Littérature française

« On dit que la lumière du soleil n’est pas continue, mais qu’il nous élance si dru sans cesse nouveaux rayons que nous n’en pouvons apercevoir l’entre-deux. (…) Ainsi élance notre âme ses pointes diversement et imperceptiblement. Nous avons poursuivi avec résolue volonté la vengeance d’une injustice, et ressenti un singulier contentement de la victoire, nous en pleurons pourtant… Chaque chose a plusieurs biais et plusieurs aspects. »

Essais, I, ch. 38.

L'Homme

Montaigne n’a qu’une ambition : se connaître, sous toutes les coutures, et à travers lui connaître l’humanité. Comme c’est un sceptique, il ne va pas partir de théories toutes faites, mais raisonner à partir de ce qu’il a vu, entendu, ou expérimenté. Et qu’est-ce qu’un homme, sinon d’abord un corps ? Montaigne parle donc beaucoup de ses pieds, de ses mains, de sa façon de manger, de marcher, de parler, etc. Peu de métaphysique dans les Essais.

Mais pour autant, nous ne sommes pas des machines : nous sommes des êtres déréglés. Notre nature nous conduit spontanément à faire n’importe quoi, surtout notre malheur et celui des autres. Il faut donc tâcher de se connaître, de déjouer les pièges de notre corps et de notre esprit, pour vivre le mieux possible, « et retenir avec nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres. » (I, 39)

En d’autres occasions, c’est même le corps qui peut et doit régler l’esprit, suractif, en burn-out, en nous indiquant un sens de la mesure qui fait défaut à l’esprit. Alors que nos bras de peuvent pas se charger de plus de poids qu’ils ne peuvent soutenir, l’esprit indéfiniment se charge de soucis.

L'autre

Même s’il n’a l’air de parler que de lui, Montaigne donne une grande place aux autres dans son livre.

D’abord parce qu’il est fasciné par la découverte récente d’un nouveau monde (le continent américain). Et au lieu de considérer la vie des « indiens » comme une vie primitive, il leur accorde tout crédit, même dans leurs usages les plus éloignés, comme l’anthropophagie. Dans un siècle ensanglanté par l’intolérance religieuse (je parle du sien), c’est une grande leçon.

Ensuite, parce que les Essais sont adressés à son ami La Boétie. Dans son livre, Montaigne parle à quelqu’un, et presque avec quelqu’un. Il doute, il se réfute, imagine des objections, fait intervenir des témoignages, finit par déclarer qu’on ne peut pas vraiment conclure… Rien n’est plus éloigné de lui que le dogmatisme solitaire. 

Enfin, c’est le lecteur qui fait la moitié d’un livre, dit Montaigne. Comme aux Tupinambas d’Amérique, comme à La Boétie, il nous laisse une grande place à nous aussi, lecteurs.

« Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf [naturel], tel sur le papier qu’à la bouche : un parler nourrissant et nerveux, court et serré, moins délicat et peigné que véhément et brusque. Plutôt difficile qu’ennuyeux. (...) Je n'aime point les tissus, où les liaisons et les coutures paraissent. Comme en un beau corps, il ne faut pas qu'on puisse compter les os et les veines. »

Essais, I, 26 "De l'institution [éducation] des enfants"

« ..il y a un certain respect, qui nous attache, et un devoir général d’humanité, non aux bêtes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mêmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la bonté aux autres créatures, qui en peuvent être capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. »

Essais, II, ch. 11 (de la cruauté)

La nature

Elle était beaucoup plus présente et puissante au siècle de Montaigne qu’au nôtre. Pourtant, Montaigne insiste déjà sur la nécessité de la respecter et de prendre soin non seulement des bêtes, mais aussi des arbres et des plantes.

C’est qu’il voit une continuité entre les animaux et nous, non une rupture. Et qu’il donne une grand rôle aux accidents et aventures du corps dans le déroulement de nos pensées.

Et la langue de Montaigne est elle aussi tout imprégnée de nature, pleine de sève : les images, les métaphores, les expressions, les verbes qu’il emploie sont si vivantes, si concrètes ! Flaubert disait qu’un génie doit être comme une vache dans un pâturage de montagne : un grand calme, et le sentiment d’être à sa place. Pas d’esprit ! Pas de jeux de mots ! Pas de journalisme !

La parole

Lire Montaigne, c’est comprendre peu à peu l’importance de la parole dans ce qui lie les hommes entre eux. On dit Montaigne sceptique, mais un excellent connaisseur, Bernard Sève, a su dégager neuf règles que préconise Montaigne pour toute « conférence », (une discussion, un dialogue) :

 

  1. Ne pas débattre avec les puissants ;
  2. Ne pas débattre avec les fous ;
  3. Vérifier si l’interlocuteur est un sot (un con, en langage contemporain), et, si c’est le cas, cesser la discussion (voir plus bas)
  4. placer au premier plan l’ordre de la discussion (écouter, répondre aux objections, tenir compte de ce qui a été dit, etc.).
  5. Ne pas recourir à des « procédés de défaite », c’est-à-dire mettant le dialogue dans une impasse (injure, mépris, fuite…)
  6. ne pas mentir ;
  7. parler « la tête haute, le visage et le coeur ouverts » ;
  8. accepter comme recevable toute proposition ;
  9. accepter d’être réfuté.

« Quand je danse, je danse. Quand je dors, je dors. » (Essais, III, ch. 13)

Rien de plus simple, et rien de plus difficile ! C’est tout l’objet des Essais : ne pas se laisser envahir par l’angoisse, la vanité, l’image de soi, l’artificiel, mais au contraire essayer de ne faire qu’un avec soi et d’exister en harmonie avec le monde. Un grand programme !

Focus

La bêtise chez Montaigne

Savoir reconnaître un sot : une compétence-clef

Pour Montaigne, avant de discuter sérieusement avec quelqu’un, il est primordial de savoir si l’interlocuteur est un imbécile. En effet, si c’est le cas, toute discussion est dans l’impasse. Il est inutile de parler raison à un idiot : on ne devient pas subitement musicien, dit-il, pour avoir écouté une bonne chanson. Par conséquent, « il ne sert à rien de prêcher le premier passant, et régenter l’ignorance ou ineptie du premier rencontré ».

Seulement, il arrive souvent qu’un sot dise une ou des vérités, par accident. Il faut donc savoir ruser pour les démasquer ! A cette fin, Montaigne a mis au point une sorte de stratégie, dont voici les trois points essentiels.

« J’entends journellement dire à des sots des mots qui ne le sont point. Ils disent une bonne chose : sachons jusqu’où ils l’entendent, voyons comment ils la saisissent »

Essais, Livre III, ch. 8 « De l’art de conférer »

1. Ne pas appuyer ses raisonnements

Tout d’abord, si vous avez un doute, n’accompagnez pas l’interlocuteur dans ses raisonnements : au contraire, faites celui qui ne comprend pas. A partir de là, de deux choses l’une :

  • soit il réussit à s’expliquer et préciser ses propos (et il sait ce qu’il dit),
  • soit il s’embourbe tout seul (et il ne sait pas ce qu’il dit).

Mais si vous raisonnez avec lui, il se saisira de vos interprétations, ponctuera vos phrases de « c’est ce que je voulais dire ! » et vous n’en saurez pas plus sur lui.

2. Demander du détail

Si votre interlocuteur use de vérités générales que vous trouvez justes, par exemple, « l’Italie est un grand pays dans le domaine artistique », voyez, dit Montaigne, si c’est le hasard qui tombe juste pour eux. Donc, demandez un peu plus de concret, de détails : « qu’ils circonscrivent et restreignent un peu leur jugement : pourquoi c’est, par où c’est. » Et vous pourrez constater si le propos est une idée répétée comme par un perroquet, ou si le bonhomme connait ce qu’il dit.

3. Juger sur pièce

Interrogez-le sur quelque chose qu’il a fait et dont il est fier et content, et passez outre les coquetteries du genre « j’ai bâclé ce travail », « je l’ai fait il y a longtemps », etc. Non, dit Montaigne, donnez-moi quelque chose « qui vous représente bien en entier, par laquelle il vous plaise qu’on vous mesure. Et puis, que trouvez-vous le plus beau en votre ouvrage ? Est-ce cette partie, ou celle-ci, la grâce, ou la matière, ou l’invention ? » L’interlocuteur, à l’aise, se montrera tout entier. Et vous serez dans les meilleures dispositions pour le connaître.

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SOURCES

Essais, Livre III, ch. 8 : De l’art de conférer