Littérature française

Amaury-Duval, Madame de Loynes, 1862, Musée d’Orsay, Paris.

« Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ! »

La mélancolie

Baudelaire nous apprend que même les sentiments ont une histoire. Sa mélancolie n’est déjà plus celle des premiers romantiques comme Chateaubriand, Lamartine ou Victor Hugo. Elle est appelée à un plus grand avenir. Elle est encore notre contemporaine.

Sous le nom de Spleen, Baudelaire en fait une blessure congénitale, sans cause. On a mal mais on ne sait pas exactement où. On a mal à l’existence.

Je l’entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

Baudelaire décrira ce mal moderne avec beaucoup d’acuité dans Chacun sa chimère, ce poème en prose évoquant une humanité aux visages non pas désespérés, mais sérieux et fatigués -l’occident moderne.

D’abord, le monde n’est pas à la hauteur de nos désirs : c’est toute la béance entre l’idéal et le réel qui alimente la mélancolie. Puis la fugacité, le transitoire, l’évanescence des choses et des rencontres dans la vie moderne alimentent une frustration, un sentiment de ne pouvoir adhérer au monde :

Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté

Tout est dit !

L'inconnu

Au coeur de la poésie de Baudelaire, il y a donc l’ennui. Un ennui prosaïque, mais aussi métaphysique, gigantesque, qui recouvre toute la vie. Après avoir lu les Fleurs du mal, Flaubert lui écrivit : « Ah ! Vous comprenez l’embêtement de l’existence, vous ! »

Pour y échapper, Baudelaire a sa méthode :

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Allons donc vers des sensations nouvelles, par les drogues, vers des pays nouveaux, par le voyage, vers des visions du monde nouvelles, par l’art. Et la beauté, l’idéal, tient justement chez Baudelaire ce rôle énigmatique de sphinx insaisissable, qu’on n’arrive jamais tout à fait à connaître ni à comprendre, et qui pousse l’artiste à s’engager dans des voies nouvelles pour s’en approcher.

C’est aussi pourquoi Baudelaire fait découler le génie d’une capacité à rester toute sa vie à un stade de découverte, d’émerveillement, comme il le dira dans ce texte de Le Peintre de la vie moderne :

« L’enfant voit tout en nouveauté ; il est toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur. »

« Dieu est l’éternel confident dans cette tragédie dont chacun est le héros. Il y a peut-être des usuriers et des assassins qui disent à Dieu : "Seigneur, faites que ma prochaine opération réussisse !" »

 

Mon cœur mis à nu

Constantin Guys, maison close. Musée du Louvre.

Peintre de la vie moderne par excellence pour Baudelaire, Constantin Guys s’attache à « croquer » un monde en mouvement, agité, contrasté, évanescent.

La ville

Baudelaire déteste la nature : « J’ai même toujours pensé qu’il y avait dans la Nature, florissante et rajeunie, quelque chose d’affligeant, de dur, de cruel », dira-t-il à un ami. Contrairement à ses prédécesseurs, Baudelaire n’aspire pas à se fondre dans la nature. Quand il la célèbre, il la met en scène. Ce n’est plus de la nature, c’est du cinéma.

Il ne faut pas oublier que le XIXe est le siècle de l’urbanisation, de telle sorte que les villes deviennent des forêts peuplées, sombres, dangereuses, pleines de surprises et d’effroi. Ce sont les villes -et entre toutes les villes, Paris, qui constituent l’univers du poète :

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements

Chanter la ville, c’est aussi célébrer l’artifice. Baudelaire était un dandy, l’être urbain par excellence, qui se construit en opposition avec le naturel, qui surprend toujours et en tous lieux.

La malédiction

Il n’y a pas de progrès dans l’histoire des hommes. Il pourrait y en avoir, dit-il, si nous pouvions nous guérir de ce sentiment de culpabilité qui nous ronge dès l’enfance, et qui est notre malédiction.

Il ne faut pas oublier que Baudelaire était animé par une profonde foi chrétienne. A ce titre, le péché originel, l’enfer et le paradis, le mal et le bien, l’élévation et la déchéance étaient pour lui des réalités concrètes et graves. Mais cette vision du monde se double d’un pessimisme radical quant à l’humanité, qui est pour lui

Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui

Tout le monde en prend pour son grade, à commencer par

L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;

sans oublier

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;

L’homme a des instincts mauvais, la société n’arrange rien.

Apprendre à regarder un tableau avec Charles Baudelaire

1. Œuvres de Constantin Guys

Ainsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? À coup sûr, cet homme, tel que je l’ai dépeint, ce solitaire doué d’une imagination active, toujours voyageant à travers le grand désert d’hommes, a un but plus élevé que celui d’un pur flâneur, un but plus général, autre que le plaisir fugitif de la circonstance. Il cherche ce quelque chose qu’on nous permettra d’appeler la modernité ; car il ne se présente pas de meilleur mot pour exprimer l’idée en question. Il s’agit, pour lui, de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de tirer l’éternel du transitoire. (…)

Nous pouvons parier à coup sûr que, dans peu d’années, les dessins de M. G. deviendront des archives précieuses de la vie civilisée. Ses œuvres seront recherchées par les curieux autant que celles des Debucourt, des Moreau, des Saint-Aubin, des Carle Vernet, des Lami, des Devéria, des Gavarni, et de tous ces artistes exquis qui, pour n’avoir peint que le familier et le joli, n’en sont pas moins, à leur manière, de sérieux historiens. Plusieurs d’entre eux ont même trop sacrifié au joli, et introduit quelquefois dans leurs compositions un style classique étranger au sujet ; plusieurs ont arrondi volontairement des angles, aplani les rudesses de la vie, amorti ces fulgurants éclats. Moins adroit qu’eux, M. G. garde un mérite profond qui est bien à lui : il a rempli volontairement une fonction que d’autres artistes dédaignent et qu’il appartenait surtout à un homme du monde de remplir. Il a cherché partout la beauté passagère, fugace, de la vie présente, le caractère de ce que le lecteur nous a permis d’appeler la modernité. Souvent bizarre, violent, excessif, mais toujours poétique, il a su concentrer dans ses dessins la saveur amère ou capiteuse du vin de la Vie.

Le Peintre de la vie moderne (1863)

2. Eugène Delacroix, Dernières paroles de l’empereur Marc-Aurèle (1845), Musée des beaux-arts de Lyon.

E. Delacroix, Dernières paroles de l'empereur Marc-Aurèle. (1845) Musée des beaux-arts de Lyon.

Marc-Aurèle lègue son fils aux stoïciens. — Il est à moitié nu et mourant, et présente le jeune Commode, jeune, rose, mou et voluptueux et qui a l’air de s’ennuyer, à ses sévères amis groupés autour de lui dans des attitudes désolées.

Tableau splendide, magnifique, sublime, incompris. — Un critique connu a fait au peintre un grand éloge d’avoir placé Commode, c’est-à-dire l’avenir, dans la lumière ; les stoïciens, c’est-à-dire le passé, dans l’ombre ; — que d’esprit ! Excepté deux figures dans la demi-teinte, tous les personnages ont leur portion de lumière.

Nous sommes ici en plein Delacroix, c’est-à-dire que nous avons devant les yeux l’un des spécimens les plus complets de ce que peut le génie dans la peinture.

Cette couleur est d’une science incomparable, il n’y a pas une seule faute, — et, néanmoins, ce ne sont que tours de force — tours de forces invisibles à l’œil inattentif, car l’harmonie est sourde et profonde ; la couleur, loin de perdre son originalité cruelle dans cette science nouvelle et plus complète, est toujours sanguinaire et terrible. — Cette pondération du vert et du rouge plaît à notre âme. M. Delacroix a même introduit dans ce tableau, à ce que nous croyons du moins, quelques tons dont il n’avait pas encore l’usage habituel. — Ils se font bien valoir les uns les autres. — Le fond est aussi sérieux qu’il le fallait pour un pareil sujet.

Enfin, disons-le, car personne ne le dit, ce tableau est parfaitement bien dessiné, parfaitement bien modelé. — Le public se fait-il bien une idée de la difficulté qu’il y a à modeler avec de la couleur ? La difficulté est double, — modeler avec un seul ton, c’est modeler avec une estompe, la difficulté est simple ; — modeler avec de la couleur, c’est dans un travail subit, spontané, compliqué, trouver d’abord la logique des ombres et de la lumière, ensuite la justesse et l’harmonie du ton ; autrement dit, c’est, si l’ombre est verte et une lumière rouge, trouver du premier coup une harmonie de vert et de rouge, l’un obscur, l’autre lumineux, qui rendent l’effet d’un objet monochrome et tournant.

Ce tableau est parfaitement bien dessiné. Faut-il, à propos de cet énorme paradoxe, de ce blasphème impudent, répéter, réexpliquer ce que M. Gautier s’est donné la peine d’expliquer dans un de ses feuilletons de l’année dernière, à propos de M. Couture — car M. Th. Gautier, quand les œuvres vont bien à son tempérament et à son éducation littéraires, commente bien ce qu’il sent juste — à savoir qu’il y a deux genres de dessins, le dessin des coloristes et le dessin des dessinateurs ? Les procédés sont inverses ; mais on peut bien dessiner avec une couleur effrénée, comme on peut trouver des masses de couleur harmonieuses, tout en restant dessinateur exclusif.

Donc, quand nous disons que ce tableau est bien dessiné, nous ne voulons pas faire entendre qu’il est dessiné comme un Raphaël ; nous voulons dire qu’il est dessiné d’une manière impromptue et spirituelle ; que ce genre de dessin, qui a quelque analogie avec celui de tous les grands coloristes, de Rubens par exemple, rend bien, rend parfaitement le mouvement, la physionomie, le caractère insaisissable et tremblant de la nature, que le dessin de Raphaël ne rend jamais.

 

Salon de 1845