Littérature française

La fureur de vivre

La vie de Joseph Kessel

Une jeunesse volcanique

Joseph Kessel est né en 1898 en Argentine, où son père, médecin juif russe fuyant les pogroms, avait emmené sa famille. Après un retour de trois ans en Russie, où Joseph restera marqué par les steppes et les caravanes de chameaux, les Kessel finissent par s’installer en France. Joseph, l’ainé de trois frères, grandit dans cette double culture russe et française. Doté d’une énergie brûlante, très cultivé pour son jeune age, il pense se lancer dans le théâtre, mais s’engage dans l’aviation en 1916. Il a 18 ans et découvre la fraternité dans le danger, l’humanité révélée par la mort (L’Equipage). La fin de la guerre approche, on demande des volontaires pour aller en Sibérie, à Vladivostok. Russophone et russophile, Joseph fonce, traverse une Amérique en folie et rejoint un territoire où l’anarchie, la corruption, la violence se disputent la ville (Les Temps sauvages). Bouclant son tour du monde, il réintègre le journalisme en France, où il avait commencé à travailler. Il a 21 ans et déjà plusieurs vies derrière lui. Le jeune homme se lance avec passion dans le grand reportage dont il devient bientôt une vedette, cornaqué par l’homme de presse Pierre Lazareff.

Un écrivain-reporter

Il plonge dans les années folles et tous ses excès, passe ses nuits dans les cabarets des exilés russes, à boire et à briser des verres avec ses dents, publie à 24 et 25 ans La Steppe rouge et L’Équipage qui rencontrent un grand succès. Kessel est lancé et il ne s’arrêtera plus. Les drames éclatent autour de lui -son frère Lazare se suicide à l’âge de 20 ans, sa femme meurt de tuberculose, mais l’élan vital de Kessel et trop fort : il enchaîne les reportages sensationnels en Irlande, chez les esclavagistes d’Abyssinie, dans la pègre de l’Allemagne hitlérienne, embarquant dans l’aéropostale, toujours avec le même succès. Pour l’année 1932 il publiera quatre livres ! Tout le monde le lit, l’aime et le célèbre. La seconde guerre mondiale éclate, il rejoint De Gaulle, qui lui demande d’écrire un livre sur la résistance (L’armée des ombres, aussi bon que le film poignant de Melville). La guerre prend fin, et le baroudeur semble se calmer. Il voyage moins. Il épouse une irlandaise terriblement alcoolique et qui l’agonit d’injures en public -il faut dire que Kessel entretient deux autres maîtresses avec qui il partage son temps. Années d’introspection ? L’écrivain travaille longtemps à raconter sa jeunesse dans Le Tour du malheur – l’un de ses chefs d’œuvres. En 1958 il publie Le Lion, histoire d’une amitié entre une enfant et un fauve. C’est un carton mondial. Consacrant peut-être plus de temps à l’écriture, il met cinq ans pour terminer ce qu’il jugera être son roman le plus abouti, Les Cavaliers (1967), roman épique d’apprentissage  se déroulant dans un Afghanistan sauvage. Il meurt dans son fauteuil en 1979.

« Et lorsque la vie te paraîtra trop sauvage ou trop vaine pour trouver une raison à la vivre, ferme les yeux, mon petit, ferme les yeux. »

 

La Steppe rouge

Kessel et son temps

Présent à Nuremberg puis au procès Eichmann, Joseph Kessel est dérouté par le concepteur de la "solution finale"

 

Impossible de faire le tour de la vie de Kessel, son activité est proprement vertigineuse. Il a voulu tout voir, tout raconter. Il est parfois difficile de démêler, dans son œuvre de journaliste ou de romancier, ce qui appartient à la réalité ou à la fiction. Kessel s’embarrasse assez peu des faits, de donner des chiffres et de croiser les sources. Il n’est pas vraiment une conscience de son temps à la manière de Zola. Kessel est un reporter à la grande époque de cette profession. Son but et de faire découvrir, sentir une atmosphère, donner à voir l’humanité dans ce qu’elle a de plus noble (la révolte irlandaise, l’aéropostale) ou de plus vil (l’esclavage en Abyssinie). En réalité, c’est bien l’humanité qui est le mot clef de Joseph Kessel : il est un peu comme Diogène avec sa lanterne qui en plein jour au milieu de la foule, répétait « Je cherche un homme ». Lorsqu’ils se réfugient derrière la bureaucratie ou les ordres comme Eichmann, les hommes l’embarrassent et le désespèrent. Mais lorsque l’humanité resplendit dans des êtres qui vont au bout de leur désir profond, bandits, aventuriers ou âme pures, on sent l’écriture de Kessel s’épanouir.

Sa place dans l'histoire de la littérature

Les fanatiques de Kessel, ses biographes en particulier, se plaignent que Kessel n’est pas reconnu à la hauteur de son immense talent. C’est vrai, mais c’est aussi un peu sa faute. Kessel est couvert de dons. On reste stupéfait devant la maturité dont témoigne La Steppe rouge, écrite à seulement 23 ans, ou de L’Equipage, l’année d’après. Ce talent exceptionnel sera aussi peut-être une facilité : avant d’entrer à l’académie française, Kessel avoue à ses amis : « trop souvent j’ai écrit trop vite pour de l’argent ». De fait, il n’a pas changé la face de la littérature française, mais il lui a apporté un souffle, une force qui parfois lui fait défaut, et cette voix singulière, aussi russe que française, d’un charme unique.

Le premier grand reportage de Kessel le mène à la rencontre du Sinn Féin, le parti illégal et indépendantiste irlandais, dans les années 20.

Pourquoi Kessel est un écrivain extraordinaire

Manuscrit de Kessel lycéen

Si elle était un alcool, l’œuvre de Kessel titrerait au moins 40°. Il est un écrivain d’intensité, une vodka qu’on sent passer dans les tripes. Il détonne parmi les écrivains de son temps parce qu’au fond il aime la violence, l’éclat, la passion : c’est une âme russe à la plume française. Paul Valéry l’avait bien vu, qui lui écrivit à la publication de La Steppe rouge : « J’y trouve l’épouvante et l’angoisse toutes nues et toute la force d’une vérité actuelle et incroyable. Il y a aussi les qualités combinées des deux littératures que vous devez posséder. » 

Kessel n’est pas un écrivain psychologue à la manière de Balzac ou de Stendhal, c’est d’abord un conteur, mais qui sait mettre en scène une humanité complexe. Belle de jour, histoire d’une femme bourgeoise violée dans son enfance et conduite à se prostituer par un désir masochiste, nous amène par exemple aux confins du désir, dans ce qu’il peut avoir de plus sombre. Un exemple des multiples facettes de l’auteur, qui ne se cantonne pas à dépeindre une humanité héroïque.

Les enregistrements audio de Joseph Kessel sont tous issus de ses entretiens avec Paul Guimard pour la RTF, en 1956.

Œuvres principales

La Steppe rouge

1922. Premier livre de Kessel, ce recueil de nouvelles remporte un grand succès. La révolution russe a cinq ans et les émigrés russes à Paris sont nombreux. Passant des nuits dans les cabarets russes, Kessel écoute.

« La Russie est la terre de l’illimité. Ses plaines n’ont que le ciel pour bornes, ses forêts, la hache les a entamées à peine, ses fleuves géants, à la crue des eaux, s’étalent comme des bras de mer. Ses chansons, dont la joie a des accents de folie et dont la mélancolie touche aux termes de la tristesse humaine portent la marque d’un esprit tendu vers l’infini, vers l’inaccessible domaine de l’assouvissement complet. »

L'Equipage

1924. Tout jeune encore, Joseph Kessel s’est engagé dans l’aviation, où il devint observateur aérien. A un âge où l’on est une éponge, il découvre des figures héroïques qui le marqueront, et fait l’expérience d’une chaleur humaine au bord de la mort.

« Alors ils comprirent vraiment ce que les camarades entendaient par équipage. Ils n’étaient pas simplement deux hommes accomplissant les mêmes missions, soumis aux mêmes dangers et recueillant les mêmes récompenses. Ils étaient une entité morale, une cellule à deux âmes qui battaient d’un rythme pareil. La cohésion ne cessait point hors des carlingues. Elle se prolongeait en subtiles antennes, par la vertu d’une accoutumance indélébile à se mieux observer et se mieux connaître. Ils n’avaient fait que s’aimer ; ils se complétèrent. »

Makhno et sa juive

1926. La révolution russe, encore. Makhno, figure ukrainienne de l’anarchisme révolutionnaire, condamné à mort et mitraillé de multiples fois, se réfugie à Paris. Il était haï par les russes blancs que fréquentait Kessel. Celui-ci écrivit un livre faisant de Makhno un criminel de guerre sanguinaire et antisémite. Makhno protesta violemment et personne ne vint étayer les accusations de Kessel, ce qui témoigne aussi des partis-pris que l’auteur put avoir dans sa vie.

« Ce retour, ah ! ce retour chez lui, après dix ans de bagne à frotter les fers des pieds contre les fers des mains. Et Champ-la-Noce ! Et ses gars qui l’accueillent ! Et toute la Russie qui fermente ! Et sa haine pour tout, la vengeance qui s’offre, la joie mêlée de rage, les filles aux riches croupes, le sang, le sang ! »

Belle de jour

1928. C’est l’histoire d’une jeune femme de la bonne société, victime d’un viol dans son enfance, qui se prostitue volontairement l’après-midi avant de rejoindre son mari -qu’elle aime. Un roman qui choqua beaucoup à l’époque et qui témoigne d’une grande pénétration psychologique.

« Elle ne s’attachait qu’à la partie superficielle de ses émotions, ne contrôlait que la part la plus manifeste d’elle-même. Ainsi, croyant se gouverner pleinement, Séverine n’avait aucun soupçon de ses forces essentielles, dormantes et, par là même, aucune emprise sur elles. »

Fortune carrée

1932. En vue de son reportage dans la corne de l’Afrique à la recherche de trafiquants d’esclaves, Kessel rencontre un des plus grands aventuriers du XXe siècle, Henri de Monfreid. Les quelques temps agités passés avec lui suffiront pour inspirer à Kessel ce roman d’aventure, l’un de ses meilleurs.

« Un cri d’admiration s’arracha de la bouche de Philippe et Igricheff lui-même éprouva, au creux de sa poitrine, si lente à s’émouvoir, le choc de la beauté. À la clarté suprême du clair de lune, se détachait du bleu noir de la mer et du pelage fauve des dunes une immense ville d’argent. Remparts et bastions, minarets en fuseaux, palais et maisons hautaines nouaient et dénouaient leur réseau fantastique comme dans un rêve délicat et nacré. Toute la puissance, tout le charme et tout le secret de l’Arabie des contes semblaient dormir là, derrière les murailles massives, au fond des demeures blanches où Philippe croyait voir, dans les cours dallées de marbre et bruissantes de jets d’eau, vivre des femmes nonchalantes, enfin dévoilées, heureuses de respirer la nuit. »

Le Tour du malheur

1950. Œuvre largement autobiographique, publiée en plusieurs tomes, elle coûta beaucoup de temps à Kessel. On le sent aux prises avec un exercice difficile pour lui : entrer en soi-même. Kessel apparaît là beaucoup plus subtil et psychologue que dans la plupart de ses livres. En plus d’avoir les qualités des meilleurs romans d’analyse, c’est une merveilleuse plongée dans « les années folles » en France.

« Tout en vivant dans le travail le plus fiévreux, dans la vanité la plus facile, abusant du vin et de la luxure, Richard se sentait en parfait accord, en amitié parfaite avec lui-même. Souvent, par la suite, et pressé par un regret brûlant, il essaya de rétablir cet état de grâce dans les débordements et cet amour de soi au sein de la frénésie. Il n’y parvint jamais. Ce printemps fut le seul où Richard réussit naïvement à confondre ses excès avec les images de l’audace, du génie, de la chance ou de la gloire. Aussi tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il touchait lui semblait magnifique. Et légitime aussi, puisque tout le monde l’aimait. »

Le Lion

1958. Roman admirable de maîtrise, d’intensité et de force. L’intrigue est presque absente. L’écrivain donne a à voir ce qu’il y a de sauvage en nous, comment nous pouvons le découvrir, quelle force il représente, comme nous tentons de le canaliser, comment cette part sauvage peut faire du mal aussi autour de nous.

« Les attitudes que prenaient dans la sécheresse de la brousse les vies libres et pures, je les contemplais avec un singulier sentiment d’avidité, d’exaltation, d’envie et de désespoir. Il me semblait que j’avais retrouvé un paradis rêvé ou connu par moi en des âges dont j’avais perdu la mémoire. Et j’en touchais le seuil. Et ne pouvais le franchir.

De rencontre en rencontre, de désir en désir frustré, le besoin était venu – sans doute puéril, mais toujours plus exigeant – de me voir admis dans l’innocence et la fraîcheur des premiers temps du monde. »

Les Cavaliers

1967. Roman d’aventure, de passion mais aussi de « formation », c’est le grand accomplissement romanesque de l’écrivain, qui évoque le monde qui le fascine : des gens simples, des passions fortes, des cavalcades infinies.

« L’odeur du beau cuir tiède, à chacun de ces contacts, se mariait à l’autre odeur qu’Ouroz aimait entre toutes et que répandait le flanc de l’étalon accolé au sien. Sur elles, portées par les courants d’air qui circulaient entre les murs crevassés, venaient les senteurs des laines, des peaux, des toisons animales et des pauvres cotonnades et des corps humains qui avaient longtemps marché, beaucoup peiné sous le soleil. Et les narines d’Ouroz s’élargissaient pour mieux aspirer les émanations où il retrouvait son peuple avec tous ses troupeaux.

Et le grand sommeil du caravansérail avait aussi son langage. Du fond de leur pesant repos, gens et bêtes l’exhalaient en même temps que leurs effluves. Grognements, soupirs, abois, ronflements, plaintes, sifflements, toux, bêlements, hennissements, murmures bramés, choc de sabots, claquement de mâchoires, sonnailles de clochettes, cliquetis de mors, composaient en sourdine une incessante, profonde et commune rumeur, à demi animale et humaine à demi. Dans ce vaste chœur confus se rejoignaient le vieillard enroué, la femme à bout de forces, l’enfant pris de peur, l’homme repu, le cheval nerveux, le molosse toujours sur ses gardes et la chèvre, le bélier, le mulet, l’âne, le chameau qui tous, selon leur espèce, suivaient les pistes et les pâturages de leurs rêves. »

Les Temps sauvages

1975. C’est le récit qui boucle la boucle. A la fin de sa vie, Joseph Kessel raconte ce qu’il découvrit à Vladivostok où il débarqua à l’âge de 21 ans. Un livre plein de fraîcheur, de nostalgie et de tendresse. Je conseille de commencer par celui-ci !

« C’était la voix : grave, dure, et nourrie d’une peine si poignante qu’il était difficile de la supporter. Et sa chanson ne ressemblait en rien à toutes celles que, ici, on avait l’habitude d’entendre. C’était une complainte, très vieille et très lente, d’une simplicité terrible et dont chaque mot tombait un à un, comme ces cailloux qu’on jette dans une eau étale et qui la font trembler longtemps, ride sur ride, onde sur onde. »

Les extraits présentés ici sont inhabituellement courts : les oeuvres de Joseph Kessel n’appartiennent pas encore au domaine public.