Littérature française

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La chute

La vie de François Mauriac

François Mauriac naît en octobre 1885 à Bordeaux, dans une famille bourgeoise. Son père meurt peu après sa naissance. Il est élevé par une mère très catholique, dévouée à ses quatre enfants et à ses propriétés. François grandit donc entre Bordeaux et les domaines de la famille, notamment dans les landes de Saint-Symphorien en Gironde. Cet univers singulier, très à l’écart, fixera son imaginaire de romancier. François est un enfant poète, exalté et prompt aux larmes, qui aime passionnément la lecture et le vent dans les pins. Sa famille l’étouffe, mais il lui demeure profondément attaché. L’adolescent ne rêve pas de fugues ou de tropiques : il cherche à percer le secret des êtres.

Paris : le succès dans les "années folles"

Après une licence de lettres à l’université de Bordeaux, François Mauriac part pour Paris.  Il est reçu à l’École des Chartes, mais n’y entre pas. Que fait-il ? Il lit, énormément, tâche de se lier au milieu littéraire de la capitale. Il tombe amoureux, aussi. Attiré par les hommes, il restera très secret sur ce penchant tout au long de sa vie. Mauriac a 24 ans lorsqu’il fait publier un recueil de poèmes, Les Mains jointes (1909), qui lui vaut une certaine notoriété littéraire. Mais il lui faudra attendre treize ans et Le Baiser au Lépreux (1922) pour connaître un vrai succès, suivi de beaucoup d’autres : Le Désert de l’amour, Thérèse Desqueyroux, Le Nœud de vipères. Cette suite de réussites le conduit à l’académie française en 1933.

Après-guerre : l'intellectuel engagé

Même s’il écrivait déjà dans les journaux, c’est après la seconde guerre mondiale que l’aura de François Mauriac grandit dans l’opinion. Auréolé de son statut de résistant et d’académicien, Mauriac devient l’une des voix majeures du journalisme politique, tandis que son activité romanesque faiblit un peu. Le prix Nobel vient le récompenser en 1952, soulignant « l’intensité artistique avec laquelle son œuvre a pénétré le drame de la vie humaine ». Cette consécration universelle élargit son auditoire, sans endormir sa conscience de chrétien tourmenté. Jusqu’au bout très vivant, libre, souple et vif comme un chat, Mauriac continuera de piquer ce milieu bourgeois qu’il ne quittera jamais. Il écrit son dernier roman à 84 ans et meurt l’année suivante, en 1970.

Philippe Halsman/Magnum photos

« J'ai eu conscience très tôt d'un petit monde singulier connu de moi seul qu'il s'agissait de faire revivre avec les mots les plus ordinaires. »

 

Bloc-notes, 15 janv. 1968

Mauriac fut opéré d'un cancer en 1932, on lui retira une corde vocale : de là ce timbre si singulier de cardinal espagnol qu'il gardera toute sa vie. Enregistrement de 1965.

 

Mauriac et son temps

Lorsque François Mauriac était enfant, en France, l’Église était ouvertement anti-républicaine. Sous l’influence du mouvement du sillon de Marc Sangnier, notre écrivain en herbe militera dès l’âge de vingt ans pour un catholicisme plus apaisé et progressiste.

Chrétien fervent dès son plus jeune âge, Mauriac est choqué par les contradictions entre le comportement des catholiques bourgeois et le christianisme dont ils se réclament pourtant. Comment le Figaro peut-il laisser publier un dessin raciste ? Mauriac s’en indigne. Comment peut-on massacrer au nom de Dieu ? Mauriac ne l’admettra jamais. Il prendra position contre les siens, les catholiques, devant l’horreur et les massacres de la guerre d’Espagne.

Un journaliste libre et courageux

Quand la seconde guerre mondiale éclate, Mauriac est déjà un homme âgé, sa vie est faite, il est académicien. Pourquoi prendre des risques ? Il a tout à perdre. Pourtant, il met sa vie en jeu au service de la Résistance. Après la guerre, il sera un observateur avisé et impitoyable de la vie publique, soutien isolé de de Gaulle au milieu d’une presse qui haïssait le général. François Mauriac n’est pas un intellectuel spectaculaire, comme Jean-Paul Sartre. Mais l’histoire lui a presque toujours donné raison.

« L'étonnement, l'inquiétude sinon le scandale que je suscite, me rendent conscient de ma singularité. Je ne joue pas le jeu. »

Bloc-notes

Sa place dans l'histoire de la littérature

François Mauriac a d’abord été un poète. C’est à son premier recueil de vers, Les Mains jointes, qu’il devra la reconnaissance de ses pairs, grâce aux éloges de Maurice Barrès, alors figure tutélaire des lettres en France. François Mauriac est nourri de la poésie raffinée, pure et un peu vaporeuse de la fin du XIXe siècle. Il ne prendra pas le train du modernisme comme Cocteau ou Apollinaire

Ses racines plus profondes plongent dans le XVIIe siècle, chez Jean Racine -poète tragique, et Blaise Pascal -chrétien brûlant. Il les relira toutes sa vie avec un bonheur constant. On peut y ajouter Balzac, qui fut avec Proust son romancier préféré.

Un romancier dans les limbes

Très écouté et très lu de son vivant, Mauriac est passé dans les limbes de la littérature. Pourquoi ? L’enracinement provincial de ses romans, leur horizon métaphysique ont certainement contribué à les démoder. Quel dommage ! Mauriac n’est pas un écrivain régionaliste : il est aussi universel que singulier.

« Sous la couche épaisse de nos actes, notre âme d'enfant demeure inchangée ; l'âme échappe au temps. »

La Fin de la nuit

Le plaisir de lire François Mauriac

L’allure puritaine de Mauriac et son image de romancier girondin, conservateur par dessus le marché, ne plaident pas toujours en sa faveur. Mais en réalité, son faux air de séminariste cache un esprit brillant, caustique et rebelle ; ce bourgeois contemplant ses vignes cache un des observateurs politiques les plus pénétrants du XXe siècle.

Son style ? Comme Faulkner, comme Racine, il sait qu’une tragédie ne tire pas sa force des péripéties ou des rebondissements narratifs, mais procède d’un face-à-face insoluble. Dans ce domaine, Mauriac déploie un art merveilleux : personne mieux que lui ne sait faire sentir ces atmosphères lourdes où un silence « chargé jusqu’à la gueule » semble sur le point d’éclater, où les répliques les plus banales trahissent secrets, haines et désirs refoulés.

« Il n'y a pas d'enfer. Tu peux te dissiper. Préviens Claudel. 

André Gide. »

 

 

Télégramme reçu par Mauriac peu après la mort de Gide.

 

Œuvres majeures

Romans

1922

Le baiser au lépreux

Jean Péloueyre est un jeune homme de 23 ans, issu d’une famille riche. Il épouse Noémi, belle jeune fille d’une famille sans fortune. Tout le monde devrait donc être content. Mais il y a un hic : Jean est effroyablement laid, et malgré son consentement initial, Noémi ne pourra pas vaincre son dégoût.

« Toujours on avait dit de lui : « C’est un pauvre être. » Et jamais il n’avait douté qu’il en fût un. Le regard en arrière sur l’eau grise de sa vie l’entretenait dans le mépris de soi. Quelle stagnation ! Mais sous ces eaux dormantes avait frémi un secret courant d’eau vive… »

1923

Genitrix

Fernand Cazenave est un homme dominé, écrasé par sa mère, et son mariage n’y changera rien. Sa femme Mathilde est bien vite reléguée au rang d’étrangère. Lorsqu’elle meurt, Fernand prend conscience du ratage total de leur relation. Les cartes seront-elles rebattues pour autant ?

« Qu’elle les méprisait, à table, lorsqu’ils parlaient sans hâte, intercalant entre deux mots une longue bouchée ! « Ils ne renouent qu’après déglutition le fil du discours, comme ceux qui ne sacrifient jamais ce qu’ils mangent à ce qu’ils disent. » Et elle composa leur épitaphe : « Il mangèrent et mirent de côté. »»

1925

Le désert de l'amour

Un père et son fils aiment une même femme sans le savoir. Aucun des deux ne l’aura. Nous sommes si maladroits dès qu’il s’agit d’aimer ! Peut-être avant tout, semble dire Mauriac dans ce chef d’œuvre, parce que nous ne savons pas réellement ce que nous cherchons…

« Docteur, il faudrait aimer le plaisir. Gaby disait « Mais non, ma petite Maria, c’est la seule chose au monde qui ne m’ait jamais déçue, figurez-vous. » Hélas ! Le plaisir n’est pas à la portée de tous… Je ne suis pas à la mesure du plaisir… Lui seul pourtant nous fait oublier l’objet que nous cherchons, et il devient cet objet même. »

1927

Thérèse Desqueyroux

Dans la grande solitude des landes, Thérèse fume cigarette sur cigarette en face d’un mari qui ne comprend rien à sa mélancolie. A mesure que l’incompréhension s’installe et que les rêves se défont, cette héroïne complexe prend une décision extrême. Roman porté par une figure féminine inoubliable, il est la plus belle réussite de Mauriac.

« Les êtres que nous connaissons le mieux, comme nous les déformons dès qu’ils ne sont plus là ! Durant tout ce voyage, elle s’était efforcée à son insu, de recréer un Bernard capable de la comprendre, d’essayer de la comprendre ; mais, du premier coup d’œil, il lui apparaissait tel qu’il était réellement, celui qui ne s’est jamais mis, fût-ce une fois dans sa vie, à la place d’autrui ; qui ignore cet effort pour sortir de soi-même, pour voir ce que l’adversaire voit.»

1932

Le Nœud de vipères

Au soir de sa vie, Louis écoute sa famille se réunir et chuchoter sous les tilleuls. Comment s’assurer l’héritage de ce vieux fou, de cet homme sans cœur ? Sa vie est un désastre, et Le Nœud de vipères en est le récit lucide et terrifiant, à la première personne.

« Je sentais, je voyais, je touchais mon crime. Il ne tenait pas tout entier dans ce hideux nid de vipères : haine de mes enfants, désir de vengeance, amour de l’argent; mais dans mon refus de chercher au-delà de ces vipères emmêlées. »

1933

Le Mystère Frontenac

Qu’est-ce qu’un mystère ? Ce n’est pas quelque chose d’inconnaissable ; c’est plutôt quelque chose dont on ne peut pas épuiser la connaissance. Ainsi, l’enfance est un mystère pour Mauriac. S’il maltraite la famille dans la plupart de ses oeuvres, Le Mystère Frontenac met en lumière ce qui, en définitive, fait de nos liens de sang des liens sacrés.

« Yves savait obscurément que lui, lui seul, s’attachait follement à l’enfance. Le roi des Aulnes ne l’attirait pas dans un royaume inconnu -ah ! Trop connu, était ce royaume ! Les aulnes, d’où s’élève la voix redoutablement douce, s’appellent des vergnes, au pays des Frontenac, et leurs branches caressent un ruisseau dont il sont seuls à connaître le nom. Le roi des Aulnes n’arrache pas les enfants Frontenac à leur enfance, mais il les empêche d’en sortir ; il les ensevelit dans leur vie morte ; il les recouvre de souvenirs adorés et de feuilles pourries. »

Essais

1959

Mémoires intérieurs

Ce livre de crépuscule n’est pas une autobiographie. C’est une méditation sur la vie à partir des lectures de l’écrivain reprises et infusées toute une vie durant, un dialogue avec les écrivains « habitables », ceux que l’on a toujours plaisir à retrouver, comme une maison, comme un autre foyer.

« Aujourd’hui, je fais semblant de ne pas voir, de ne pas entendre ce petit-fils qui joue auprès de moi. Je m’interdis de pénétrer par effraction dans le songe où il marche éveillé, mais sans me voir. Il cache des trésors, et le bouton de nacre qu’il ramasse concentre pour lui seul tous les feux d’une aurore. Il ne sait pas que cette aurore errera toute sa vie au bas de son ciel, et que, vieillard, il la verra resplendir encore, lorsqu’il tournera la tête une dernière fois. »

1952-1970

Le Bloc-notes

Recueil des chroniques de l’écrivain écrites quasi quotidiennement pour la presse, le Bloc-notes raconte la vie politique, littéraire et personnelle de Mauriac, avec une grande liberté de ton et une plume légère, parfois mordante !

« Vivre très vieux, c’est être exposé à ce que l’image du vieillard que nous sommes devenu brouille, recouvre et, finalement, efface toutes les autres : nous resterons ce vieillard à jamais. »