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Image du film Hiroshima mon amour, d’Alain Resnais (1960) Dialogues de Marguerite Duras. 

La vie du désir

Pour Marguerite Duras, le désir est roi. L’amour ne vaut que par lui. Assimilée à la faiblesse ou à la fadeur, la tendresse ne jouit d’aucune considération. On s’aime en s’entredévorant. Nulle bienveillance. L’amour maternel n’échappe pas à cette règle tragique : dans Des journées entières dans les arbres, la mère aime son fils mais elle a délibérément voulu en faire un incapable pour le garder sous sa puissance.

L’argent alimente le désir (les amants sont très souvent riches ou bien au moins dotés d’une belle machine à moteur qui catalyse le désir – la voiture Léon-Bollée dans Un barrage contre le pacifique, le bateau dans Les petits chevaux de Tarquinia). Refuser l’argent, ou même ne pas l’aimer, c’est mourir (le fils dans Des journées entières dans les arbres). 

Dans les œuvres de Marguerite Duras (comme dans sa vie), le désir naît le plus souvent dans une configuration triangulaire : Jo, Suzanne et sa famille dans le Barrage contre le pacifique, Sara, Jacques et « l’homme » dans Les petits chevaux de Tarquinia, Lol, Michael Richardson et Anne-Marie Stretter dans Le ravissement de Lol V. Stein, etc...

Parce qu’il est si puissant, le désir effraye. Dans les romans de Duras, les personnages sont souvent saisis au moment où leur désir est comme suspendu devant le gouffre de sa réalisation (Le Vice- Consul, Détruire dit-elle, Moderato cantabile). On a peur… parce que le désir nous emmène vers le désordre (Détruire dit-elle), vers la trahison, ou même vers la folie (Le ravissement de Lol V. Stein).

Le dérèglement

Écrire, dit Marguerite Duras, c’est se perdre. Et vivre, c’est aussi accepter de se perdre. C’est aller dans la forêt (Détruire dit-elle), c’est suivre son désir où il nous emmène. En général, ça se termine mal. Mais bien ou mal, bonheur ou malheur, ça n’est vraiment pas la question : il s’agit plutôt de vivre ou de refuser de vivre. 

Elle dit : L’envie d’être au bord de tuer un amant, de le garder pour vous, pour vous seul, de le prendre, de le voler contre toutes les lois, contre tous les empires de la morale, vous ne la connaissez pas, vous ne l’avez jamais connue ?
Vous dites : Jamais.
Elle vous regarde, elle répète : C’est curieux un mort.

Le désir s’affranchit des règles de la morale. Il introduit le dérèglement. Dans sa vie comme dans son œuvre, Marguerite Duras a manifesté une certaine sympathie pour les criminels qui s’assument. Ainsi le meurtre de l’oncle, dans La vie tranquille, du point de vue de Françou. Pendant l’épuration, à la fin de la seconde guerre mondiale, Marguerite Duras a dit son désir de voir couler le sang et de torturer (Albert des Capitales, dans La Douleur), et n’a pas caché son étrange attraction pour le dénonciateur de son mari (Monsieur X, dit Pierre Rabier).

Le désir s’épanouit dans la jouissance de la transgression, mais aussi dans la jouissance de souffrir par son amant (« Tu me tues… Tu me fais du bien » dans Hiroshima mon amour). Ce dérèglement provoqué par le désir peut se révéler extrême, et même fou, comme le fantasme de se voir disparaître dans la triangulation amoureuse. C’est le sens du ravissement de Lol V. Stein : une jouissance et un rapt, une disparition de soi.

Arrêt sur image du film India song, réalisé par Marguerite Duras.

Anne-Marie Stretter dort. De manière générale, ce personnage-clé du cycle indien de Duras (romans et films) agit très peu, dort beaucoup. Pour fasciner les hommes, pas besoin de s’agiter !

Le banal et le sublime

Comme les personnages de Simenon sont englués dans la médiocrité, les héros de Duras évoluent dans le sublime. On devrait même plutôt dire qu’ils sont possédés par le sublime. Quelque chose d’énorme entre dans leur vie et ils le subissent.

Et pour bien nous montrer que ces protagonistes ne gonflent pas leurs sentiments comme des ballons de baudruche, Marguerite Duras en fait le contraire de beaux-parleurs. Avec les personnages de Beckett, ils sont les moins jacasseurs de la littérature, le contraire de Legrandin, dans la Recherche du temps perdu, qui cache ses sentiments étriqués dans des phrases somptueuses. On ne peut qu’être frappé par la nullité des échanges verbaux entre les protagonistes des romans de Duras. La plupart du temps, ils se contentent de parler météo, se regardent et se taisent. La banalité de leurs dialogues ressort encore davantage par le contraste avec un environnement grandiose : la mer de Chine, la méditerranée, l’océan atlantique, un bal comme celui de S. Talah dans Le ravissement de Lol V. Stein.

Cette scène de bal fait d’ailleurs invinciblement penser à La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette, autre écrivain du sublime avec laquelle Marguerite Duras a de nombreuses accointances : la fréquence de l’hyperbole, la sensation du gouffre, la jouissance par le regard, la croissance du désir dans le silence. Au contraire du médiocre qui se nourrit de phrases, le sublime n’a pas besoin de mots et ne peut s’exprimer en mots. 

Une mythologie personnelle

Les œuvres de Marguerite Duras sont tissées de figures et de scènes qui reviennent sous des formes diverses. Pourquoi ? D’abord, un écrivain de métier doit faire des livres toute sa vie, et il n’a qu’une inspiration limitée. Aussi Marguerite a-t-elle beaucoup recyclé ses personnages dans ses romans, ses romans dans ses films, ses films dans des pièces de théâtre. Ces reprises procèdent d’un geste artistique, mais il ne faut pas négliger la réalité prosaïque du métier d’écrivain.

Néanmoins, un certain nombre de scènes primitives détermine chez elle une certaine compréhension de la vie et de l’amour. On peut penser par exemple au spectacle répété de la dévoration du poulet par un boa (Le boa) qui fascine la jeune Marguerite, ou à l’oppression d’une mère dominatrice (Un barrage contre le pacifique, L’amant, Des journées entières dans les arbres). Dans le cercle familial, le fantasme de l’inceste parcourt de nombreuses œuvres (La vie tranquille, Un barrage contre le pacifique, L’Amant, L’amant de la Chine du nord, Agatha). La femme foudroyante, suscitant une fascination amoureuse extrême par sa seule présence, fait également partie de sa mythologie (Anne-Marie Stretter dans les œuvres du cycle Indien). 

Certains lieux sont constitutifs de l’univers de Marguerite Duras : depuis Un barrage contre le pacifique, jusqu’à Détruire dit-elle, la forêt est la zone sauvage, obscure, angoissante et désirée à la fois. Le bal, sous sa forme populaire ou élitaire, revient comme le lieu ou l’horizon de la rencontre amoureuse (L’après-midi de monsieur Andesmas, Les petits chevaux de Tarquinia, Le ravissement de Lol V. Stein…). 

Henri Rousseau, « Le rêve », 1910. Museum of modern Art, New-York.

La forêt et ses forces obscures, haut-lieu de l’imaginaire durassien. On notera l’œil du bœuf un peu voyeur, qui peut renvoyer lui aussi à un dispositif typique de l’auteure !