Littérature française

Georges de la Tour, La Madeleine aux deux flammes, vers 1640. Metropolitan Museum of Arts, New York. (Détail)

 

La chute du héros

Au siècle précédent, Rabelais célébrait la vie en créant des personnages à taille de géant. Cette foi en l’homme va se prolonger au début du XVIIe siècle par une exaltation des valeurs aristocratiques de la part des grands seigneurs, et par une mise en scène de l’héroïsme chez Corneille ; enfin, Louis XIV commence son règne dans une ambiance un peu mégalomane et décontractée.

Mais le climat du siècle va connaître un bouleversement dans les années 1650. L’abbaye de Port-Royal, liée à La Rochefoucauld par sa maîtresse la duchesse de Longueville, devient le centre de diffusion d’un christianisme moins conciliant avec l’esprit de l’époque. Ce mouvement considère, avec Saint Augustin, que seule la grâce de Dieu donne une valeur aux vertus. Sans Dieu, les vertus humaines, l’honneur, la générosité, l’honnêteté, ne sont que des déguisements de l’amour propre, des moyens de se plaire à soi-même ou d’être considéré. S’il y a des hommes meilleurs que les autres, c’est selon les règles de la comédie humaine : en réalité, que savons-nous des réels motifs de nos actes ? Comme le souligne l’un des grands penseurs de Port-Royal, Pierre Nicole, professeur de Racine dans sa jeunesse, « Il y a toujours en nous un certain fond, et une certaine racine qui nous demeure inconnue et impénétrable toute notre vie. »

Le corps

« Les humeurs du corps (…) ont une part considérable à toutes nos actions, sans que nous le puissions connaître », dit La Rochefoucauld. Avec Descartes et son livre Les Passions de l’âme publié en 1649, on commençait à considérer que les affections du corps, les humeurs, les passions, ont leur logique propre, indépendante de la vie de l’esprit, mais qui en troublent la lucidité.

C’était donc reconnaître, comme Montaigne auparavant, la place importante du corps dans notre vie mentale. Sans avoir encore tous les outils conceptuels pour penser cette dépendance, La Rochefoucauld sent bien que se joue dans nos organes une chimie déterminante pour notre vie « spirituelle » :

« La force et la faiblesse de l’esprit sont mal nommées ; elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps. »

L’enjeu, aussi bien pour Descartes que pour La Rochefoucauld, est de connaître le cours réglé des humeurs et des passions, pour qu’elles ne déforment pas notre perception du monde et ne nous empêchent pas de prendre les bonnes décisions, lot commun des fous et des sots, qui « ne voient que par leur humeur ».

« Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde voyait tous les motifs qui les produisent. »

Claude Lorrain, « Port au soleil couchant », 1639. Musée du Louvre, Paris.

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. »

La Rochefoucauld

Dans ce tableau peint par Claude Lorrain quand l’auteur des Maximes avait 26 ans, aucun des nombreux personnages ne regarde le soleil couchant, qui semble pourtant l’élément central de l’œuvre.

Un auteur amoral

Les maximes de La Rochefoucauld ont une caractéristique frappante : nulle part l’auteur ne cherche à nous faire la morale. Il ne détruit pas le fondement des vertus humaines pour célébrer la grâce de Dieu, et nous dire comment nous comporter (même s’il esquisse une éthique de l’honnête homme). La Rochefoucauld se contente de lancer des pistes de réflexion sur le fondement des nos actes et de nos valeurs :

La vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie.

Consacrer sa vie à une cause juste, en faire son cheval de bataille, tenir le drapeau de la justice et de la vertu, lutter parfois seul conre tous, n’est-ce pas souvent tout ensemble faire preuve de noblesse et de narcissisme ? En fait, par delà bien et mal, l’auteur examine nos prétentions, nos valeurs, nos conventions, comme s’il s’agissait de composants chimiques, avec un regard clinique dépourvu de toute prétention apologétique (à la différence de Blaise Pascal par exemple). C’est ce qui fait sa force et c’est ce qui l’a rendu pertinent à toutes époques.

L'honnête homme

A une époque que l’on pourrait croire si religieuse, La Rochefoucauld n’oppose pas la vertu au vice. Toutes les passions, toutes les volontés, même les plus vertueuses, prennent appui sur ce qu’il appelle « intérêt ». Est-ce que ça veut dire que le monde est radicalement mauvais ? Pas nécessairement. Cela signifie en tous cas qu’il est impur. Tous nos sentiments sont troubles : il faut faire le deuil de la pureté. Dans un temps où les esprits se radicalisent en matière de religion, voilà une opinion pour le moins originale. Ainsi, au-delà de son action dissolvante, La Rochefoucauld dessine les grands traits d’une éthique, celle de « l’honnête homme ».

Est-ce un sage, un homme ou une femme parfaite ? Non. C’est d’abord l’individu qui connaît ses forces et ses limites, qui sait composer avec ses humeurs, ses valeurs, ses passions, ses faiblesses, et qui ne prétend pas poser au héros, à l’homme triomphant de toute adversité extérieure par sa force morale.

« Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s’en sert utilement contre les maux de la vie. »