Littérature française

Le démiurge

La vie de Balzac

Honoré de Balzac naît à Tours en mai 1799. Son père, né Balssa dans une famille pauvre du Tarn, était parvenu à se hisser sous l’ancien régime jusqu’à une position aisée, et fit changer son nom en Balzac. Dès sa naissance, Honoré est envoyé « en nourrice » à la campagne pendant quatre ans, puis, de 8 à 14 ans, en pension chez les oratoriens de Vendôme : six ans sans revenir chez ses parents, même pour les vacances. « Je n’ai jamais eu de mère », dira tristement Balzac. Pendant cette période, il lit jusqu’à s’en rendre malade, littéralement. Ses parents souhaitent faire de lui un notaire, mais Honoré veut être écrivain. La famille consent finalement à l’établir dans un petit appartement à Paris, pendant deux ans, sous la condition que le jeune apprenti aboutisse à une œuvre. Honoré se met furieusement à la tâche et produit une tragédie de 1900 vers, Cromwell. Un académicien consulté fait comprendre à la famille qu’il devrait s’occuper d’autre chose que de littérature. Mais Balzac ne se décourage pas. Il ne se décourage jamais.

Déboires et victoires

Il écrit quantité de livres plutôt commerciaux et aujourd’hui assez illisibles, sous divers pseudonymes, mais qui n’obtiennent aucun succès. Balzac se lance alors dans l’imprimerie et la librairie. Autre échec, accompagné cette fois de dettes qui feront boule de neige jusqu’à sa mort. Mais rien ne peut abattre sa vitalité : à trente ans, il écrit Physiologie du mariage, qui s’arrache en librairie et le fait connaître dans les salons. Première victoire !

La "Comédie humaine"

A partir de 1830, bouillonnant d’énergie, Balzac enchaîne les romans à un rythme infernal : La Peau de chagrin, Louis Lambert, Le Colonel Chabert… Buvant sans modération un café ultra corsé, il travaille de 15 à 20h par jour. En 1835, la publication du Père Goriot, marque une étape importante : Balzac a l’idée de faire revenir les personnages d’un roman à l’autre, créant un univers romanesque qui déborde des limites de chaque ouvrage : c’est ce qu’il appellera rétrospectivement La Comédie humaine. Cette vie d’écriture n’exclut pas les voyages en Europe et la compagnie des femmes. Ce petit homme gras (1m67, 80kg), à l’encolure de taureau, aux dents gâtées, a un regard flamboyant qui séduisit d’abord Laure de Berny, son premier amour, puis la duchesse d’Abrantès, puis enfin beaucoup d’autres, qui l’aideront à connaître mœurs et personnages d’un grand monde auquel il n’aura jamais qu’un accès intermittent. C’est finalement une comtesse Russe, Eva Hanska, qui l’épousera après l’avoir fait attendre pendant 18 ans d’une relation passionnée mais le plus souvent épistolaire. Il était temps : à la cinquantaine, Balzac est un homme épuisé. Il meurt l’année même de son mariage, en 1850.

« Il y avait dans tout son ensemble, dans ses gestes, dans sa manière de parler, de se tenir, tant de confiance, tant de bonté, tant de naïveté, tant de franchise qu'il était impossible de le connaître sans l'aimer. Et puis, ce qu'il y avait encore de plus extraordinaire chez lui, c'était sa perpétuelle bonne humeur, tellement exubérante qu'elle devenait contagieuse. »

 

baronne de Pommereul

Balzac et son temps

Balzac était au collège tandis que la grande armée se battait en Russie. L’aventure napoléonienne le marqua profondément : « ce qu’il a entrepris par l’épée, je l’accomplirai par la plume. » La révolution de 1789, conclue par l’épisode de cet officier devenu empereur, avait libéré les ambitions et les désirs de conquête. Comme tant de ses personnages, Balzac a d’abord voulu conquérir Paris et une position sociale. Dans quel contexte ? En ce début de XIXe siècle, le monde est en train de se transformer à grande vitesse.

La bourgeoisie et l'argent

Ce qui change, c’est la puissance émergente de la bourgeoisie et de l’argent. L’industrie, le commerce, la finance offrent des débouchés nouveaux et permettent des trajectoires sociales inédites. L’argent circule et met toute la société en mouvement. La noblesse tente d’approfondir le fossé qui la sépare des autres classes, mais au fond, elle commence à perdre de son influence (voir notamment Illusions perdues).

« Quant aux yeux, il n'en exista jamais de pareils. Ils avaient une vie, une lumière, un magnétisme inconcevable. »

 

Théophile Gautier

Sa place dans l'histoire de la littérature

De 1789 à 1815, la France vit une période creuse en littérature. Balzac jeune homme arrive donc dans un monde où tout est à faire. Depuis l’Écosse, Walter Scott produit des romans historiques que l’Europe entière dévore. C’est un nouveau genre et qui rapporte une fortune à son auteur. Balzac tente d’abord d’exploiter ce filon mais ne réussira pas.

L'apogée du roman

Balzac trouvera sa voie et apportera au genre romanesque ses lettres de noblesse en lui donnant une ambition gigantesque, qui n’exclut pas la poésie et le sens de l’épique : celle de décrire le monde contemporain de manière systématique, en attachant une grande importance aux relations de classe, aux dominations sociales et à la puissance de l’argent. Marx sera un lecteur attentif de Balzac, et la plupart des romanciers modernes seront, de près ou de loin, ses héritiers. Flaubert et Zola sont impensables sans lui. Au fond, c’est depuis Balzac que nous attendons du romancier qu’il nous explique ou nous raconte l’époque où nous vivons, et où nous sommes toujours un peu empêtrés.

« J'ai maintes fois été étonné que la grande gloire de Balzac fût de passer pour un observateur ; il m'avait toujours semblé que son principal mérite était d'être visionnaire, et visionnaire passionné. Tous ses personnages sont doués de l'ardeur vitale dont il était animé lui-même. (...) Bref, chacun, chez Balzac, mêmes les portières, a du génie. Toutes les âmes sont des âmes chargées de volonté jusqu'à la gueule. C'est bien Balzac lui-même. »

 

Charles Baudelaire

 

Pourquoi Balzac est un écrivain extraordinaire

Lire Balzac est une expérience impressionnante, dont la profondeur augmente à mesure qu’on avance dans la Comédie humaine. Nous sommes projetés dans un monde complet, dont nous sentons l’ensemble et le détail. Balzac avait à la fois cette capacité d’imaginer et de faire sentir la singularité de chaque personnage, tout en développant une intrigue intense et dramatique. Cette intensité qui anime chaque scène et chaque caractère est celle d’un poète plutôt que d’un observateur. Balzac est un romancier-démiurge : il a créé un monde imaginaire avec une puissance visionnaire exceptionnelle.

« Chaque morceau que nous manipulons chez Balzac est si compact de substance, aussi condensé que les rations de vivres fournies pour les campagnes militaires ou les explorations, et tellement saturé de vie distillée, qu’il nous arrive de l’abandonner, à certains états de notre sensibilité, de la même manière dont nous laissons tomber un objet effleuré par mégarde qui nous fait sursauter quand il se révèle être animé. Il apparaît en effet que nous ne souhaitons guère qu’une chose soit à ce point animée… »

 

Henry James

Œuvres majeures

14 extraits à lire, à écouter et à télécharger

1829

Les Chouans

Premier roman de l’auteur à être signé Balzac, Les Chouans raconte l’opposition de deux Frances en 1799, et le fanatisme qui guette chaque camp. La jeune République tente de ruser en envoyant une jeune femme séduire le chef révolté. Bien entendu, rien ne va se passer comme prévu…

1831

La Peau de chagrin

Comment vivre à la fois intensément et longtemps ? Il y a là pour Balzac une contradiction tragique, qui définit la condition humaine. C’est l’idée que développe ce conte philosophique plein d’étrangeté et de visions hallucinées…

1832

Le Colonel Chabert

Comme dit Marcel Aymé, « un mort qui ressuscite déçoit toujours un peu son monde ». Le Colonel Chabert en fait l’amère expérience, lui qui revient d’une bataille où tout le monde l’a cru mort. Ce miraculé dérange. Va-t-il pouvoir reprendre sa vie quand chacun a avancé ses pions pendant son absence ?

1833

Eugénie Grandet

Le sublime se cache parfois en province, dans les contextes les plus sordides. Fille d’un négociant autoritaire et avare, Eugénie se dévouera sans limites pour un jeune romantique qui cédera au cynisme d’un monde obsédé par l’argent.

1835

Le Père Goriot

Dans la pension Vauquer cohabitent un jeune ambitieux (Rastignac), un ancien bagnard (Vautrin), et un vieillard pauvre dont tout le monde se moque (Goriot). Leurs trajectoires ne vont pas tarder à se rencontrer, et leur vraie personnalité se révéler… Attention, chef d’œuvre ! 

1835

La Fille aux yeux d'or

Roman de l’amour exclusif et possessif, La Fille aux yeux d’or se distingue par deux curiosités : une évocation épique des « cercles de l’enfer » parisien (extraits ci-dessous), et une intrigue fondée sur une relation homosexuelle entre deux femmes.

1836

Le Lys dans la vallée

Le Lys dans la vallée est un livre un peu à part. Il raconte l’histoire d’un amour chaste et pur entre deux êtres Félix Vandenesse et Blanche de Mortsauf, qui ne s’uniront jamais. Mais derrière la pudeur et l’idéal se cache peut-être une frustration terrible qui finira par emporter l’héroïne.

1837-1843

Illusions perdues

Dans ce roman dont la publication s’est étalée sur une longue période, Balzac est au sommet de son art. L’ambition, la naissance du capitalisme et de la presse industrielle se croisent et se nouent dans le destin de Lucien de Rubempré, aux prises entre l’idéal et la réussite.

1838-1847

Splendeurs et misères des courtisanes

C’est la suite des Illusions perdues. On retrouvera donc Lucien de Rubempré et Vautrin (sous différentes identités), dans une cavalcade d’aventures dirigées vers un but suprême : réussir sans s’embarrasser de scrupules.

1847

Le Cousin Pons

Le Cousin Pons est l’un des derniers chefs-d’œuvre de Balzac. Au centre de cette sombre histoire, un couple étonnant de deux hommes, unis par l’amour de l’art et la confiance en leur prochain. Hélas ! La candeur n’est jamais récompensée dans l’univers de Balzac…