Littérature française

Un enchanteur mélancolique

La vie de Guillaume Apollinaire

Wilhelm Apolinary Kostrowicki, devenu plus tard Guillaume Apollinaire, naît à Rome en aout 1880 de père inconnu et d’une aventurière de noblesse polonaise, Angelika Kostrowicka, qui lui adjoint un petit frère deux ans plus tard. Angelika vit de ses charmes et se fixe bientôt avec ses enfants à Monaco, à la recherche d’amants fortunés. Guillaume grandit donc dans le Sud-Est, entre au lycée à Cannes, puis à Nice. En 1900, l’immigré a vingt ans et s’installe à Paris. Vivant dans une certaine précarité, il finit par devenir précepteur des enfants d’une vicomtesse qu’il suit à travers l’Europe. Il tombe fou amoureux de la gouvernante anglaise, Annie Playden, qui ne lui cède pas et s’en va pour l’Amérique. Chagrin.

Avant-garde et artillerie

De retour à Paris en 1902, il déborde d’activité et devient l’un des principaux acteurs de l’avant-garde artistique de son temps. Il fonde un journal, collabore à diverses revues et publie des poèmes. Curieux de peinture et partisan du cubisme naissant, il se lie d’amitié avec Picasso, Maurice de Vlaminck, André Derain, et Marie Laurencin, qui deviendra son amante de 1907 à 1912. En 1911 il est accusé de complicité dans le vol de la Joconde et passe une semaine en prison. Il est blanchi. Apollinaire atteint sa maturité et publie son recueil de poèmes majeur : Alcools, en 1913. La première guerre mondiale éclate l’année suivante : le poète s’engage avec enthousiasme, et demande la nationalité française. D’abord dans l’artillerie, il se rapproche du front et finit par être blessé d’un éclat d’obus à la tempe en 1916. Il est trépané, sa convalescence est longue, ce qui ne l’empêche pas d’écrire et de publier. Il meurt de la grande épidémie de grippe espagnole, le 9 novembre 1918.

« Guillaume aimait la marche, les promenades sans but au cours desquelles les moindres sujets lui étaient autant de motifs à lâcher la bride à son imagination, à son lyrisme, et, durant des après-midi, nous errions à l’aventure, sur les bords de la Seine, de Chatou à Bougival, entrant dans les guinguettes, au bal des canotiers ou à La Grenouillière. (...) Poète, Apollinaire l’était comme le ciel de la Méditerranée est bleu… Poète, il l’était essentiellement, mais, de poésie, il n’en parlait jamais ; seulement, il la faisait entrer partout et dans tout. »

 

Son ami Maurice de Vlaminck

Apollinaire et son temps

Guillaume Apollinaire commence sa vie d’écrivain à un moment crucial de l’histoire de l’art et de la littérature. L’idéal de beauté classique devient secondaire. On explore la littérature et l’art dans de nouvelles directions : futurisme, unanimisme, fauvisme, cubisme, expressionnisme, orphisme, etc. Apollinaire est convaincu qu’il faut écrire une littérature de son temps, pour son temps, et qu’il en est de même pour la peinture et la musique.

L'esprit d'avant-garde

Apollinaire se rattache donc au groupe des écrivains qui estiment qu’on ne peut plus écrire comme avant : Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Alfred Jarry… Le monde change si vite en ce début de siècle ! L’aviation, les théories scientifiques, le cinéma, les machines… Comme le dit Apollinaire lui-même : « Quoi ! on a radiographié ma tête. J’ai vu, moi vivant, mon crâne, et cela ne serait en rien de la nouveauté ?

Or, ce que cherche le poète moderne, c’est ce qu’avait déjà demandé Baudelaire cinquante ans plus tôt : aller « au fond de l’inconnu pour y trouver du nouveau ! » La matière du poète désormais, c’est l’inconnu ; sa manière : une liberté totale.

« Il ne peut y avoir aujourd’hui de lyrisme authentique sans la liberté complète du poète et même s’il écrit en vers réguliers c’est sa liberté qui le convie à ce jeu ; hors de cette liberté il ne saurait plus y avoir de poésie. »

A sa marraine de guerre, 30 octobre 1915

Sa place dans l'histoire de la littérature

Apollinaire jouit d’un curieux paradoxe. Du point de vue de l’histoire de la littérature, il a été un précurseur évident du surréalisme (c’est même lui qui inventa le mot), et il a fait partie de ceux qui ont libéré l’expression poétique, en inventant de nouvelles formes comme les calligrammes, en fondant les souvenirs, le temps présent, l’avenir, de manière parfois indistincte dans ses poèmes. Ses innovations ont donné un nouvel élan à la littérature.

Pourtant, de quels poèmes se souvient-on aujourd’hui ? Le modernisme est certainement ce qui a le plus vieilli en eux. Les calligrammes nous semblent aujourd’hui à la fois amusants et un peu puérils. Il a souvent voulu surprendre son temps et y a réussi, mais, par définition, les effets de surprise ne peuvent durer.

Par conséquent, c’est sous sa forme la plus classique qu’Apollinaire nous parle encore le mieux aujourd’hui. A la vérité, s’il a toujours mis sa liberté au premier plan, Apollinaire n’a jamais prétendu faire table rase du passé. Il reste dans l’histoire comme un merveilleux poète sensible, qui a su se donner les moyens d’être soi.

Pourquoi Apollinaire est un écrivain extraordinaire

Lisant un poème d’Apollinaire, on croit entendre la complainte d’une âme qui se souvient, qui regrette, mêlant sensations présentes, évènements passés, apostrophes à soi-même, à d’autres, défunts ou vivants. Le poète sait donner la sensation du temps qui passe, du désir qui brûle, de la mélancolie qui envahit. Il avait tout lu, et on peut sentir le parfum de nombreux poètes en filigrane de ses textes (François Villon, Paul Verlaine notamment). Mais la singularité de sa voix se détache immédiatement, et sa capacité unique à faire de tout matériau la substance d’une distillation poétique… Nous buvons ses alcools. Avec Apollinaire mieux qu’avec tout autre, on comprend que la poésie consiste d’abord en une qualité de l’âme avant d’être une exercice formel.

Carte postale de Picasso à Guillaume Apollinaire

« Passons passons puisque tout passe

Je me retournerai souvent

 

Les souvenirs sont cors de chasse

Dont meurt le bruit parmi le vent »

 

 

Alcools, 1913

Extraits

Poèmes

Conte

Essais, articles