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Vincent Van Gogh, “La méridienne” 1889/1890. Musée d’Orsay, Paris.

La sensualité

La sensualité, pour un poète, fait partie de l’équipement de base. Mais Paul Verlaine est peut-être le plus librement sensuel des poètes. Quand Baudelaire se laisse aller au plaisir, il y a comme une atmosphère de malédiction dans l’alcôve. Quand Victor Hugo évoque l’étreinte amoureuse, on sent qu’il retient la bride. Dans les poèmes de Verlaine, aucune trace de culpabilité, aucun sacrifice fait à la pudeur : s’il fait preuve de retenue, c’est par art et volontairement.

Totalement dominé par sa sensualité et ses émotions, Verlaine se laisse aller au fil des associations que lui proposent couleurs, sonorités, odeurs.

Sites brutaux !

Oh ! Votre haleine,

Sueur humaine,

Cris des métaux !

La faiblesse

Il y a des poètes énergiques et volontaires : Victor Hugo, Arthur Rimbaud. Paul Verlaine, au contraire, est la nonchalance même. On trouve dans son recueil Sagesse une belle image de cette disposition intérieure radicalement passive :

Mouette à l’essor mélancolique,

Elle suit la vague, ma pensée

La faiblesse est peut-être le mot qui le caractérise le mieux. Verlaine se laisse entraîner par l’instant, l’atmosphère, le désir quel qu’il soit,

De ci, de là,

Pareil à la

Feuille morte.

Verlaine aspire a être brutalisé ou cajolé, selon le moment : mais toujours il est le jouet d’une puissance extérieure. Première d’entre elles, la tendresse maternelle revient dans les poèmes comme une note fondamentale et perdue.

Qu’est-ce que c’est que ce berceau soudain

Qui lentement dorlote mon pauvre être ?

Nostalgie

Hommes durs ! Vie atroce et laide d’ici-bas !

Ah ! Que du moins, loin des baisers et des combats,

Quelque chose demeure un peu sur la montagne,

Quelque chose du cœur enfantin et subtil…

 

Sagesse

Ne cherchez pas Verlaine dans ses récits prétendument autobiographiques. Sa vie, il l’exprime dans ses poèmes. La poésie de Verlaine est d’abord un portrait de Verlaine lui-même.

L'espérance

On a souvent rapproché Paul Verlaine et François Villon. L’un et l’autre vécurent en marginaux, et eurent maille à partir avec la justice. Condamnés tous les deux, ils touchèrent le fond du désespoir en prison. Et c’est de leur cellule qu’allaient naître leurs chants les plus beaux et les plus aériens, “La Ballade des pendus” pour François Villon, les poèmes de Sagesse pour Verlaine.

A vrai dire, on ne trouve pas vraiment chez Verlaine un sentiment de culpabilité. Romances sans paroles, écrit après la séparation d’avec Mathilde, raconte surtout sa frustration d’avoir été jeté par sa famille. Mais Verlaine sent son avilissement. Il sait qu’il est terriblement faible, qu’il n’est pas de taille à lutter contre son alcoolisme, que son destin est de mourir dans le caniveau. Pourtant

L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable

Et c’est ce qu’il y a peut-être de plus déchirant dans ses poèmes : malgré la déchéance complète, ils expriment souvent une espérance invincible.

La légereté

Un commentateur a comparé la poésie de Verlaine à un crayon de papier en perpétuel équilibre sur sa pointe. Pour arriver à cet effet, il y a un travail considérable sur le rythme, la césure et la structure du vers en général.

Calmes dans le demi-jour

Que les branches hautes font

Pénétrons bien notre amour

De ce silence profond.

Rien n’est plus éloigné de lui que l’éloquence et la rhétorique, qui sont les tentations permanentes de la poésie en langue française. Verlaine fait parfaitement bien sentir que la poésie est autre chose que de la prose bien écrite. Elle est

De la musique avant toute chose

ça ! c'est de la poésie.

Entretien de Robert Mallet avec Paul Léautaud. ORTF, 1951.