Littérature française

Tableau de Jean Huber, ami de l’écrivain et qui a produit un grand nombre de dessins et d’aquarelles mettant Voltaire en scène.

A partir de 1759, Voltaire réside à Ferney, à la frontière suisse. Il achète une terre et la fait rapidement fructifier, se prenant de passion pour « la charrue et la vigne ». S’il ne peut plus aller à Paris, c’est toute l’Europe qui vient à sa table : il a souvent cinquante personens à déjeuner.

 

 

Injustice et inégalités

Des Lettres philosophiques qu’il fait paraître à son retour d’Angleterre jusqu’aux derniers combats en faveur de Calas, à soixante-dix ans passés, Voltaire n’a pas cessé d’œuvrer contre « l’infâme ». Il est touchant de voir comment, même à la fin de sa vie, il ne peut s’habituer au spectacle de l’injustice, s’indigne et mène des combats acharnés contre elle.

Pourtant, et c’est la complexité du personnage, il ne militera jamais en faveur de l’égalité de tous. Il estimait que les paysans étaient faits pour nourrir les intellectuels, et que le peuple devait être guidé, non instruit. C’est ce qui le sépare radicalement de Jean-Jacques Rousseau. Voltaire s’est montré très virulent à l’égard de Jean-Jacques, osons le mot, il ne le tolérait pas. On peut trouver dommage qu’un si grand partisan de la tolérance fasse une exception pour harceler un philosophe poursuivi et menacé par le pouvoir. Mais Voltaire avait compris l’extraordinaire puissance de Jean-Jacques Rousseau. Derrière son ombre, c’est la révolution française qui se dessine, et peut-être aussi les révolutions communistes.

Peut-on aujourd’hui comprendre Voltaire qui luttait contre les injustices tout en acceptant les inégalités ? Il nous est plus facile aujourd’hui de comprendre Rousseau qui associait la propriété à l’injustice. Quoi qu’il en soit, cette opposition de fond entre les deux philosophes se retrouvera dans la plupart des grands débats politiques des siècles suivants -y compris le nôtre.

Penser librement

Voltaire a connu la prison pour avoir été trop insolent à l’égard des puissants. Il a même été bastonné pour avoir répondu aux provocations d’un duc, et embastillé pour qu’on l’empêche de se venger. On peut donc comprendre son extrême prudence en matière de communication. Tout le monde sait qu’il a écrit Candide, pourtant il écrit en 1759 à un correspondant :

« Qui sont les oisifs qui m’imputent je ne sais quel Candide, qui est une plaisanterie d’écolier, et qu’on m’envoie de Paris ? J’ai vraiment bien autre chose à faire. »

Non seulement il est contraint de ne pas reconnaître ses oeuvres, et même de mentir à son entourage à ce sujet, mais il ne peut pas échanger librement avec ses amis :

« Vous voulez que je vous envoie les ouvrages auxquels je m’occupe quand je ne laboure ni ne sème. En vérité, Madame, il n’y a pas moyen, tant je suis devenu hardi avec l’âge ; je ne peux plus écrire que ce que je pense, et je pense si librement qu’il n’y a guère d’apparence d’envoyer mes idées par la poste. »

Cette contrainte a mis en valeur les prodigieuses qualités de jongleur de Voltaire et son amour du ludique. Tromper la censure, masquer son identité, adapter son discours en fonction des interlocuteurs, tout cela peut devenir un jeu -et Voltaire gagnera presque à tous les coups.

Anicet Lemonnier, « Lecture de l’orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin, en 1755 ». Château de Malmaison.

Le salon de Madame Geoffrin était l’un des principaux lieux d’influence en termes d’idées à l’époque de Voltaire.

Cultiver son jardin

« Il faut cultiver notre jardin » : c’est la dernière phrase de Candide et apparemment la morale de l’histoire. Un peu court? Ce n’est pas l’avis de Flaubert qui écrivit un jour à sa maîtresse : « la griffe du lion est marquée dans cette conclusion tranquille, bête comme la vie. »

Toute l’ambivalence de la personnalité de Voltaire est ici. Il est navré de la bêtise et de la violence du monde : « les hommes sont bien bêtes et bien fous », se plaint-il à un correspondant. A la marquise Du Deffand : « Ah Madame, que le monde est bête ! Et qu’il est doux d’être dehors ! » Le premier des devoirs est donc de se créer un espace dehors qui nous permette d’exercer notre liberté et de nous donner du plaisir. C’est ce que Voltaire a fait lui-même à Ferney : « je me suis fait une petite destinée à part (…), je me suis avisé de devenir un être entièrement libre ».

Mais Voltaire n’a pas fait que cultiver son jardin. En fait, il n’a renoncé ni à ses plaisirs ni à sa liberté de parole. Mais il a dû prodigieusement ruser pour qu’on ne l’empêche pas de cultiver ses tomates tout en publiant des brûlots contre l’Eglise.

L'idéal classique

L’idéal esthétique de Voltaire est résolument classique, et pourtant il ouvre quelque chose de nouveau. Ses admirations vont avant tout à Racine, à Corneille, à La Fontaine, et, en matière de prose, au Pascal des Provinciales. Shakespeare, qu’il découvre en Angleterre, traduit et fait connaître en France, lui semble un génie mal dégrossi. Passionné par le théâtre toute sa vie, depuis son lycée où les jésuites encourageaient les élèves à monter des pièces, Voltaire a constamment écrit pour le théâtre, joué, mis en scène, conseillé les comédiens, etc. Il voulait être un grand poète tragique. Mais sa faiblesse a été de ne rien proposer de réellement nouveau en cette matière.

Avec les contes et ses oeuvres philosophiques de combat, il a apporté un nouveau ton, un nouveau style, qu’on a appelé depuis « voltairien », et qui est au fond devenu l’esprit du journalisme satirique, si fécond au XIXe siècle, et représenté aujourd’hui par le « Canard enchainé », entre autres. Mais Voltaire aurait-il pu innover s’il n’avait pas acquis cette virtuosité de plume à travers l’étude des classiques ?

FOCUS

Voltaire et l'affaire Calas : l'invention de l'opinion publique

En 1761, Voltaire a soixante-sept ans. Il combat depuis longtemps déjà l’obscurantisme et le fanatisme religieux en collaborant à l’Encyclopédie de Diderot et en publiant des contes philosophiques comme Zadig (1748) ou Candide (1759). Mais une affaire étrange va bientôt venir à ses oreilles, et dans laquelle il s’engagera de toutes ses forces.

Depuis son exil de Ferney, au pied des Alpes, à la frontière de la Suisse, il va lutter pour obtenir la réhabilitation d’un homme injustement condamné. Muni de sa seule plume et de son aura en Europe, Voltaire inaugure une figure d’un grand avenir en France, celle de l’intellectuel engagé, capable de faire changer les choses en prenant à témoin l’opinion publique.

Il s’agit de ce que l’on appellera « l’affaire Calas ». Tout commence à Toulouse. Dans une famille de commerçants protestants, un jeune homme se suicide. Or, depuis la révocation de l’édit de Nantes, le protestantisme est très mal toléré en France. Les soupçons des juges et de la population se portent très vite sur le père…

13 octobre 1761 Suicide de Marc-Antoine Calas
Mort de Marc-Antoine Calas et début de l'instruction

Marc-Antoine Calas, l'aîné des enfants d'une famille de commerçants, se suicide par pendaison dans la maison familiale, à Toulouse. Les parents cachent les marques de suicide de peur du traitement infamant réservé aux suicidés.

On suspecte le père d'avoir tué son fils parce qu'il voulait se convertir au catholicisme.

 
 
9 mars 1762 Condamnations
Jean Calas est roué vif à toulouse

Accusé du meurtre de son fils après une instruction bâclée par des juges pressés de le condamner, Jean Calas est condamné à être roué vif et brûlé en place publique le 10 mars 1762. Ses deux filles sont mises au couvent, ses biens confisqués, et l'un de ses fils banni du royaume.

mars 1762 Réaction de Voltaire
Voltaire prend connaissance de la condamnation

Ayant appris cette histoire tragique, la réaction de Voltaire n'est pas d'abord de crier à l'injustice, mais au fanatisme : soit un père a tué son fils pour l'empêcher de se convertir, soit des juges ont condamné un père innocent par haine du protestantisme.

Extrait d'une lettre de Voltaire à M. Fyot de la Marche, du 25 mars 1762 :

juin 1762 Mobilisation de l'opinion des "honnêtes gens"
La stratégie de l'opinion

 

Voltaire envoie des centaines de lettres et enjoint ses correspondants à "remuer le ciel et la terre" en faveur des Calas, à "soulever l'Europe entière et que ses cris tonnent aux oreilles des juges." Il rédige plusieurs opuscules au nom des Calas et les fait publier en juin 1762.

Ses amis prennent le relais, Elie de Beaumont, Loyseaud de Mauléon rédigent des mémoires (image ci-dessus) en faveur de Calas, qui circulent dans toute la France.

aout 1762 Ordre de révision du procès
Première victoire

Le chancelier cède à la pression et ordonne la révision du procès.

printemps 1763 Publication
Voltaire fait publier le Traité sur la tolérance

Le livre était prêt depuis décembre, mais Voltaire attend la décision du Conseil du roi pour ne pas avoir l'air de faire pression sur lui.

Le Traité sur la tolérance part de l'affaire Calas et constitue un plaidoyer en faveur de la tolérance, considérée comme une vertu et non comme une faiblesse.

 
 
1763 Ralentissement de la procédure
Le parlement de Toulouse cherche à gagner du temps

Le parlement de Toulouse exige de la veuve Calas de régler les frais de copie de tous les documents du procès, demandés par le Conseil du roi.

Vente d'une estampe au profit des Calas
Contre-attaque : Voltaire lance une souscription

 

Tenue de régler les frais de copie (élevés) des actes du parlement de Toulouse, la famille Calas est en grande difficulté car elle a été dépossédée de ses biens, et vit dans une grande pauvreté. Voltaire a l'idée de lancer une souscription en vendant une gravure (image ci-dessus) produite à de nombreux exemplaires, les bénéfices revenant à la famille Calas : c'est un succès !

 
 

« Voilà un événement qui semblerait devoir faire espérer une tolérance universelle ; cependant on ne l’obtiendra pas sitôt : les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent pas qu’il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement ; que la religion ne doit pas plus être une affaire d’État que la manière de faire la cuisine ; qu’il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; et que, pourvu qu’on soit soumis aux lois, l’estomac et la conscience doivent avoir une liberté entière. Cela viendra un jour, mais je mourrai avec la douleur de n’avoir pas vu cet heureux temps. »

Voltaire, lettre à M. Bertrand, 19 mars 1765