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Diego Velàzquez, “La Reddition de Breda”, 1635. Musée du Prado, Madrid.

Le siège de Breda dura 9 mois et fut extrêmement dur. Réduit à la dernière extrémité, Justin de Nassau remit les clefs de la ville à Spinola qui lui accorda des conditions de reddition très généreuses.

La posture des deux hommes est l’expression d’un code chevaleresque qui touche à sa fin, et dont les tragédies de Corneille se font aussi l’écho.

La volonté

En philosophie et dans l’art dramatique, le début du XVIIe siècle français vit un moment d’optimisme. Descartes décrit un homme absolument libre, une nature entièrement connaissable. Dans ses premières tragédies, Corneille célèbre le triomphe de la volonté. Dans Le Cid, Rodrigue venge son père en tuant celui de Chimène puis court volontairement au-devant d’elle pour lui offrir sa vie. Dans Cinna, Auguste est trahi par ceux qu’il croyait les plus proches. Ulcéré, il trouve cependant suffisamment de force en lui-même pour ne pas céder à la vengeance, et pardonner :

« Je suis maître de moi comme de l’univers ;
Je le suis, je veux l’être. »

C’est l’idéal. Mais Corneille montre aussi que la volonté peut être une passion déguisée. Faire preuve de volonté, c’est exercer sa liberté, mais aussi peut-être se laisser guider par l’orgueil et la gloire. Pour demander à Sévère de sauver Polyeucte, Pauline joue sur cette corde :

« Je sais que c’est beaucoup que ce que je demande ;
Mais plus l’effort est grand, plus la gloire en est grande. »

Il n’en reste pas moins que dans les tragédies de Corneille, les êtres indécis et velléitaires souffrent de la comparaison avec les âmes fortes, fussent-elles mal intentionnées. Ainsi les deux fils de Cléopâtre (Rodogune) sont un peu écrasés par la force d’âme de deux femmes redoutables.

L'amour et l'honneur

Dans les tragédies de Corneille, bien des problèmes et des dilemmes arrivent à cause des parents et de la loi morale qu’ils représentent. A tel point que les plus brillants héros en sont parfois fatigués, tel Rodrigue :

« Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères ! »

Et à nos yeux post-modernes, ce poids de la loi morale, ce sens du devoir vis-à-vis d’un époux ou d’un pays nous paraissent parfois étouffants, austères. Mais pour les protagonistes des tragédies de Corneille, l’honneur est aimé, attractif, désirable. Ou, pour le dire avec les mots de Charles Péguy à propos de Polyeucte, « l’honneur est honoré d’amour, et l’amour est honoré d’honneur. » Exemple : dans cette pièce, Pauline se refuse à Sévère parce qu’elle croit se devoir à Polyeucte, et Sévère l’en aime davantage.

A propos de Corneille, on parle souvent d’un conflit entre l’amour et l’honneur. Est-ce bien la question ? Dans Le Cid, l’amour entre Rodrigue et Chimène n’est jamais vraiment menacé par le meurtre du père de Chimène. L’honneur ne commande pas à Chimène de ne plus aimer Rodrigue. Mais son amour devient teinté de sang.

Le moteur des tragédies de Corneille est bien plus souvent l’orgueil terrible des héros, celui d’Émilie (Cinna), de Cléopâtre (Rodogune), de Horace, ou bien la raison d’Etat contre les individus (Suréna, Tite et Bérénice).

Caravage, “Judith et Holopherne”. Musée national d’art ancien, Rome. Peint en 1598.

Dans la tragédie Rodogune, Cléopâtre fait assassiner son fils. Mais pour Corneille, « Tous ses crimes sont accompagnés d’une grandeur d’âme, qui a quelque chose de si haut, qu’en même temps qu’on déteste ses actions, on admire la source dont elles partent. » (Discours du poème dramatique)

Politique et fanatisme

Corneille a toujours choisi ses sujets avec beaucoup d’attention. Ses tragédies condensent en un moment le destin des personnages, mais aussi souvent un tournant historique. Horace, c’est Rome à ses origines. Cinna, c’est Rome passant de la République à l’empire. Polyeucte, c’est la christianisation de l’empire romain.

Suréna tient dans ce contexte un place un peu particulière. La pièce met en scène un général parthe (Suréna) qui a stoppé l’expansion romaine à l’est de l’empire. Bien entendu, son succès ne rencontre que jalousie et ingratitude. Au lieu de le remercier, son roi l’oblige à épouser une princesse qu’il n’aime pas et finalement le fait exécuter. Du reste, le roi n’en fait pas mystère : pour lui, un homme d’Etat

Ferme l’œil aux attraits et l’âme à la tendresse :
La seule politique est ce qui nous émeut ;

On la suit, et l’amour s’y mêle comme il peut

La vie intime, la vie réelle des individus est broyée par la raison d’État quand le souverain voit le monde à travers le seul prisme de la politique.

Loin de cette image parfois un peu militaire qui lui est associée, Corneille nous montre comment la rectitude peut se transformer en raideur et la vertu en fanatisme. Du parfait soldat, Horace devient un imbécile fanatique lorsqu’il tue sa sœur. Il est d’ailleurs assez caractéristique que le meurtre d’Horace ait été admiré par Robert Brasillach, saluant dans ce geste « le patriotisme aveugle et nécessaire du jeune nazi » Tout est dit !

Le romantisme

Un peu mis de côté au XVIIIe siècle, Corneille a été très apprécié des romantiques, au début du XIXe siècle. On peut se demander pourquoi, tant Corneille fait figure du classique par excellence. C’est que comme les romantiques, Corneille n’a pas imité. Toute sa vie, il a cherché à inventer. Il a pris des libertés avec les règles du théâtre et de l’académie, quand il le voulait.

Et puis, Corneille a des vers surprenants, qu’on pourrait facilement attribuer à Lamartine ou à Victor Hugo. Ainsi Chimène dans Le Cid :

Je cherche le silence et la nuit pour pleurer

Ou encore cette expression célèbre de Rodrigue, dans la même tragédie :

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

Chez le vieux Corneille, cette tonalité est encore plus saisissante. Témoins ces vers d’Eurydice dans Suréna :

Je veux qu’un noir chagrin à pas lents me consume,
Qu’il me fasse à longs traits goûter son amertume ;
Je veux, sans que la mort ose me secourir,
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.

Peut-on imaginer une déclamation plus romantique ? Mais après tout, le goût pour le désespoir n’est pas né avec la musique de Chopin. Montaigne en faisait déjà la remarque au XVIe siècle : « Il y a quelque ombre de friandise et délicatesse, qui nous rit et qui nous flatte, au giron même de la mélancolie. N’y a-t-il pas des caractères qui en font leur aliment ? »