Littérature française

La fille du peintre, Elisabeth, sera une grande amie d’André Gide. A tel point qu’ils auront un enfant ensemble, Catherine !

La vie

Comme pour un certain nombre d’écrivains, l’existence d’André Gide a commencé sous cloche. Tous ses désirs sont réprimés. Il tombe fréquemment malade. Du coup, lorsque jeune homme il découvre la liberté, c’est avec l’effervescence que l’on sent au retour de la santé, après de longues douleurs, et qui est comme la sensation de la vie.

On peut être interloqué par la diversité des écrits de Gide, et leur dissemblance, par la diversité de ses centres d’intérêts. C’est la vie qui fait l’unité de cet ensemble disparate. Il écrira dans Si le grain ne meurt : « j’étais grisé par la diversité de la vie, qui commençait à m’apparaître, et par ma propre diversité… » Comme Goethe et comme Montaigne dont il est si proche, Gide suit la vie dans toutes ses manifestations, prend passionnément intérêt à tout ce qui veut croître et se développer, de la botanique à la politique, en passant par la littérature et même la paternité. Rien de ce qui est vivant ne lui demeure étranger : « même le chien qui dévore un os trouve en moi quelque assentiment bestial.« 

La ferveur

Voilà une notion un peu oubliée aujourd’hui, mais qui fit battre le cœur des jeunes lecteurs des Nourritures terrestres : « Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur. » Au centre de l’univers de Gide, la ferveur procède directement du sentiment de la vie, mais avec une nuance évangélique. C’est un sentiment tout à la fois de désir et de disponibilité pour le monde ; un don de soi et un grand appétit de sensations :

« Ne demeure pas auprès de ce qui te ressemble ; ne demeure jamais, Nathanaël. Dès qu’un environ a pris ta ressemblance, ou que toi tu t’es fait semblable à l’environ, il n’est plus pour toi profitable. Il te faut le quitter. Rien n’est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé. » (Les Nourritures terrestres)

Cet arrachement à soi l’aidera dans son travail de romancier et de critique. On sent chez Gide une merveilleuse capacité à entrer en empathie avec ses personnages, si divers soient-ils. Edouard, son double écrivain des Faux-monnayeurs, note : « je ne vis que par autrui ; par procuration, pourrais-je dire, par épousaille, et ne me sens jamais vivre plus intensément que quand je m’échappe à moi-même pour devenir n’importe qui ».

"Le bien écrire que j'admire, c'est celui qui, sans se faire trop remarquer, arrête et retient le lecteur et contraint sa pensée à n'avancer qu'avec lenteur. Je veux que sa pensée enfonce à chaque pas dans un sol riche et profondément ameubli. Mais ce que cherche, à l'ordinaire, le lecteur, c'est une sorte de tapis roulant qui l'entraîne."

Journal, 17 mai 1923

« Je prétends donner à ceux qui me liront force, joie, courage, défiance et perspicacité -mais je me garde surtout de leur donner des directions, estimant qu’ils ne peuvent et ne doivent trouver celles-ci que par eux-même. »

Journal, 27 mars 1924

La probité

Il y a tout de même du bon dans l’éducation rigoriste d’André Gide. Dans ses écrits, il ne transigera jamais avec les faits et avec la vérité. Même s’il a passé son temps à se scruter dans son Journal, il y a très peu d’affectation, de pose ou de vanité chez Gide. Il est plus fils de Rousseau que de Chateaubriand. Redoutablement indépendant, il décrit ce qu’il voit. Lorsqu’il est juré aux Assises, il témoignera de son expérience en mettant en évidence les fragilités des mécanismes de prise de décision dans un jury (Souvenirs de la cour d’assises). En publiant Corydon, il se coupe de tous ses amis catholiques par son éloge de l’homosexualité. Choyé par l’URSS qui lui déroula le tapis rouge lors de sa venue, il exposa sa déception et ses doutes à son retour. Idem pour les colonies françaises en Afrique.

Les personnages publics disposant d’une grande audience ont souvent tendance à lisser leur discours pour ne se fâcher avec personne. Il faut reconnaître que Gide n’a jamais cédé à cette tentation. Il a toujours montré une exigence supérieure aux valeurs requises par la célébrité.

L'inquiétude

Le XXe siècle commence en France avec beaucoup d’assurance, de certitudes : aujourd’hui oublié mais adulé par beaucoup à la fin du XIXème siècle, Maurice Barrès se fait le chantre de la tradition et de l’enracinement. Contre lui et plus généralement contre toute tendance à l’immobilité et à la fermeture, Gide fait œuvre d’empêcheur de penser en rond. Il note d’ailleurs dans son Journal : « Belle fonction à assumer : celle d’inquiéteur. »

L’inquiétude est donc pour Gide à la fois une vertu et une angoisse. S’inquiéter, c’est en tous cas la garantie que l’on reste vivant, et c’est même un devoir pour éviter l’engourdissement physique et mental auquel nous conduit l’immobilité. Ainsi, lorsqu’il écrit : « Familles, je vous hais », André Gide est volontairement provocateur. Mais il vise avant tout ce que la famille peut véhiculer de reproduction sociale, de cocon, de fermeture sur soi, à une époque où elle était particulièrement sacrée et incarnait toutes les valeurs d’une bourgeoisie triomphante.

« J'appelle "journalisme" tout ce qui sera moins intéressant demain qu'aujourd'hui. »

 

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