tard d’une promenade à l’extérieur de la ville, il trouve les portes de Genève fermées. Il y voit un signe du destin et décide de partir à l’aventure. La vie romanesque de Jean-Jacques Rousseau commence.

Guidé par un curé des environs, il trouve le gîte, le couvert, et un amour tendre, presque platonique chez celle qui restera pour lui une sorte de mère de remplacement : Madame de Warens. Mais Jean-Jacques devient un jeune homme, et il lui faut une occupation. Il s’essaiera à la musique, tentera de promouvoir sans succès un nouveau système de notation musicale, fera office de précepteur ou de secrétaire chez les uns ou les autres. Il finit par être engagé à trente ans comme secrétaire auprès de l’ambassadeur de France à Venise. Il est enchanté de la ville et son métier lui donne du grain intellectuel à moudre.

Il revient en France, reprend ses activité de précepteur ou de secrétaire. Il fréquente Condillac, D’Alembert, Grimm, Diderot, qui lui confie les articles sur la musique de sa grande encyclopédie. Il a 37 ans quand l’académie de Dijon lance un concours sur le thème : savoir si les sciences et les arts ont contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

Lisant l’énoncé dans le journal en marchant, il a comme une illumination, son cœur bat la chamade, il pleure sans s’arrêter. Il écrit un discours, remporte le concours, et du jour au lendemain devient célèbre dans toute l’Europe, allumant une de ces polémiques intellectuelles dont la France a le secret, même encore de nos jours. Mais il n’y a pas de droits d’auteurs. Rousseau est célèbre, non pas riche. Ultrasensible, farouchement indépendant, sans concession, avec un tempérament inflammable, il se brouille avec ses amis et protecteurs, les uns après les autres. Tant pis : la liberté avant tout. Et cette liberté, il l’achète fièrement de son métier de copiste de musique, payé quelques sous à la page. A la cinquantaine, après son roman Julie ou la nouvelle Héloïse qui remporte un succès fou, il fait paraître coup sur coup Emile ou de l’éducation, et le Contrat Social. Patatra ! Jugeant ses ouvrages “impies et détestables” le parlement de Paris demande au bourreau de lacérer et brûler Emile en place publique, et décrète Jean-Jacques de prise de corps. Il doit s’enfuir. Même ses amis lui tournent le dos. Ils ne comprennent pas ses positions antiprogressistes. Voltaire demande la peine de mort pour Rousseau et révèle au monde qu’il a abandonné tous ses enfants à l’assistance publique. Il part pour la Suisse. Alors qu’il se croyait à l’abri, un pasteur ameute la population contre lui, on casse ses fenêtres, on lui jette des pierres, il s’enfuit à nouveau, armé jusqu’au dents comme un bandit. Une telle violence publique aurait traumatisé un être beaucoup moins sensible que lui. Rousseau, de tempérament brûlant, devient paranoïaque et presque délirant.

Il part en Prusse puis en Angleterre où il se brouille avec son hôte, David Hume. Il vit dans la hantise du complot et des supposées machinations de ses ennemis. Pour se justifier à la face du monde, il écrit les Confessions, en lit des extraits au cours de lectures publiques. Mais encore une fois, Rousseau dérange. Il va trop loin. Et dans la politique, et dans l’éducation, et maintenant dans une introspection indécente qui met au jour non seulement les tendances perverses de l’homme, mais aussi le poids du social jusque dans notre moi le plus intime. Il écrit encore un dialogue un peu délirant, Rousseau juge de Jean-Jacques, et un livre ouvrant un horizon romantique en France, Les Rêveries du promeneur solitaire. Ouf ! Est-ce terminé ? Rousseau a-t-il fini de secouer la société et la littérature comme un prunier ? Oui. Il meurt à 66 ans en 1778, laissant son siècle étourdi par la force et la profondeur de son intransigeance.

"J'estime mieux une obscure liberté qu'un esclavage brillant."

 

A son père, été 1731 (il a 19 ans)

Rousseau et son époque

Rousseau passe aujourd’hui pour un philosophe des Lumières. C’est en partie vrai. Viscéralement engagé contre toute forme de domination (sauf la domination masculine), il écrit contre l’injustice de son temps. Mais il se met à dos les philosophes des Lumières comme Diderot ou Voltaire, qui demandera sa tête. Pourquoi ? Parce que Rousseau ne croit pas que les progrès intellectuels ou artistiques fassent les hommes meilleurs. Et parce que pour lui, la société est un problème, en soi. Quand on lui demande de faire amende honorable, de reconnaître ses torts, Rousseau n’a qu’un cri, promis à un grand avenir : mon cœur est pur ! Si j’ai mal agi c’est la faute de la société. A une grande dame qui lui reprochait de “faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir”, il répondit : “Pardonnez-moi, Madame, la nature veut qu’on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde ; mais c’est l’état des riches, c’est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants.” Et toc ! Passant outre les conventions et les convenances, Rousseau met le doigt là où ça fait mal. Et c’est pourquoi, à son époque, il est celui par qui le scandale arrive. Logique en somme, quand on a pour devise : Vitam impedere vero. Consacrer sa vie à la vérité.

"J'ai dit beaucoup de mal de vous ; j'en dirai peut-être encore : cependant, chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher un asile dans vos États."

 

A Frédéric II, Roi de Prusse, juillet 1762.

"J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain. (...) On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre Bêtes."

Voltaire, à J.-J. Rousseau

"Je ne vous aime pas, Monsieur. (...) Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu."

J.-J. Rousseau, à Voltaire

 

"On a pitié d'un fou. Mais quand la démence devient furieuse, on le lie. (...) Il faut lui apprendre que, si l'on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux."

Voltaire, pamphlet anonyme.

Sa place dans l'histoire littéraire

Il n’y a pas d’exemple d’un auteur aussi influent à la fois dans la littérature, la philosophie, et la politique. Etonnant, quand on pense que Rousseau n’a jamais mis les pieds dans une école et n’a même jamais eu de précepteur !

En littérature, quel héritage laisse-t-il ? D’abord, il contribue, avec d’autres, à décorseter une langue du XVIIème siècle un peu raide parfois. Les phrases sont amples, harmonieuses, le ton est sentimental. Le maître-mot du XVIIIème siècle, en littérature, c’est la sensibilité. En la matière, Rousseau règne : c’est un écorché-vif.

Surtout, par son enquête sur l’origine de ses hontes, de sa sexualité, de son intransigeance aussi, il fait faire à la littérature un pas décisif. Grâce aux Confessions, parler de soi pendant 500 pages ne sera plus indécent. La littérature gagne un nouveau domaine : l’exploration du Moi.

Il y a plus : dans les Rêveries du promeneur solitaire, le narrateur semble infuser dans la nature comme un sachet de thé. Le paysage devient le miroir de l’âme. Notre mélancolie trouve un écho dans la nuit étoilée, nos désirs dans l’orage qui gronde. C’est déjà presque le romantisme. Chateaubriand, Hugo et même Baudelaire, lui devront tous quelque chose.

"Avec Voltaire, c’est un monde qui finit. Avec Rousseau, c’est un monde qui commence."

 

Goethe

Pourquoi Rousseau est un écrivain extraordinaire

Ses écrits sont parfois gâtés par une manie de l’autojustification et par un sentiment de persécution qui se traduisent par des tartines un peu épaisses, ou même carrément étouffe-chrétien, comme la première Rêverie d’un promeneur solitaire par exemple. Ne nous y arrêtons pas ! Rousseau est un peu fou, mais c’est un écrivain profond. Il ouvre des questions indécidables encore aujourd’hui : est-il possible d’être fidèle à son cœur quand la société, les autres, prennent tant de place dans nos têtes ? Est-ce qu’être sincère, c’est être vrai ? Peut-on lutter contre le fanatisme autrement que par la force ? Comme dit Stendhal, Rousseau est un de ces auteurs insolents qui forcent le lecteur à penser.

Et puis encore, et surtout, il y a dans tous ses écrits un charme profond, parfum d’un style souple et sensible, expression d’un tempérament fiévreux, orageux, et d’une personnalité exceptionnelle dont la sincérité nous touche encore.

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