Littérature française

Frédéric Chopin, Concerto n°1 en mi mineur (extrait du 1er mouvement) Piano : Seong-Jin Cho, orchestre philharmonique de Varsovie, finale du concours Chopin 2015.

Composé en 1830.

 

Henri-Félix Philippoteaux, Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 refuse le drapeau rouge, Petit Palais, Paris.

La révolution de 1848 fut l’aboutissement de vingt années d’agitations sociales. George Sand s’y engagea totalement.

L'amour romantique

George Sand a vécu et a raconté l’amour romantique. Chaque époque a sa façon d’aimer. Et en Europe, au début du XIXe siècle, une agitation envahit les esprit et trouble les cœurs : le romantisme. Ce mouvement littéraire, artistique, mais aussi sentimental, exalte l’amour et l’idéal -au risque de perdre un peu pied avec le réel. George Sand sait comme personne jouer avec la beauté du romantisme et ses travers. Dans Elle et lui, roman faisant le bilan de son amour avec Alfred de Musset, elle met en scène la passion romantique avec un soupçon d’humour :

« Ce je-ne-sais-quoi que j’ai dans la poitrine à la place du cœur crie sans cesse après je ne sais quoi, et moi, je ne sais que lui donner pour l’apaiser. J’aime Dieu, et je ne crois pas en lui. J’aime toutes les femmes, et je les méprise toutes. »

Dans le romantisme, le sentiment est roi… mais il a parfois bien du mal à savoir ce qu’il veut ! Les romans de George Sand analysent avec une grande subtilité la naissance de l’amour, ses causes qui sont parfois des pièges : le dévouement aveugle des femmes, le narcissisme des hommes. Malgré tout, George Sand aime l’amour et croit en l’amour. Malheur à qui lui fait obstacle ! Dans Le Meunier d’Angilbault, les terribles crises d’hystérie de Louise, qu’on a empêché de se marier à un homme jugé trop pauvre, sont un témoignage somatique poignant des drames amoureux vécus par les femmes au XIXe siècle.

La fraternité

« Je suis la fille d’un patricien et d’une bohémienne », écrit George Sand dans Histoire de ma vie. C’est dire que dès sa jeunesse, elle a expérimenté dans sa propre famille un clivage social, économique, culturel.

Elle se réclamera toujours des classes opprimées, et militera toute sa vie pour l’égalité entre tous. Mais la lutte pour la justice ne doit pas conduire à la haine et au massacre. Cette attitude l’a déçue dans les révolutions de 1848 et surtout dans la Commune de 1871. Ainsi qu’elle l’écrit dans son propre journal La Cause du peuple, le 9 avril 1848 : « Votre frère ne cesse pas d’être votre frère parce qu’il est méchant. » Sur un plan politique, Albert Camus lui ressemble beaucoup, qui mettait l’amour et la fraternité au cœur de la politique. Lui aussi aurait pu écrire, comme George Sand : « Apprenons  être révolutionnaires obstinés et patients, non terroristes ».

Mais le débat n’est pas uniquement politique. A la suite de la révolutions française, la société découvre que l’aspiration à l’égalité se heurte à des fractures  incarnés dans la culture, l’économie, la langue : il ne suffit pas de proclamer l’égalité devant la loi pour que les gens s’autorisent à se considérer comme égaux, comme frères. L’amour, pour George Sand, est un terrain d’observation privilégié à cet égard. Comment deux personnes de fortune, de manières, de niveau d’instruction différents peuvent-elles parvenir à s’aimer ? C’est une des questions qu’explore George Sand sous une forme romanesque.

« Que ce soit la loi, que ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou enchaînée ou coupable.

L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la femme. »

 

Lettre à Mme Leroyer de Chantepie, 28 aout 1842

Rosa Bonheur, Labourage Nivernais, 1849. Musée d’Orsay, Paris.

Contemporaine de George Sand, la peintre Rosa Bonheur possède nombreuses similitudes avec elle. Femme émancipée, proche de la nature et de la terre, elle est une figure de l’histoire de l’art et de la libération des femmes.

Un féminisme maternel

L’arrière-grand père de George Sand, Claude Dupin, se remaria avec une jeune femme qui devint l’une des figures les plus éblouissantes du XVIIIe siècle : Louise Dupin. Très riche, très cultivée, et très belle par dessus le marché, Mme Dupin projeta d’écrire avec son mari -et avec l’aide de Jean-Jacques Rousseau embauché comme secrétaire, un livre sur l’injuste situation faite aux femmes dans la société de son temps. Les époux écrivirent plus de 2000 pages, mais une fois veuve, Mme Dupin renonça à publier le livre. Elle pouvait assumer une situation de salonnière mais pas un statut d’écrivain.

George Sand a accompli par son œuvre et par sa vie le projet de son aïeule par alliance.  En tant que femme, il n’était pas interdit d’écrire des romans ou de fumer le cigare. Mais ça ne se faisait pas. George l’a fait avec courage, et elle est devenue très vite un écrivain populaire et reconnu pas ses pairs.

Par ailleurs, la loi instituait dans le mariage un régime profondément injuste entre l’homme et la femme. George a protesté toute sa vie contre cette iniquité et a tenté d’en montrer dans ses romans les conséquences désastreuses, tant du côté des hommes que des femmes. Mais elle a toujours considéré que l’horizon indépassable et la plus belle des félicités, pour une femme, c’est la famille -elle-même mettant au second plan son activité d’écrivain.

La nature

« Vous n’êtes pas assez l’homme de la nature », écrivit-elle un jour à Flaubert. Elle-même se sentait trop rustique pour vivre durablement à Paris. Les romans champêtres de George Sand (François le Champi, La Mare au diable…) décrivent l’attachement de George Sand au pays où elle a grandi : le Berry, aux environs de Nohant. La nature pour elle n’est pas un décor mais un habitat, un environnement nécessaire. A un âge avancé, elle écrit au même destinataire : « je suis encore ici, fourrée jusqu’au menton dans la rivière, tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce ruisseau froid et ombragé que j’adore, et où j’ai passé tant d’heures de ma vie, à me refaire, après les trop longues séances de tête-à-tête avec l’encrier. »

Est-ce un effet de son éducation campagnarde, de sa sérénité naturelle, de sa maternité ? (Il y a si peu d’écrivains mères !) On chercherait en vain chez George Sand une interrogation métaphysique sur le sens de l’existence, sur la solitude de l’homme face à la nature ou face à la mort. Contrairement à Flaubert, à Blaise Pascal ou à Jean-Paul Sartre et à tant d’autres, elle se sent à sa place dans la nature ; la vieillesse et la mort ne lui font pas peur. La vie demeure pour elle notre unique horizon : « se détacher de la vie par la continuelle vision de la mort est peut-être un crime de l’intelligence. »

« Je plains la femme, mais j'aime l'homme. C'est mon fils, mon frère, mon père, mon ami ; j'aime tout de suite, même son autorité quand il n'en abuse pas. Je voudrais qu'on l'amenât à considérer la femme comme son égale et à la traiter en conséquence. »

 

Lettre à Emile de Girardin, 7 septembre 1872

George Sand et l'amour

Le mariage : une institution injuste

George Sand, alors Aurore Dupin, se maria à 18 ans avec le baron Casimir Dudevant. Leurs relations se dégradèrent rapidement et ils firent bientôt chambre à part. Mais dans l’institution du mariage, la femme était soumise à l’autorité du mari : situation intolérable pour George qui trouva en Casimir un homme grossier et brutal. George Sand demanda la séparation : la justice reconnaîtra des « injures graves, sévices et mauvais traitements » et tranchera en sa faveur. Pour l’anecdote, sur la fin de sa vie, le baron aura le culot demander sérieusement à l’empereur la légion d’honneur pour le consoler d’avoir subi une femme si pénible. Vrai !

Toute sa vie, elle s’élèvera avec force contre une conception du mariage si injuste, nuisant à la fois à la liberté des femmes mais détruisant tout espoir d’harmonie pour une union si déséquilibrée dans ses termes légaux.

George Sand aborde cette question dans beaucoup de ses récits, mais c’est peut-être Indiana qui reflète le plus sa propre expérience conjugale. A la lecture de ce chef d’œuvre romanesque, on comprend que l’époux n’est pas mieux loti en devant assumer une supériorité qui n’est bien souvent que de façade et qui met plus en relief ses propres faiblesses. Résultat : humiliations, colères et mécontentement général.

« On les marie presque toujours trop jeunes et souvent on les marie pour les marier, ces pauvres enfants qui rêvent quelque chose et quelqu’un au dessus du réel, et qui ne rencontrent pas toujours ce qui sera seulement au niveau de l’ordinaire.»

Lettre à Christine Buloz, 4 mars 1863

Romantisme et analyse

Si George Sand est sentimentale, romantique, si ses personnages pleurent et tombent dans les pommes trois fois par jour, elle fait aussi preuve d’un grand talent analytique.

Le courant romantique se caractérise par la toute-puissance du sentiment. Mais en la matière, comment distinguer le réel de l’imaginaire ? Y a-t-il une différence entre ce que l’on éprouve et ce que l’on croit éprouver ? On peut s’y perdre. C’est ce que fait Horace, dans le roman du même nom. Horace a une nature de comédien. Seulement, il se prend à son propre jeu. Il se persuade qu’il aime une femme, mais ne supporte pas sa compagnie. Leur ménage devient vite un enfer. Mais il s’accroche et croit à sa propre comédie sentimentale, faisant ainsi son malheur et celui de sa femme.

Enfin, George Sand comprend l’influence du social, des lectures aussi, sur les manières d’aimer, sur la réalité même des sentiments. Et au XIXe siècle, cette réalité sociale est bouleversée de fond en comble : les nobles sont désargentés, certains paysans s’enrichissent, les bourgeois triomphent, les classes sociales sont beaucoup moins étanches qu’auparavant.

Alfred de Musset

Si George Sand eut pendant sa vie beaucoup d’amants, sa relation explosive avec Alfred de Musset fut peut-être la plus célèbre en son temps et celle qui resta dans notre mémoire collective.

Quand ils se rencontrent, elle a trente ans, lui vingt-deux, et ils sont des célébrités de la littérature. Alfred tombe raide devant les grands yeux noirs de l’écrivaine. Il lui écrit une lettre : « J’ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. (…) Je suis amoureux de vous. » Ensuite, c’est la grande cavalcade romantique : les amants partent pour Venise, descendent le Rhône en compagnie d’un Stendhal qui divertit la compagnie en dansant sur le pont du navire.

Une fois dans la cité lacustre, les amants découvrent leurs différences : si George est contemplative, travailleuse -elle s’est engagée par contrat à produire plusieurs dizaines de pages par semaine-, Alfred est inconstant, noctambule, et très tourmenté. George tombe malade, Alfred s’ennuie et va courir les filles la nuit. Puis il tombe malade à son tour. George le soigne et fait venir un charmant médecin, nommé Pagello. Devant le lit d’Alfred, elle s’éprend du beau médecin qui bientôt devient son amant. Ulcéré, Alfred guéri rentre seul à Paris.

Alfred de Musset et George Sand, par Alfred de Musset.

Mais bientôt George fait son retour dans la capitale, flanqué de Pagello. Rien de tel qu’un tiers pour ranimer une passion qu’on croit éteinte. Le trio infernal s’enflamme et s’entre-déchire. L’orage tonne. Pagello finit par rentrer à Venise, mais Alfred et George ne peuvent venir à bout de leur passion destructrice. C’est dès lors une suite de jalousies, brouilles, retrouvailles incandescentes jusqu’à la rupture définitive deux ans plus tard qui les laisse marqués au fer rouge.

Qu’en reste-t-il ? Une correspondance passionnément romantique entre les deux amants, et un roman, Elle et Lui, que George Sand écrivit en transposant leur histoire d’amour sur un plan littéraire. Elle avait aussi le talent de nourrir sa propre légende de son vivant.

Frédéric Chopin

George Sand et Frédéric Chopin se rencontrent en 1836, s’aiment deux ans plus tard. Leur histoire d’amour durera neuf ans. L’homme qui révolutionna le piano était un être extraordinairement sensible et fragile (il mourut à 39 ans), souvent mélancolique et demandant beaucoup d’attention. Il ressemblait à sa musique.

Elle qui appelait déjà son amant Alfred « mon enfant », sentit vibrer en elle « une sorte d’adoration maternelle très vive, très vraie » pour cet artiste « à l’esprit écorché vif ». Tout en poursuivant son œuvre personnelle, elle choisit de se dévouer au « petit Chip Chip » comme elle l’appelle, construisant autour de lui un environnement protecteur et bienfaisant.

George Sand et Chopin (c) La Folle Journée de Nantes – Extrait de l’affiche officielle de l’édition 2010

« Prends garde, prends garde à moi ! Pour conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah ! C’est que l’amour est une chose si grande et si belle !…»

Lettre à P. Pagello, Venise, fin février 1834

George Sand et Flaubert

L'amitié improbable

Tout opposait George Sand et Flaubert : leurs convictions sociales, leur vision de la littérature, leur façon de vivre, leur façon de travailler, leur façon d’aimer. Comment des êtres si dissemblables eussent-ils pu se rapprocher et s’aimer ? Et pourtant ! Sans nécessité ni intérêt, une amitié profonde et indestructible naîtra entre l’ermite de Croisset et la bonne dame de Nohant.

Ils se rencontrent en 1859 et s’échangent quelques courriers polis, mais ce n’est qu’en 1866 que leur dialogue et leur amitié commencent réellement. George Sand a 62 ans et Flaubert 45 ans. Se livrant l’un à l’autre avec abandon et sincérité, leur correspondance est l’une des plus belles et des plus vivantes de la littérature française.

Une fascination réciproque

George Sand est un fleuve, Gustave Flaubert produit au goutte à goutte. Elle écrit au fil de la plume sans presque se reprendre ni se raturer, tandis que les brouillons de Flaubert sont devenus légendaires par leur accumulation et leur complexité.

Alors que leurs tempéraments d’artistes étaient très opposés, George et Gustave avaient suffisamment de respect l’un envers l’autre pour ne pas chercher à imposer leur façon de faire ou leur idéal littéraire. Au contraire, on les sent intrigués, impressionnés jusqu’à une fascination à la fois humaine et littéraire : « Je ne peux mieux vous comparer qu’à un grand fleuve d’Amérique : énormité et douceur. » (Flaubert à George Sand, le 27 décembre 1867)

« Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant chez nous, je trouve vos deux lettres ; ce qui, ajouté à la joie de retrouver mademoiselle Aurore fraîche et belle, me rend tout à fait heureuse.

Et toi, mon bénédictin, tu es tout seul, dans ta ravissante chartreuse, travaillant et ne sortant jamais ? Ce que c’est que d’avoir trop sorti ! Il faut à monsieur des Syries, des déserts, des lacs Asphaltites, des dangers et des fatigues ! Et cependant on fait des Bovary où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en grand maître. [...]

Vous êtes un être très à part, très mystérieux, doux comme un mouton avec tout ça. J’ai eu de grandes envies de vous questionner, mais un trop grand respect de vous m’en a empêchée ; car je ne sais jouer qu’avec mes propres désastres, et ceux qu’un grand esprit a dû subir, pour être en état de produire, me paraissent choses sacrées qui ne se touchent pas brutalement ou légèrement. »

« Je me demande, moi aussi, pourquoi je vous aime. Est-ce parce que vous êtes un grand Homme ou un être-charmant ? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'éprouve pour vous un sentiment particulier et que je ne peux pas définir. »

« Votre Force me charme et me stupéfie. Je dis la Force de toute la personne, pas celle du cerveau seulement. »

Rire et rugir ensemble

Après avoir passé leur journée ou leur nuit à écrire, les deux écrivains reprenaient la plume pour s’envoyer ou s’enquérir de leurs nouvelles, mais aussi pour se laisser aller, libres de contraintes, après un long effort. Au diable l’orthographe, le politiquement correct, les idées reçues ! Sans jamais se blesser l’un l’autre, George Sand et Flaubert se lâchent complètement dans leurs échanges épistolaires.

Si Flaubert se donne beaucoup de plaisir à engueuler ses contemporains, comme il disait, la gaité de George Sand est plus heureuse et découle du bonheur de vivre.  Cette égalité d’humeur n’exclut pas les éclats : « vous orrez mon point sur la gueulle », lui écrit-elle un jour d’humeur farceuse.

« Monsieur Flobaire,

Faut que vous soïet un vraie arsouille pour avoir prit mon nom et en avoir écrit une lettre à une dame qu'avai des bontées pour moi que vous y avez sandoutte étée reçue à ma plasse et héritée de ma quasquete dont gai ressue la votre en plasse eque vous y avè laisser. s'est de salletées de conduitte de cette dame et de la vôtre faut panser quele manque bien d'educassion (...) Pourlor si je vous rancontre avec elle que je ni tient plus, vous orrez mon point sur la gueulle. »

« Chère Maître, chère amie du Bon-Dieu,

 

[...] rugissons contre Monsieur Thiers !

Peut-on voir un plus triomphant imbécille, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! – Non ! rien ne peut donner l’idée du vomissement que m'inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la Bourgeoisie ! Est-il possible de traiter avec un sans-façon plus naïf et plus inepte la Philosophie, la religion, les peuples, la liberté, le passé et l'avenir, l’histoire, et l’histoire naturelle, tout, et le reste ! Il me semble éternel comme la Médiocrité ! Il m'écrase.

[...]

Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde – sans risquer de passer, plus tard, pour un imbécile ? Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous indignent exaspèrent. – Disséquer est une vengeance. »

«Enfin ! Voilà quelqu'un qui pense comme moi sur le compte de ce goujat politique. Ce ne pouvait être que toi, ami de mon coeur. Etroniformes est le mot sublime qui classe cette espèce de végétaux merdoïdes. »

Ecrire

Si George Sand a publié plus de cent livres, Flaubert n’a achevé que cinq romans. Un curieux paradoxe, alors que l’écrivain normand disposait de tout son temps pour écrire, au contraire de George Sand qui devait s’occuper de sa famille !

On comprend dans leurs échanges à quel point la genèse d’un roman était différente pour l’un et pour l’autre. Tandis que Flaubert retournait ses phrases, raturait, recommençait, Sand laissait libre cours à sa plume et à son instinct. Voici quelques aperçus de leur façon d’envisager le travail de l’écrivain.

Chez Flaubert, à Croisset : le cabinet de travail.

« Laissez donc un peu le vent courir dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut... »

« Je ne suis pas du tout surpris que vous ne compreniez rien à mes angoisses littéraires ! – je n'y comprends rien moi-même. Mais elles existent pourtant et violentes. – Je ne sais plus comment il faut s'y prendre pour écrire, et j'arrive à exprimer la centième partie de mes idées, après des tâtonnements infinis. – Pas primesautier, votre ami. – non ! pas du tout ! ainsi voilà deux jours entiers que je tourne et retourne un paragraphe sans en venir à bout. – J'en ai envie de pleurer dans des moments ! »

« Nous nous aimons passionnément nous cinq, et la sacro-sainte littérature, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que ce quelqu'un. »

Sport et santé

Il y a des écrivains de jour et des écrivains de nuit. Flaubert et Sand étaient tous deux des écrivains de nuit. George Sand se mettait au travail le soir, et finissait souvent vers 7 ou 8h du matin. Elle dormait jusqu’à midi, émergeait vers 15h. Flaubert suivait à peu près le même rythme. Comment dans ces conditions ne pas détruire sa santé ? Les deux écrivains s’inquiètent donc beaucoup l’un de l’autre.

Mais là où George Sand trouve dans la nature sa place, une inspiration et des forces nouvelles, l’écrivain normand fulmine en évoquant un paysage magnifique : « Comme ça se fout de nous, la Nature ! ». A nouveau, leur personnalité d’auteur s’opposent. George Sand gambade dans les champs et laisse courir une plume fertile. Flaubert s’enferme dans son cabinet, reprend indéfiniment ses phrases qui le laissent presque toujours insatisfait.

« Cette solitude où tu vis me paraîtrait délicieuse avec le beau temps. En hiver, je la trouve stoïque [...] Si le roman doit durer encore, il faut l’interrompre ou le panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense à la vie du corps, qui se fâche et se crispe quand on la réduit trop. [...] [Ce] travail que tu traites si mal en paroles, c’est une passion et une grande ! Alors, je te dirai ce que tu me dis. Pour l’amour de nous et pour celui de ton vieux troubadour, ménage-toi un peu. »

« J'ai suivi vos conseils, chère Maître. J’ai fait de l’exercice ! ! !

                   Suis-je Beau, hein ?

Dimanche soir, à onze heures, il y avait un tel clair de lune sur la rivière et sur la neige que j’ai été pris d'un prurit de locomotion. – et je me suis promené pendant deux heures et demie. – me montant le bourrichon, me figurant que je voyageais en Russie ou en Norvège. – Quand la marée est venue et a fait craquer les glaçons de la Seine, et l'eau gelée qui couvrait les cours, c'était, sans blague aucune, superbe. Alors j'ai pensé à vous – et je vous ai regrettée. »

« Tu ne veux pas être l’homme de la nature. Tant pis pour toi, tu attaches dès lors trop d’importance au détail des choses humaines, et tu ne te dis pas qu’il y a en toi-même une force naturelle qui défie les si et les mais du bavardage humain. Nous sommes de la nature, dans la nature, par la nature, et pour la nature. Le talent, la volonté, le génie, sont des phénomènes naturels comme le lac, le volcan, la montagne, le vent, l’astre, le nuage. »

La tendresse

Lorsque George Sand commence sa correspondance avec Flaubert, elle a passé la soixantaine. Mais elle semble avoir gardé le cœur d’une petite fille. Flaubert était sans doute un homme difficile à aimer. Plein de lui-même, délicat et capricieux, perpétuellement en colère contre le genre humain, son second et dernier séjour à Nohant, en 1873, a quelque peu agacé George Sand. Et pourtant, on sent jusqu’au bout une tendresse indestructible entre les deux êtres. Ce qui est beau, c’est qu’ils l’expriment sans façons et sans frein, à cœur ouvert : « Cruchard » (Flaubert) et « le vieux troubadour » (Sand) s’embrassent, s’aiment et se serrent dans les bras sans fin, par lettres interposées.

« Chère Maître

J'ai reçu le paquet de livres. – Ils sont maintenant rangés devant moi. Je vous remercie bien de ce cadeau. On vous admirait et vous aimait, vous voulez donc qu’on vous adore !

Où êtes-vous maintenant ? Je suis seul – mon feu brûle, – la pluie tombe à flots continuels – je travaille comme un homme – je pense à vous et je vous embrasse. »

« Je t'aime de tout mon cœur. Je vois, quand je suis gloomy, ta bonne figure et je sens ta bonté rayonner autour de la puissance de ton être. tu es un charme dans l'arrière-saison de mes douces et pures amitiés, sans égoïsme et sans déceptions par conséquent. Pense à moi quelquefois, travaille bien et appelle-moi quand tu seras en train de flâner. Autrement pas de gêne. Si le cœur te disait de venir ici, ce serait fête et joie dans la famille. [...]

 

Bonsoir ami de mon cœur. Je t'embrasse ainsi que ta bonne mère. »

Politique et misanthropie

Le XIXe est un siècle de révolutions et de coups d’Etat : 1830, 1848, 1851, 1871. Alors qu’elle avait ardemment embrassé la cause républicaine dans sa jeunesse, George Sand a été terriblement déçue par la répression ayant suivi la révolution de 1848. Elle viendra par la suite à des opinions beaucoup plus modérée, et sera même scandalisée par la Commune de 1871. Pourtant, elle ne sera jamais menacée par le désespoir qui minait Flaubert sur le plan politique, et tâchera toujours de le convaincre qu’il vaut la peine de lutter pour le progrès et le bonheur des hommes.

Leurs deux natures d’homme et d’écrivain s’opposaient. George Sand écrivait par amour de l’humanité, et Flaubert pour se dégager d’une humanité qui le consternait. Mais l’écrivain normand était-il exclusivement un bloc de colère et de mépris ? En 1876, quand George Sand mourut, Flaubert s’apprêtait à publier Trois Contes. Le premier de ces contes s’appelle « Un cœur simple » : c’est l’histoire d’une servante dévouée pendant toute sa vie à la famille qui l’emploie. Une histoire « bête comme la vie », mais qui est l’un des chefs d’œuvre de Flaubert. La dernière lettre entre les deux écrivains, en bas de page, montre, comme un symbole, que George Sand aura malgré tout exercé par son exemple une influence -lumineuse – sur l’œuvre de Flaubert.

« Nous ne souffrons que d'une chose : la Bêtise. – Mais elle est formidable et universelle. [...]

Vous n'êtes pas comme moi, vous ! – vous êtes pleine de mansuétude. – moi, il y a des jours où la colère m'étouffe ! Je voudrais noyer mes contemporains dans les Latrines. Ou tout au moins, faire pleuvoir sur leurs sales crêtes des torrents d'injures, des Cataractes d'invectives. – Pourquoi cela ? je me le demande à moi-même – »

« J'ai traversé des révolutions et j'ai vu de près les principaux acteurs ; j'ai vu le fond de leur âme, je devrais dire tout bonnement le fond de leur sac : pas de principes, aussi pas de véritable intelligence, pas de force, pas de durée. Rien que des moyens et un but personnel. [...] Chez les artistes et les lettrés, je n'ai trouvé aucun fond. Tu es le seul avec qui j'aie pu échanger des idées autres que celles du métier. Je ne sais si tu étais chez Magny un jour où je leur ai dit qu'il ne fallait écrire que pour les ignorants ; ils me conspuaient parce que je ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu'eux seuls ont besoin de quelque chose. Les maîtres sont pourvus, riches, et satisfaits. Les imbéciles manquent de tout ; je les plains. Aimer et plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée. »

« Je t'en supplie, écoute-moi ! tu enfermes une nature exubérante dans une geôle. Tu fais, d'un cœur tendre et indulgent, un misanthrope de parti-pris, et tu n'en viendras pas à bout. »

« Faut pas être malade, faut pas être grognon, mon vieux chéri troubadour. Il faut tousser, moucher, guérir, dire que la France est folle, l'humanité bête, et que nous sommes des animaux mal finis ; et il faut s'aimer quand même, soi, son espèce, ses amis surtout. [...]

La vie à plusieurs chasse la réflexion. Tu es trop seul. Dépêche-toi de venir te faire aimer chez nous. »

« Vous verrez par mon Histoire d'un cœur simple où vous reconnaîtrez votre influence immédiate que je ne suis pas si entêté que vous le croyez. Je crois que la tendance morale, ou plutôt le dessous humain de cette petite œuvre vous sera agréable !

Adieu, chère bon maître. Amitiés aux vôtres.

 

Je vous embrasse bien tendrement.

Votre vieux

Gve Flaubert »

C’est la dernière lettre : George Sand meurt 10 jours plus tard, le 8 juin 1876.