Littérature française

Jean-Roger Sourgen (1883-1978), L’Étang landais, 1938, huile sur toile.

Jean-Roger Sourgen est un peintre landais autodidacte. Après avoir exercé de nombreux métiers, il s’est consacré à la peinture, et plus spécifiquement, aux paysages landais. Comme François Mauriac, il s’est attaché à peindre l’atmosphère d’un univers très circonscrit.

La philosophie se mêle de tout

Au siècle des Lumières, deux groupes s’affrontent : les soutiens de la religion, et ceux que l’on nomme les philosophes. Qui sont-ils, ces philosophes ? Sont-ils des révolutionnaires avant la lettre ? A vrai dire, c’est surtout la manière de philosopher qui change. On discute dans les cafés. On fait entrer la métaphysique dans des contes, des dialogues, des discours, des lettres publiques. On fourre la philosophie

Au XVIIIe siècle, la philosophie entend ne rien respecter ou ménager. Dans sa Lettre sur les aveugles parue en 1749, Diderot argumente en faveur de l’athéisme. Le parti dévot se mobilise et fait jeter l’écrivain en prison. En 1762, Rousseau proclame le principe de la souveraineté du peuple dans le Contrat Social. Son livre est brûlé en place publique par la main du bourreau. Diderot enverra ensuite ses œuvres -même les plus toniques, à une poignée de dignités monarchiques européennes, à travers la correspondance littéraire de Grimm. Les destinataires couronnés devaient les lire avec délice, sachant qu’elles ne circuleraient pas. Tout est permis si l’on reste entre soi. En fait, ce qui inquiète le pouvoir, c’est moins la critique ou l’impiété que ce fait nouveau : la philosophie devient l’affaire d’un large public. Si le peuple se met à philosopher et demande au roi lui-même de justifier son rôle et son existence, où va-t-on ?

Une morale sans Dieu

Diderot a grandi dans une famille croyante. Son frère est devenu prêtre. Son père était un homme d’une grande rectitude morale qui le marquera. Mais arrivé à Paris, Diderot perd la foi et abandonne toute pratique religieuse. Il voit autour de lui des hommes cyniques, matérialistes et jouisseurs (Le neveu de Rameau). Que devient la vertu si Dieu n’existe pas ? Cette question hante toute son œuvre. Comment convaincre les hommes d’agir pour le bien si les bonnes actions ne sont pas récompensées ici-bas ? Dieu est-il nécessaire à la morale ? Le problème divise les philosophes de l’époque. Jean-Jacques Rousseau, par exemple, estimait qu’on ne pouvait fonder la morale en se passant de Dieu. La position de Diderot, quant à elle, se rapproche de celle de Voltaire. Si la religion maintient l’ordre et prévient de petites injustices, elle engendre un fanatisme et des perversions (La religieuse) qui amène des maux plus grands encore.

L’œuvre de Diderot se caractérise donc par une tension entre des discours très moralisateurs, dans ses pièces de théâtre particulièrement, mais aussi dans ses écrits sur l’art qui promeuvent une peinture morale, et d’autre part des livres qui racontent la difficulté, voire l’impossibilité de tenir une conduite morale (Le neveu de Rameau, Jacques le fataliste, Ceci n’est pas un conte)

« On eût dit que la loi les rassurait, et qu'ils cherchaient à se prémunir contre cette liberté que le Christ leur apportait. »

 

Conférence à la Semaine catholique, 1966

Jean Baptiste Greuze, L’accordée de village. (1761) Musée du Louvre, Paris.

“Enfin je l’ai vu, ce tableau de notre ami Greuze ; mais ce n’a pas été sans peine ; il continue d’attirer la foule. C’est Un Père qui vient de payer la dot de sa fille. Le sujet est pathétique, et l’on se sent gagner d’une émotion douce en le regardant. La composition m’en a paru très belle : c’est la chose comme elle a dû se passer. Il y a douze figures ; chacune est à sa place, et fait ce qu’elle doit. Comme elles s’enchaînent toutes ! comme elles vont en ondoyant et en pyramidant !”

Diderot, Salon de 1761

L'aventure et l'aléatoire

S’il est maillé de fontaines et d’oasis, le monde tel que le voit Diderot n’est ni nécessaire ni harmonieux. L’homme est le résultat provisoire d’une évolution aléatoire, qui aurait pu prendre un autre chemin et nous faire tout différents, avec quatre oreilles et six orteils par exemple. Et la trajectoire de nos vies ressemble plus à celle d’une balle de flipper qu’à celle d’une flèche tendue vers la cible. Même si, comme dit Jacques le fataliste, “tout est écrit là-haut”, nous sommes bien incapables de lire notre destinée.

Il faut en convenir : les hommes ont fait un monde difficile à habiter. Par leur fanatisme et leur démesure, mais aussi par le tragique des passions, qui se heurtent plus qu’elles ne se répondent. C’est l’histoire de Ceci n’est pas un conte, ce récit sans morale : une femme sacrifie tout pour vivre avec un homme, qui un jour ne l’aime plus. Désespoir. Et elle même est aimée d’une homme qu’elle n’aime pas. Autre désespoir. Personne n’est heureux. Tout vif et pétaradant qu’il est, Diderot est plus tragique qu’il n’y paraît.

Le dialogue

Le traité philosophique, le système théorique cohérent et définitif, ce n’est pas le format de Diderot. Et rien n’est plus éloigné de sa manière que le style biblique, ennemi de la contradiction. Son esprit est un feu qui s’alimente de l’altérité. L’Entretien avec d’Alembert, Jacques le fataliste, Le neveu de Rameau, le Paradoxe sur le comédien, toutes ces oeuvres sont des dialogues. Parfois, Diderot ne prend même pas la peine de nommer les protagonistes : ce sera “le premier” et “le second” dans le Paradoxe sur le comédien, “A” et “B” dans le Supplément au voyage de Bougainville. Rien n’est plus étranger à son esprit que le style biblique, assertif et ennemi de la contradiction.

C’est peut-être en ce sens que Diderot inaugure un monde nouveau : si la vérité n’est pas donnée, qu’il est difficile de conclure, ou même de concilier des opinions !

 

« Connaissant les plus tristes secrets des hommes, le docteur professait à leur égard une mansuétude sans limites. Un seul vice pourtant l'exaspérait : chez les êtres déchus, cette adresse pour embellir leur déchéance. »

 

Le Désert de l'amour