Littérature française

Maurice Quentin de La Tour, Portrait en pied de la Marquise de Pompadour. 1752-1755. Musée du Louvre, Paris.

On remarque, à l’arrière-plan, le tome III de L’Esprit des lois de Montesquieu, et un volume de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Maîtresse du roi Louis XV de 1745 à 1751, elle prit la défense de Montesquieu et participa à la diffusion de ses idées dans les lieux de pouvoir.

La lucidité

« Comment peut-on être Persan ? » s’étonne un Parisien ébahi par l’accoutrement de Rica, dans les Lettres Persanes.

Derrière cette exclamation échappée à la naïveté d’un homme pour qui l’étranger est toujours surprenant et absurde, se révèle la vraie question en miroir : comment peut-on être Français ?

En effet, c’est à travers le regard de deux Persans, Usbek et Rica, que Montesquieu décrit les mœurs de la France de son temps. Les monuments, les protocoles, les humeurs et les formes de politesse apparaîtront inévitablement extraordinaires aux yeux des voyageurs. Le lecteur s’étonne avec eux, et prend conscience que ce qui lui paraît naturel ou éternel n’est peut-être qu’arbitraire ou contingent.

De notre point de vue du XXIe siècle, en France, rien ne nous paraît plus évident. Nous avons appris dès l’enfance que les civilisations sont relatives, les croyances et les visions du monde diffèrent parfois entièrement selon les cultures, et que l’absolu n’est pas de ce monde. Mais ce qui nous paraît aujourd’hui si simple est le produit d’un long travail, effectué au XVIIIe siècle en particulier. Nous devons justement à Montesquieu entre autres ce geste exceptionnel d’une civilisation qui s’élève de son propre sol et se scrute d’un œil critique, réfutant ses propres dogmes, condamnant son injustice instituée, riant de ses travers culturels, bref, cessant de tout rapporter à elle-même, avec l’intuition que toutes les cultures ont une égale légitimité.

L'aveuglement

Usbek visitant la France fait montre de curiosité, de perspicacité et de clairvoyance. Il raisonne fort bien sur le droit, la philosophie, l’histoire, condamne le fanatisme, l’infamie encore attachée au suicide dans la société qu’il décrit. Il montre une sensibilité particulière aux abus qu’il constate.

Tout en discourant, il s’inquiète auprès de ses esclaves eunuques de savoir si les femmes de son harem sont bien enfermées comme elles doivent l’être. Il envoie les ordres les plus durs pour écraser toute tentative de ses courtisanes d’obtenir un peu plus de liberté. Vis-à-vis de ses femmes, il reste un tyran insupportable. Comme le fait observer un spécialiste de l’écrivain (Jean Starobinski), Montesquieu pointe cette contradiction au niveau sexuel, c’est-à-dire dans le domaine à la fois le plus secret et le plus puissant. Vaste perspective ! L’homme n’est pas d’un seul tenant, semble nous dire Montesquieu : il peut loger plusieurs êtres en lui, sans communication entre eux.

Nous pouvons être animés d’un grand désir de connaissance tout en nous aveuglant sur notre propre cas. Nous croyons êtres enthousiasmés par la justice alors que nous commettons quotidiennement l’injustice. Nous critiquons les hommes du XVIIIe siècle qui achetaient le sucre bon marché à la faveur d’une production esclavagiste. Mais comment serons nous jugés par les générations futures, nous tous qui utilisons des téléphones fabriqués dans des conditions inhumaines ?

« Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et l'argent, ces métaux d'eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu'on les a choisis pour en être les signes.  »

 

Lettres Persanes

Nicolas Raguenet, La joute des mariniers entre le pont Notre-Dame et le pont au change, 1751, musée Carnavalet, Paris.

L'universel

Comment comparer des cultures différentes ? Des conceptions de la justice, de l’égalité si opposées ? Devant la diversité des régimes politiques, des coutumes, des milieux, on peut en effet se demander ce qui est réellement souhaitable. Tous les systèmes ne sont-ils pas légitimes ? En somme, n’y a-t-il que des singularités, l’universel n’est-il pas un horizon illusoire ? Ne doit-on pas se contenter de comparer, classer, sans porter de jugement de valeur ?

En effet, Montesquieu ne raisonne pas tout à fait comme un philosophe : il ne cherche pas à déduire ce que doit être la justice à partir d’idées pures. Par exemple, la différence de la situation faite aux femmes en Perse et en France est d’abord présentée dans les Lettres Persanes comme une différence culturelle indécidable, renvoyant à des valeurs différentes. Une myriade de systèmes juridiques coexistent dans le monde. Pourtant, semble dire Montesquieu, tous ne se valent pas, parce que tous ne conviennent pas à ceux et celles qui sont tenus de suivre le lois. C’est le sens de la lettre de Roxane concluant les Lettres Persanes, crachant à la figure de son maître et dévoilant des années d’hypocrisie et de double jeu. La privation de liberté d’un groupe social, le pouvoir illimité d’un seul, ça se termine mal pour tout le monde, même si une force impitoyable tâche de faire respecter la loi. C’est pour Montesquieu une vérité universelle. Il développera cette réflexion dans L’Esprit des Lois.

Vers la sociologie

L’Esprit des lois (1748) a constitué une étape décisive dans la formation de la pensée sociologique. A l’époque de Montesquieu, la sociologie n’existait pas. Lorsqu’on discutait du meilleur régime politique pas exemple, on raisonnait le plus souvent dans l’absolu : qu’est-ce que le juste ? Qu’est-ce que l’équité ? La démocratie est-elle meilleure que le gouvernement de quelques-uns ?

Or, Montesquieu affirme que les Etats, les peuples et les individus ne sont pas interchangeables. Les formes de gouvernement, les systèmes juridiques sont déterminés par toute une série de facteurs ; le climat, l’histoire, les passions, ce qu’il appelle « l’esprit général d’une nation ». Par exemple, on parle souvent aujourd’hui d’une culture du compromis et du consensus dans les pays nordiques, tandis qu’un pays comme la France est davantage marqué par une culture de l’affrontement politique. Il en découle des formes de gouvernement différentes (par exemple, des régimes parlementaires, ou des régimes plus autoritaires). Les questions soulevées par cette approche sont toujours d’actualité : la démocratie peut-elle être réelle dans un pays d’un milliard d’habitants ? Un régime politique s’opposant à la religion du peuple a-t-il une chance de durer ? Forcer un Etat à adopter un régime politique démocratique a-t-il un sens ? En ce sens, la première vertu de Montesquieu est peut-être de nous empêcher de penser la politique de manière trop simplificatrice.

« Il y a autant de vices qui viennent de ce qu’on ne s’estime pas assez, que de ce que l’on s’estime trop. »

 

Pensées