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Anonyme, « Branle à la cour de Henri III », 1575/1600. Musée du Louvre, Paris.

Les apparences

Quel éclat ! Quelle magnificence ! Dans les premières pages de La princesse de Clèves, on se croirait sur le fil instagram de Kate Middleton : tout est parfait, enjoué, filtré, maquillé, amazing. Jamais cour n’a réuni « tant de belles personnes et d’hommes admirablement faits ». Devant l’ébahissement de sa fille, Madame de Chartres juge pourtant utile de casser l’ambiance : « Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, lui dit-elle, vous serez souvent trompée : ce qui paraît n’est presque jamais la vérité. »

Madame de Chartres sait qu’à la cour, on se ruine pour exister socialement. C’est une joute de tous les instants. Il faut jeter l’argent par les fenêtres, dépenser beaucoup, y compris dans l’expression des sentiments –où l’hyperbole est de mise. Dans ces deux domaines, l’inflation guette. Et ils ne sont pas séparés. La narratrice nous informe en effet que « l’amour était toujours lié aux affaires, et les affaires à l’amour ». C’est pourquoi Madame de Chartres conseille à sa fille de ne pas entrer dans le jeu de la magnificence et de la galanterie, en un mot de rester modeste et vraie en toutes choses, sous peine d’autodestruction. Refusant de mentir et de déguiser les apparences comme c’est l’usage, la princesse cherchera une transparence absolue qui aura pourtant un revers tragique, en rendant son mari fou de jalousie et de désespoir.

Le secret

Dans un monde où chacun cherche à trouver une faiblesse chez son voisin pour s’en servir à l’occasion, mieux vaut tenir cachées ses amours ou ses élans. Le vidame de Chartres en fait l’amère expérience, après avoir égaré une lettre d’amour récupérée par la reine dauphine qui en fait usage contre lui. La cour est le royaume des pervers, c’est-à-dire des individus qui considèrent leurs liens avec les autres toujours comme des alliances de circonstance, sans jamais se sentir liés ou dominés par une affection. Le secret est donc une carte à jouer que les courtisans utilisent, avec plus ou moins d’habileté.

Mais n’oublions pas que la plupart de ces personnages sont très jeunes : la princesse de Clèves a 16 ans, la reine dauphine (Marie Stuart) a 17 ans. La cour royale ressemble un peu à un internat de lycée. Et le secret ne tient pas souvent devant l’excitation du potin ! Ainsi cette scène au début de la deuxième partie, où trois ou quatre personnages se confient à la chaîne un secret qu’ils promettent de ne pas répéter. On comprend pourquoi la reine Marie de Medicis se plaint au vidame de Chartres que les Français sont des pipelettes à qui l’on ne peut rien confier…

Pierre Barbéris parle de la notion de galanterie dans La princesse de Clèves. Emission de France culture du 2 avril 1974, avec Georges Duby et Pierre Barbéris.

Georges de la Tour, « Madeleine à la veilleuse ». Musée du Louvre, Paris. 1640/1645.

Intériorité et liberté

Il y a du Saint-Simon chez Madame de La Fayette. Tout le monde se scrute, s’épie, s’observe sans répit. Les regards, les apparences, les intrigues et le protocole ont un éclat presque douloureux.

La princesse fait contraste avec cette ruche. Elle se plaint à son mari de « ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasiment jamais », du « tumulte de la cour ». Elle demeure volontiers silencieuse, défiante envers elle-même comme sa mère le lui a recommandé, craignant de révéler ses sentiments. On sent qu’elle n’est jamais mieux que seule chez elle, comme une Madeleine à la veilleuse (illustration). c’est seulement dans la solitude qu’elle peut s’épanouir « avec un grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu’elle avait dans le cœur ».

Les combats intérieurs de la princesse, le décalage entre ses affects et sa capacité à les reconnaître et les nommer, dessinent avec une extraordinaire précision l’espace de son intériorité et sa liberté en action. Un commentateur a pu à cet égard mener une interprétation existentialiste du récit, qui met en relief ce que Sartre appelle la mauvaise foi : un jeu que la conscience se joue à elle même pour fuir son effrayante liberté. Ainsi la princesse reproche au duc de Nemours « quelque chose de trop hardi et de trop intelligible » dans l’expression de ses sentiments. Elle veut bien jouir de son amour mais elle voudrait que sa conscience n’en sache rien : comment faire quand la lumière est trop crue, le discours de l’amoureux trop explicite ?

Un tragique paradoxal

Dieu est totalement absent de La princesse de Clèves comme de La princesse de Montpensier. Comme si l’auteure avait voulu tenter une expérience de laboratoire : isoler les passions humaines et observer leur évolution dans une situation donnée, sans transcendance. 

Dans La princesse de Clèves, les protagonistes majeurs sont tous intelligents et bons : la mère de la princesse veut le bonheur de sa fille et lui donne des conseils instructifs (bien que restrictifs), le prince de Clèves est le mari idéal, le duc de Nemours est un amoureux passionné mais respectueux, etc. Personne n’a de problèmes d’argent. Et par dessus le marché, l’héroïne se distingue par son exigence de vérité et sa probité envers tous. Avec tant de qualités, comment les choses pourraient-elles mal tourner ?

Et pourtant, monsieur de Clèves meurt de désespoir, monsieur de Nemours fait une sorte de dépression et l’amour entre les deux héros n’aboutit jamais à sa réalisation. Tout le monde aime, et personne ne réussit à être heureux. Alors ? Qu’est-ce qui est en cause ? L’exigence d’exclusivité dans l’amour ? La société ? L’inconstance des sentiments ? La peur ? L’absence de Dieu ? Madame de Lafayette ne conclut pas, et c’est l’une des grandes qualités du roman.

Du roman héroïco-sentimental au roman d'analyse

Madame de La Fayette a fait franchir un pas décisif au roman dans l’histoire de la littérature, et possiblement dans l’histoire de la littérature en général. Au moment où elle commence à faire ses premiers brouillons, le roman est un genre très abondant (parfois 10 000 pages !) où se multiplient des aventures rocambolesques qui s’enchâssent souvent les unes dans les autres. Pas facile de garder le fil ! Avec Artamène ou Le grand Cyrus (publié entre 1649 et 1653), Georges et Madeleine de Scudéry font une place plus grande aux intrigues sentimentales. Ce sera encore plus vrai avec Clélie, Histoire romaine (Madeleine de Scudéry, 1654/1660). L’imagination fertile des romanciers se double alors parfois d’une tendance à la dissertation.

C’est par son sens de la concision et sa focalisation sur une héroïne en particulier que Madame de Lafayette détonne, avec une grande réussite. 

Vers le roman d'analyse

Pourtant, il a fallu du temps à Madame de La Fayette pour parvenir aux innovations fécondes mises en œuvre dans de La princesse de Clèves.

En s’aidant de Jean Regnault de Segrais qui lui fournissait la documentation nécessaire (et qui lui a servi de prête-nom pour la publication), elle a écrit un premier roman qui reste encore largement fidèle aux conventions du genre : Zayde (1671) fait en effet la part belle aux péripéties et emboîtements d’histoires à l’intérieur de la trame narrative.

La princesse de Montpensier, nouvelle publiée en 1664, avait manifesté des parti-pris plus novateurs en situant l’histoire dans un passé récent (entre 1566 et 1572), en France. Mais Madame de La Fayette écrivit une conclusion morale qui sentait un peu le catéchisme. Et elle restait dans le cadre de la nouvelle.

Une situation, deux manières d'écrire

Pour mettre en évidence le nouveau ton romanesque apporté par Madame de La Fayette, voici deux textes traitant de la même situation : une jeune femme choquée mais touchée par une déclaration d’amour. Le premier extrait est issu d’Artamène ou le grand Cyrus de Madeleine de Scudéry, le second provient de La princesse de Clèves.

Doralise réagit à la déclaration d’amour de Myrsile qui s’apprête à partir au combat.

« Je veux, dit-elle, si ce mot n’est point trop libre, que vous ne me disiez plus ce que je ne dois pas entendre : et ce que je ne saurais écouter, qu’avec une colère étrange. Car enfin Seigneur, poursuivit-elle, de la manière dont j’ai l’esprit, quand je ne haïrais pas un homme qui m’aimerait, et que je ne serais pas même marrie qu’il m’aimât, il est constamment vrai que je ne voudrais pas qu’il me le dît : et que la chose du monde qui m’importunerait le plus, serait un discours d’amour. Jugez donc si sachant comme je le sais, que nulle bienséance, ne souffre que je vous regarde comme mon Amant, si je dois endurer que vous me parliez comme vous faites : c’est pourquoi, Seigneur, réglez s’il vous plait votre esprit, afin de régler vos paroles : et mettez moi en état de me réjouir de la gloire que vous allez sans doute acquérir à la guerre, et de souhaiter votre retour. »

 

Madame de Scudéry, Artamène ou le grand Cyrus, partie 7, livre 2.

La princesse de Clèves réagit au discours amoureux de M. de Nemours. Le style est plus intérieur, plus concis et plus subtil.

« Madame de Clèves entendait aisément la part qu’elle avait à ces paroles. Il lui semblait qu’elle devait y répondre et ne les pas souffrir. Il lui semblait aussi qu’elle ne devait pas les entendre, ni témoigner qu’elle les prît pour elle : elle croyait devoir parler, et croyait ne devoir rien dire. Le discours de M. de Nemours lui plaisait et l’offensait quasi également ; (…) elle y trouvait quelque chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et de trop intelligible. »

 

Madame de La Fayette, La princesse de Clèves, partie 2.

La concision du style se manifeste de manière plus évidente encore lorsque Madame de Clèves réagit à la déclaration du chevalier de Guise : 

« Madame de Clèves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme si elle n’eût pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de Guise. »

La question de la vraisemblance

Ce que l’on a appelé plus tard le classicisme procède aussi d’une attention toute particulière à la vraisemblance de l’action et des sentiments. 

Jean Regnault de Segrais (secrétaire de Madame de Lafayette à partir de 1670) fut l’un des tous premiers à en prendre acte dans les Nouvelles françaises (1656), un ensemble d’historiettes qui se déroulent dans une France contemporaine. 

Dans cet extrait, l’un des personnages prend lui-même parti contre ces récits où l’auteur projette artificiellement sur des contrées ou des époques éloignées des mœurs qui sont celles de ses connaissances ou de son quartier.

« Mais à dire le vrai, les grands revers que d’autres ont quelquefois donné aux vérités historiques, ces entrevues faciles, ces long entretiens qu’ils font faire dans des ruelles entre des hommes, et des femmes, dans des pays où la facilité de se parler n’est pas si grande qu’en France, et des mœurs tout à fait françaises qu’ils donnent à des Grecs, des Persans, ou des Indiens, sont des choses qui sont un peu éloignées de la raison. Le but de cet art étant de divertir par des imaginations vraisemblables et naturelles, je m’étonne que tant de gens d’esprit qui nous ont imaginé de si honnêtes Scythes, et des Parthes si généreux, n’ont pris le même plaisir d’imaginer des Chevaliers, ou des Princes français aussi accomplis, dont les aventures n’eussent pas été moins plaisantes. »

 

Jean Segrais, Nouvelles françaises, 1656.