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Illustration pour Deux ans de vacances, Le Livre de poche.

L'exploration

A l’heure de Google earth, on peine à imaginer ce que pourrait être une terre inconnue. Mais lorsque Jules Verne est né, de larges parts du globe étaient encore ignorées des occidentaux, en Asie et en Afrique notamment. Les sources du Nil ne furent pas connues avant 1877. Le centre de l’Afrique restait un mystère, tout comme le Tibet où seuls quelques européens avaient pu entrer. La rage de tout répertorier emporta tout de même les dernières poches de résistance, et Jules Verne put se plaindre dans Les Enfants du Capitaine Grant que l’époque des grandes découvertes était désormais passée.

Il n’en reste pas moins que tout voyage était une découverte individuelle et une expédition. Pour se faire une idée de la destination, on ne disposait  que de cartes (plus ou moins précises) et de récits. Très peu d’images, pas de son, pas de films évidemment. L’imagination était reine ! Jules Verne nourrit précisément ce désir d’enchantement. Il est d’ailleurs permis de penser que le « Bateau ivre » de Rimbaud, dans lequel il imagine « d’incroyables Florides » sans avoir jamais quitté les Ardennes, doit quelque chose aux Voyages extraordinaires de Jules Verne…

Science et ingéniosité

Cas très rare dans la littérature française, Jules Verne raconte la science de son temps, où plutôt, il fait découvrir le monde à travers la science en chaussant des lunettes de géographe, d’entomologiste, de physicien, etc. La science mise en avant par Jules Verne n’a donc rien de spéculatif. Doté d’une énergie inflexible, le savant vernien sait à peu près tout et il est doté d’un esprit pratique qui lui permet de triompher de tous les obstacles. Il est un homme d’action. A la tête de la petite communauté de l’Ile mystérieuse, on trouve l’ingénieur : « l’ingénieur était pour eux un microcosme, un composé de toute la science et de toute l’intelligence humaine ! »

L’anticipation (telle que l’a développée H.G. Wells) n’est donc pas ce qui passionne Jules Verne en premier lieu.  Ce qui l’intéresse, c’est l’imagination scientifique et technique dans le monde actuel, l’ingéniosité dont font preuve les humains en poursuivant un but. De ce point de vue, il a parfaitement atteint son objectif qui était de donner envie d’apprendre (les œuvres de Jules Verne paraissaient d’abord au Magasin d’éducation et de récréation de Hetzel).

Le bureau de travail de Jules Verne, à Amiens.

Plus que de voyages, l’imagination prodigieuse de Jules Verne s’est avant tout nourrie de lectures, journaux, ouvrages de vulgarisation scientifique et technique.

La ténacité

Si divers qu’ils soient, les héros des romans de Jules Verne ont une qualité commune : la ténacité. Cette force d’âme se prouve et se forge dans l’épreuve. En ce sens, de nombreux romans de l’écrivain sont des romans d’initiation : le jeune Dick Sand (Un capitaine de quinze ans) doit par exemple assumer brutalement le commandement d’un bateau après la mort du capitaine ; dans le Voyage au Centre de la Terre, Axel devient un homme après avoir frôlé la folie dans les profondeurs de la Terre. De manière plus originale, remontant aux sources de l’Orénoque en quête de son père, Jean de Kermor se révèle être une femme à mi-parcours (Le superbe Orénoque).

Ceux qui ne résistent pas à l’épreuve peuvent passer du côté obscur : ainsi Storitz (Le Secret de Wilhelm Storitz), ignoré et transparent aux yeux de la femme qu’il aime, décide de devenir invisible tout de bon et de l’empêcher de se marier. Ce héros du mal est un cas unique. Mais le capitaine Hatteras devient fou après avoir atteint le pôle Nord : la ténacité du héros peut être aussi autodestructrice. Même si dans la plupart de ses récits, Jules Verne exalte la volonté de fer de ses personnages comme Michel Strogoff, Lidenbrock, Dick Sand et même Phileas Fogg, qui met son énergie et sa fortune au service d’un défi dépourvu de sens, il attire aussi notre attention sur la démesure de nos désirs : l’hybris est bientôt punie par les dieux.

La nature

Les personnages de Jules Verne ne font pas de tourisme, d’excursion ou de ballades. Tout leur être est tendu vers un but : traverser l’Afrique d’est en ouest, remonter l’Orénoque, descendre au centre de la Terre, aller jusqu’à la Lune. Et malgré tout, le chemin est la substance du récit. L’infinie variété des paysages, des animaux, des plantes, des roches est une source inépuisable d’émerveillement alimenté conjointement par l’accroissement considérable du lexique scientifique et naturaliste au XIXe siècle. Nommer et situer chacun des êtres est une  jubilation pour l’écrivain, qui aiguise par là même le regard du lecteur et nourrit sa curiosité.

La nature est splendide, elle est aussi féroce, effrayante comme les affreux loups rouges dans Les Enfants du Capitaine Grant. La nature n’est pas amicale. Pendant des millions d’années, les hommes ont subi sa loi, et Jules Verne nous suggère que ce vertigineux désir de connaissance qui saisit les hommes de son temps tend à devenir aussi un désir d’appropriation, voire de domination, voire de destruction. Alors qu’il peint des hommes si méticuleux et performants dans leur intelligence technique, il montre aussi à quel point nos élans et nos passions sont incohérents, à l’image du capitaine Nemo protégeant les baleines mais pris d’une rage folle contre les cachalots.

Affiches de films adaptés des romans de Jules Verne