Littérature française

Un frisson nouveau

La vie de Charles Baudelaire

Charles Baudelaire est né en avril 1821 à Paris. Son père meurt quand il a six ans. Il aime profondément sa mère, et se sent seul dès qu’il en est séparé. Il est un enfant vif et très prometteur, mais malgré des dons évidents, il demeure rétif aux exercices scolaires et très indiscipliné. Ses parents croient en lui, mais désespèrent de le voir embrasser une carrière digne de ses talents. Lorsqu’il a vingt ans, le général Aupick, avec qui sa mère s’était remariée, lui fait prendre un bateau pour Calcutta dans le but de lui faire perdre en désinvolture et gagner en sérieux. Il débarque sur l’île de la Réunion et décide de ne pas aller plus loin. Après quelques mois dans cette île qui aura tant d’influence sur son œuvre, il repart pour la France.

Quelques mois après son retour, il a 21 ans révolus et il touche l’héritage de son père. Charles exulte, il peut enfin vivre à sa façon ! Il se fait tailler un costume splendide, installe une prostituée chez lui, s’essaie à divers stupéfiants, dépense sans compter et en deux ans mange la moitié de sa fortune. Il finit par hypothéquer une de ses terres. Crime ! Chez les bourgeois, on ne touche pas à la terre. Conseil de famille. Décision irrévocable : Baudelaire est placé sous tutelle de Me Narcisse Ancelle, notaire à Neuilly, et recevra une petite allocation pour vivre. S’il veut dépenser plus, il doit demander l’autorisation au notaire. Pour Charles, c’est une humiliation terrible, et une trahison de la part de sa mère.

Assailli par les créanciers, Baudelaire vivra le reste de sa vie dans la pauvreté. Passionné de peinture, il écrit de nombreux articles de critique d’art (Salon de 1845, Le Peintre de la vie moderne) Mais surtout, depuis plusieurs années, il médite son œuvre majeure dont il a fait publier déjà quelques pièces : Les Fleurs du mal. Le recueil de poésie paraît en 1857. Scandale et condamnation judiciaire. Par dessus le marché, insuccès total. Baudelaire est encore une fois renvoyé à sa solitude. Il continue toutefois la critique d’art et publie quelques poèmes en prose en 1863 dans le Figaro.

Regonflé d’optimisme, il est persuadé de pouvoir se relancer en Belgique et s’installe à Bruxelles. Il donne quelques conférences mais ne rencontre que de l’indifférence et ne parvient pas à sortir de la pauvreté. Baudelaire a 45 ans quand dans une église, à Namur, il est victime d’une attaque cérébrale (suite à une Syphilis) qui le laissera presque aphasique. Il meurt un an plus tard à Paris, en 1867.

« Tout enfant j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. »

 

Mon cœur mis à nu

Baudelaire et son époque

Né la même année que Flaubert, Baudelaire et lui ont en commun la haine du bourgeois. Or, le XIXe siècle, c’est le triomphe de l’utile et du bourgeois : c’est dire que notre poète se sent mal dans son temps.

Mais Baudelaire n’est pas seul contre tous. En peinture notamment, il est enthousiasmé par Delacroix, ou par Constantin Guys (ci-contre et aussi voir L’univers de Baudelaire). Il trouve dans les peintres de son temps (et aussi du temps passé) une source d’inspiration considérable, qui imprègne toute son œuvre. En littérature, Baudelaire arrive déjà bien après les batailles romantiques. Il faut chercher une nouvelle voie. Sa grande révélation, c’est Edgar Allan Poe, qu’il découvre avec bonheur et traduit en français.

Avec les poèmes en prose, il a cherché à donner à la forme littéraire quelque chose de la modernité émergente : une rapidité, une spontanéité, le sens du transitoire, de l’évanescence des choses. Plus tard, avec l’art contemporain, on pourra même parler d’un « art à l’état gazeux ». La pauvreté, la misère matérielle mais aussi morale du Paris des fabriques, du froid, de l’industrialisation n’échappera pas à son regard bien plus pénétrant que celui d’esthètes froids comme les Frères Goncourt par exemple.

« Au moral comme au physique, j’ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l’action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc... »

 

Mon cœur mis à nu

Sa place dans l'histoire de la littérature

Avec Rimbaud et Mallarmé, Baudelaire est l’un des grands fondateurs de la la poésie moderne. Même s’il est mort bien plus tôt que Victor Hugo, Baudelaire aura une influence bien plus forte sur les poètes à venir. Cas très rare pour un poète français, il aura même une grande importance dans les littératures étrangères. Pourquoi ?

Baudelaire est difficile à classer. Il est à la fois classique et romantique, à la fois moderne et anti moderne. Mais il donne à la poésie un parfum nouveau, et repousse ses frontières. Une charogne en décomposition, une chevelure, la mort, deux femmes dans un lit, deux enfants qui luttent pour un morceau de pain, tout cela est pour lui la substance de la poésie et c’est pourquoi Rimbaud -pourtant avare en compliments, reconnaîtra Baudelaire comme « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu« .

Enfin, il y a le spleen, l’ennui érigé en pathologie chronique. Poète de la dépression urbaine, de cette mélancolie maussade que provoquent la foule et la solitude mises ensemble dans un environnement voué à l’utile, dans la rue ou aujourd’hui dans un supermarché, il est à ce titre notre contemporain, et c’est pourquoi Michel Houellebecq, par exemple, s’en sentira si proche.

« Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. »

 

Victor Hugo à Charles Baudelaire, 6 octobre 1859

Pourquoi Baudelaire est un écrivain extraordinaire

L’œuvre poétique de Baudelaire se résume presque à un volume. Dans ce volume, dira Paul Valéry, les vers médiocres sont nombreux. Mais la force des réussites de Baudelaire est telle qu’elle emporte le lecteur avec la puissance d’un parfum ou d’un chant. Baudelaire a cette qualité d’être un poète très musical,

Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur,
D’aller là-bas vivre ensemble

mais habité par des visions extrêmement riches et colorées :

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et d’une manière qui n’est qu’à lui, il amène le lecteur à une sorte d’intimité effrayante, dans des scènes saisissantes où le son, le rythme se mêlent à l’image :

Et, comme un long linceul traînant à l’orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Extraits

Poèmes en vers

Poèmes en prose

Critique d'art