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Le polygraphe

Beethoven, extrait de la sonate n° 32. (Piano : D. Trifonov). Mélomane averti et ouvert à tous les courants de la musique classique, Sartre a joué du piano toute sa vie.

Sa vie

Jean-Paul Sartre naît en juin 1905 à Paris, fils unique d’un jeune couple bourgeois. Son père meurt peu après sa naissance. Regardé comme une merveille par sa famille, le petit Poulou déploie de grandes qualités de confiance, d’énergie et d’intelligence. L’enfant-roi se rêve très tôt un destin de grantécrivain. Hélas, sa mère se remarie avec un ingénieur qui de plus l’emmène vivre à La Rochelle. L’heureux cocon se brise. Poulou a douze ans, il est petit, Parisien et affligé d’un strabisme. Ses camarades rochelais lui font vivement sentir ces défauts et la violence entre dans l’âme et le corps de l’enfant — qui rend les coups. Rappelé à Paris par ses grands-parents qui s’inquiètent, tout se déroule ensuite pour le mieux : lycée, École Normale Supérieure et agrégation de philosophie. Sartre est heureux et chantonne toute la journée.

Le prof

En 1929, il fait la rencontre d’une femme qui restera toute sa vie à ses côtés : Simone de Beauvoir. Tout à ses rêves de gloire littéraire, Sartre déchante un peu quand il se retrouve professeur de lycée au Havre, menant une vie prosaïque indigne de ce qu’il croit être sa destinée. De plus, bien qu’écrivant avec une fécondité qui ne se démentira jamais, ses premières tentatives sont maladroites. Ces années 30 assez sombres pour lui se concluent toutefois par la publication de La Nausée et de Le Mur, qui suscitent l’estime de la critique. 

La guerre

La seconde guerre mondiale survient et Sartre est mobilisé. Le jeune individualiste est emporté dans la violence de l’histoire. Fait prisonnier en 1940, il prend brutalement conscience de son être social dans cette communauté d’hommes réunis par l’oppression. Cette expérience va maturer progressivement en lui. A son retour en France, il entre dans une résistance plutôt intérieure et peu spectaculaire. Rétif à l’action collective, il écrit. D’abord un pavé philosophique, L’Être et le néant (1943) puis une pièce de théâtre rebelle, Les Mouches. Comme Flaubert, son contraire et son frère, il est un homme-plume.

L'engagement et la célébrité

A la Libération, dans un monde où tout est à faire, le public trouve en l’œuvre de Sartre ce dont il avait besoin : une philosophie affirmant la liberté absolue de l’homme. Jusqu’au début des années 1960, l’homme-plume exercera une domination impériale dans le monde intellectuel. Sa parole est attendue et entendue partout sur le globe. Il faut dire que son activité tient du prodige : dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, philosophe, journaliste politique et fondateur de revues, critique littéraire et critique d’art, biographe, il excelle infatigablement sur tous les fronts de l’intelligence. Fustigeant les écrivains qui se croient au-dessus ou à distance du monde, il prend position et s’engage violemment dans les débats qui agitent son temps (luttes anticoloniales, affrontement Est-Ouest…). 

Sartre évoque le grand tournant de sa vie (Autoportrait à 70 ans, 1975).

Une conclusion ? (Autoportrait à 70 ans, 1975).

 Dans les années 60, son influence diminue quelque peu. La Critique de la raison dialectique (1960), qu’il parvient à finir en croquant un tube de Corydrane par jour, laisse perplexe la nouvelle scène intellectuelle qui s’installe. On tente même de l’enterrer vivant en lui donnant un prix Nobel qui vient récompenser la démystification de sa névrose littéraire (Les Mots, 1963), mais il le refuse. 

La révolution permanente

Bien que fatigué par une vie extraordinairement intense, Sartre trouve un second souffle après Mai 68, qui le surprend et l’enchante. Du monde entier, on vient à lui comme à Voltaire pour trouver un appui à sa cause. D’une générosité proverbiale qui le laisse d’ailleurs dans un étrange dénuement, Sartre signe presque tout, chèques et pétitions. Il devient de son vivant une figure à demi-légendaire dont l’aura s’augmente par les livres de Simone de Beauvoir (historiographe dévouée) et par un charisme dépouillé de toute posture et de toute vanité. Mais Sartre est dévoré par l’urgence de l’œuvre infinie à écrire dans une vie limitée. Il abuse d’excitants de toutes sortes pour achever son travail sur Flaubert. En 1973, après trois tomes et 2800 pages publiées, la machine en surchauffe finit par éclater : une attaque cérébrale le laisse presque entièrement aveugle. 

Diminué mais nullement gâteux, cet homme gai et optimiste continuera à mettre en question ses idées jusqu’au seuil de la mort, qui survient en 1980. Dans l’improvisation et la cohue, une foule immense suivra le cortège funèbre du dernier grand écrivain français, jusqu’au cimetière Montparnasse.

Paradoxe

« En fait, nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d’être libres. Nous sommes condamnés à la liberté. »

 

L’Être et le Néant

Sartre par lui-même

Courts extraits de Autoportrait à 70 ans, entretiens réalisés en 1975 par Michel Contat. Sartre est alors devenu aveugle.

Sartre et son temps

La vie de Sartre s’est écrite en deux actes. Dans le premier, qui dura jusqu’à la guerre, l’écrivain se voyait comme un démystificateur de toutes les conduites individuelles fuyant devant la liberté angoissante de l’homme (ce qu’il appellera notamment la mauvaise foi). Justifié par ce mandat littéraire, il se tenait à l’écart des luttes sociales pour se consacrer à son œuvre.

Pendant et après la guerre, Sartre se rendit compte que ce qu’il tenait pour sa mission était en réalité le résultat d’une névrose. D’autre part, il prit conscience que la liberté individuelle est toujours engluée dans des rapports de force qui la dépassent et l’oppriment. Tout écrivain devait donc d’abord œuvrer pour la libération de tous au lieu de distraire un lectorat essentiellement bourgeois.

L’engagement conduit à l’action. A cet égard, Sartre n’était pas un apôtre de la bienveillance. Condamner toute violence au nom de valeurs abstraites et absolues, c’est s’interdire de peser contre les injustices et en définitive s’en faire le complice. On le critiqua beaucoup pour avoir soutenu des terroristes, qu’il pouvait considérer d’abord comme des résistants, selon la valeur de leur cause.

Extrait d’une conférence de J.-P. Sartre donnée en 1946 à la Sorbonne.

Sa place dans l'histoire de la littérature

Comme il l’a décrit lui-même dans Les Mots, Sartre s’est très tôt senti destiné à intégrer la litanie des saints patrons de la littérature française. C’est ce qui est arrivé : au XXe siècle, Sartre occupe peu ou prou la place que tenait Victor Hugo au XIXe siècle (si l’on remplace la poésie par la philosophie). On peut aussi lui adjoindre celles de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau.

Sartre s’est voulu le chantre du roman américain contre une tradition française incarnée par Mauriac (voir son article « François Mauriac et la liberté » dans Situations I). Comme toujours avec lui, la réalité est plus complexe. Normalien et boulimique de lecture dans sa jeunesse, il s’est avant tout nourri d’une immense culture classique qui imprègne constamment son style. C’est La Fontaine qui inspire le titre de son article écrit contre l’arrivée de De Gaulle au pouvoir : « Les Grenouilles qui demandent un roi ». Son grand amour littéraire est Stendhal. Sa dernière œuvre théâtrale est une adaptation des Troyennes d’Euripide, dans des versets lyriques qui font penser à Paul Claudel… 

Un écrivain d'avenir

Si Sartre est assez dévalué aujourd’hui comme écrivain, c’est plutôt en raison de ses choix politiques et de sa réputation d’auteur à thèse. Il est permis de penser qu’on le relira un jour avec plus de recul : ses romans et nouvelles sont très bons, ses pièces sont presque toutes excellentes, ses essais sont animés d’une verve incomparable, ses écrits autobiographiques sont passionnants.

L'extraordinaire Jean-Paul Sartre

Difficile de cerner cet auteur hors-normes qui déborde toujours des jugements qu’on peut formuler à son endroit. Son style est insaisissable. Sartre touche à tous les genres avec des doigts de fée : un drame antique (Les Mouches), une parodie de drame bourgeois (Huis-Clos), une farce (Nekrassov), une pièce historique à grand spectacle (Le Diable et le bon dieu), une comédie (La Putain respectueuse), et même un mystère chrétien (Bariona)… Devant cette polygraphie frénétique, doit-on soupçonner Sartre d’avoir joué au grand écrivain ? Ne s’est-il pas perdu dans sa virtuosité ? N’est-il pas plutôt en réalité, comme le suggère Alain Buisine, « un individu fabuleusement passionnant et enthousiasmant qui n’a jamais cessé d’écrire » ?

Sa personnalité, aussi bien que son œuvre, fascine et déroute. Habité par un immense orgueil, il était dépourvu de vanité et refusait tous les honneurs. Alors que son travail lui procurait des revenus considérables, Sartre ne possédait rien et vivait dans un petit appartement vide. Radicalement étranger aux épanchements de la sensibilité, il a pourtant écrit sur Gide, Nizan, Camus des textes d’une pénétration extraordinaire. Sa générosité était légendaire : mais procédait-elle de la bonté ou d’un appétit de domination ? Derrière tous ces paradoxes se cache une unité profonde qu’on cherche et qui nous échappe. Lire Sartre, c’est donc toujours aussi entrer dans une ambigüité qui vaut mieux et plus que les formules péremptoires auxquelles ont le réduit.

Le style (Autoportrait à 70 ans, 1975).

Le plat ou la boisson

Café et cigarettes.

Grand consommateur de charcuterie, de whisky et d’excitants divers, Sartre n’était pas un gourmet : il considérait tout ce qui entrait dans son corps comme un carburant chargé de faire tourner la machine à plein régime. D’après son secrétaire Jean Cau, il avalait plutôt qu’il ne mangeait. Son aversion pour la nature le conduisait par ailleurs à rejeter tout ce qui sent trop la terre ou l’animal, comme les légumes, les grillades et les produits lactés. Il aurait sans doute apprécié la cuisine moléculaire. Mais je resterai fidèle à l’image de Jean-Paul Sartre travaillant dans les troquets : café et cigarettes.

Œuvres majeures

Romans et récits

1938

La Nausée

La première œuvre littéraire publiée par l’auteur. Roquentin fait la découverte de la contingence et de la liberté qui en découle. Un roman original et sombre, mais on sent tout de même qu’un professeur de philosophie tient la plume.

« Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. C’est ce qui dupe les gens ; un homme, c’est toujours un conteur d’histoires, il vit entouré de ses histoires et des histoires d’autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s’il la racontait. »

1939

Le Mur

D’après l’auteur, ce recueil présente « cinq petites déroutes tragiques ou comiques ». A vrai dire, le comique est plutôt grinçant. Ces nouvelles acerbes et dérangeantes sont une réussite, en particulier » L’Enfance d’un chef », à l’allure de petit roman.

« Ce qu’il y a c’est qu’en réalité on ne peut jamais prendre ça dans ses mains, si seulement ça pouvait rester tranquille, mais ça se met à bouger comme une bête, ça durcit, ça me fait peur, quand c’est dur et tout droit en l’air, c’est brutal ; ce que c’est sale l’amour.  »

1945

L'âge de raison

Les romans de Sartre ont mauvaise presse. C’est injuste. Ils ont de grandes qualités et de petits défauts. Le premier tome du cycle Les Chemins de la liberté met en scène un couple pris dans les affres de l’avortement, à l’époque où il était interdit.

« « Une vie, pensa Mathieu, c’est fait avec de l’avenir comme les corps sont faits avec du vide. » Il baissa la tête : il pensait à sa propre vie. L’avenir l’avait pénétrée jusqu’au cœur, tout y était en instance, en sursis. Les jours les plus anciens de son enfance, le jour où il avait dit : je serai libre, le jour où il avait dit : je serai grand, lui apparaissaient, encore aujourd’hui, avec leur avenir particulier, comme un petit ciel personnel tout rond au-dessus d’eux, et cet avenir, c’était lui, lui tel qu’il était à présent, las et mûrissant… »

1945

Le sursis

Plus audacieux sur le plan narratif que son prédécesseur, le tome II de la série raconte l’imminence des accords de Munich à partir de points de vue éclatés. Virtuose.

« C’était une chaleur blanche et poussiéreuse, pompeuse, sceptique, surannée, une chaleur à collerette, du temps de Frédéric II ; au fond de cette chaleur, un vieil Anglais s’ennuyait, un vieil Anglais du temps d’Édouard VII et tout le reste du monde était en 1938. »

1949

La Mort dans l'âme

Juin 40. C’est la débâcle, puis l’occupation. Faut-il fuir, résister, tirer cyniquement parti de la situation ? Sartre met en scène les choix possibles à travers ses personnages attachants ou repoussants -son double romanesque (Mathieu) optant bien sûr pour une héroïque résistance ! Sans doute le meilleur de la série.

« Il s’approcha du parapet et se mit à tirer debout. C’était une énorme revanche ; chaque coup de feu le vengeait d’un ancien scrupule. Un coup sur Lola que je n’ai pas osé voler, un coup sur Marcelle que j’aurais dû plaquer, un coup sur Odette que je n’ai pas voulu baiser. Celui-ci pour les livres que je n’ai pas osé écrire, celui-là pour les voyages que je me suis refusés, cet autre sur tous les types, en bloc, que j’avais envie de détester et que j’ai essayé de comprendre. Il tirait, les lois volaient en l’air, tu aimeras ton prochain comme toi-même, pan dans cette gueule de con, tu ne tueras point, pan sur le jeton d’en face. »

Philosophie

1943

L'Être et le Néant

Sous-titre : Essai d’ontologie phénoménologique. Cet ouvrage massif et technique s’adresse aux philosophes professionnels et constitue le cœur de la pensée de Sartre. Quelques passages plus littéraires (le garçon de café, la coquette) peuvent trouver une audience plus large.

« Un épicier qui rêve est offensant pour l’acheteur, parce qu’il n’est plus tout à fait un épicier. La politesse exige qu’il se contienne dans sa fonction d’épicier, comme le soldat au garde-à-vous se fait chose-soldat avec un regard direct mais qui ne voit point, qui n’est plus fait pour voir, puisque c’est le règlement et non l’intérêt du moment qui détermine le point qu’il doit fixer (le regard « fixé à dix pas »). Voilà bien des précautions pour emprisonner l’homme dans ce qu’il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu’il n’y échappe, qu’il ne déborde et n’élude tout à coup sa condition. »

1960

Critique de la raison dialectique

Comment la liberté peut-elle exister tandis que l’histoire et les forces socio-économiques se retournent contre elle ? Ouvrage d’une folle ambition, avec de belles intuitions et développements, mais qui sentent parfois un peu trop le Corydrane.

« Ce que nous nommons liberté, c’est l’irréductibilité de l’ordre culturel à l’ordre naturel. »

Écrits autobiographiques

1940 (publié en 1983)

Carnets de la drôle de guerre

En 1939, Sartre est mobilisé. On attend les Allemands et il ne se passe rien encore.  Plongé dans la promiscuité d’une caserne, il écrit toute la journée sur ses camarades, sur ce qu’il vit, ses projets philosophiques ou romanesques. Une plongée dans le cerveau de Sartre qui donne le tournis et qui est un chef d’œuvre d’improvisation.

« Vis-à-vis de Gauguin, Van Gogh et Rimbaud j’ai un net complexe d’infériorité parce qu’ils ont su se perdre. Gauguin par son exil, Van Gogh par sa folie et Rimbaud, plus qu’eux tous, parce qu’il a su renoncer même à écrire. Je pense de plus en plus que, pour atteindre l’authenticité, il faut que quelque chose craque. »

1951/52 (publié en 1991)

La Reine Albermarle, ou le dernier touriste

Dans ce livre sur l’Italie jamais terminé ni même organisé, rédigé en « vacances », Sartre s’abandonne souvent à l’écriture pour elle-même. Un crime contre les exigences de Qu’est-ce que la littérature ! On y trouvera peut-être même son style le plus personnel. Sartre y coïncide presque avec lui-même.

« Le touriste jette une pincée de poudre insecticide dès qu’il arrive. Les habitants crèvent comme des punaises. Restent tous ces palais, autrefois habités. »

1963

Les Mots

Mais d’où vient cette croyance en mon destin de grantécrivain ? En démystifiant son rapport aux mots, Sartre signe là son adieu à la littérature. Paradoxalement, c’est aussi son livre le plus fignolé sur le plan du style.

« J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées ; droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. »

Essais

1946

Réflexions sur la question juive

Ce brillant essai publié au sortir de la guerre ne s’attache pas à définir le judaïsme, mais à élucider l’antisémitisme et les mécanismes de discrimination. Un Sartre Pardaillan et œil de lynx.

« Le démocrate n’est pas fou. Il se fait l’avocat du Juif parce qu’il voit en lui un membre de l’humanité ; or, l’humanité a d’autres membres qu’il faut pareillement défendre, le démocrate a fort à faire : il s’occupe du Juif quand il en a le loisir ; l’antisémite n’a qu’un seul ennemi, il peut y penser tout le temps ; c’est lui qui donne le ton. Vigoureusement attaqué, faiblement défendu, le Juif se sent en danger dans une société dont l’antisémitisme est la tentation perpétuelle. »

1948

Qu'est-ce que la littérature ?

Bien qu’il soit un peu gâté par une densité parfois fatigante, cet essai ouvre et débrouille des questions capitales : pour qui écrit-on ? A quelle fin ? Selon Sartre, la littérature doit prendre conscience qu’elle est toujours un acte dans un moment historique donné et relativement à un certain public. Polémique mais tonifiant.

« L’art d’écrire n’est pas protégé par les décrets immuables de la Providence ; il est ce que les hommes le font, ils le choisissent en se choisissant. S’il devait se tourner en pure propagande ou en pur divertissement, la société retomberait dans la bauge de l’immédiat, c’est-à-dire dans la vie sans mémoire des hyménoptères et des gastéropodes. Bien sûr, tout cela n’est pas si important : le monde peut fort bien se passer de la littérature. Mais il peut se passer de l’homme encore mieux. »

1952

Saint Genet, comédien et martyr

Ce livre de philosophie appliquée, touffu, vivant, étincelant, est peut-être le plus important de Sartre. C’est une tentative maximale de comprendre un homme à travers tout ce qu’il fait et donne à voir. Qu’il ait réussi ou non, le livre trouve un écho universel qui déborde le cas Genet.

« vous êtes avec tous, vous écrivez pour tous, vous prenez Dieu à témoin ou l’espèce humaine, ou l’histoire, ou vos voisins de palier, vous êtes l’instrument docile d’une famille, d’un milieu, d’une profession, d’un parti, d’une Eglise, vous recevez vos pensées du dehors par les journaux, la radio, les conférences et les discours pour les redistribuer aussitôt, vous ne restez pas un moment sans parler, sans écouter et jamais vous ne dites ni n’entendez que ce que n’importe qui eût dit ou entendu à votre place, vous subissez du réveil à la nuit la tyrannie de la face humaine, vous n’avez pas de secrets, pas de mystère ni ne voulez en avoir – et pourtant d’une certaine manière vous êtes seuls. »

1971-1972

L'Idiot de la famille

Ah, Flaubert ! Le frère ennemi de Sartre qui lui fera rendra gorge. Terrassé par une attaque qui le laissera aveugle, Sartre n’arrivera pas à finir cette somme gigantesque qui procède de la même tentative que Saint Genet. Plus il écrivait, plus il y avait à dire.

« L’ennui est peine d’amour qui s’ignore. »

Théâtre

1940 (Publié en 1967)

Bariona

En vue de la nuit de Noël 1940, au stalag 12D, on demande à Sartre d’écrire une pièce qui puisse parler à tous les prisonniers. Il produira en quelques jours un Mystère de la nativité existentialiste mais chrétien tout de même. Et c’est au cours de cette représentation qu’il prendra conscience de la puissance du théâtre.

« BALTHAZAR : Écoute : le Christ souffrira dans sa chair parce qu’il est homme. Mais il est Dieu aussi, et avec toute sa divinité, il est par-delà cette souffrance. Et nous autres, les hommes faits à l’image de Dieu, nous sommes par-delà toutes nos souffrances dans la mesure où nous ressemblons à Dieu.  »

1943

Les Mouches

Pendant l’entre-deux-guerres, la réécriture dramatique des mythes antiques était à la mode (Giraudoux, Anouilh…) Sartre exploite cette veine en faisant de la triste famille des Atrides le nœud d’un drame existentialiste. Certains l’ont proclamé une œuvre de résistance aux nazis. Mouais.

« Un homme libre, c’est comme une brebis galeuse dans un troupeau. Il va contaminer tout mon royaume et ruiner mon œuvre.  »

1944

Huis-clos

Pièce simple et épurée, parodie de drame bourgeois, Huis-clos est un drame efficace qui nous montre pris au piège du regard d’autrui. La célèbre formule ci-dessous mériterait de figurer dans un Dictionnaire des idées reçues sur Sartre.

« Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru… vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril… ah ! Quelle plaisanterie. Pas besoin de gril, l’enfer, c’est les autres. »

1947

La Putain respectueuse

Dans le sud des Etats-Unis, une prostituée a surpris le meurtre d’un noir par un jeune homme blanc. Une tactique machiavélique saura lui faire abandonner son témoignage. Un texte fort qui illustre parfaitement bien la théorie sartrienne de la littérature engagée.

« Quand des blancs qui ne se connaissent pas se mettent à parler entre eux, il y a un nègre qui va mourir. »

1948

Les Mains sales

Ce drame politique est l’une des pièces les plus réussies de Sartre. Procommuniste, anticommuniste ? Difficile à dire… En tous cas, elle fut interdite dans tout l’URSS.

« Comme tu tiens à ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains. Eh bien, reste pur ! A quoi cela servira-t-il et pourquoi viens-tu parmi nous ?
La pureté, c’est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants.
Moi j’ai les mains sales. Jusqu’aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. »

1951

Le diable et le bon dieu

Cette pièce ambitieuse, forte et longue, qui se déroule dans l’Allemagne violente du XVIe siècle, est rarement montée. D’ailleurs, l’ombre de Pierre Brasseur et de Jean Vilar plane sur les acteurs… Tour à tour criminel puis homme de bien, Goetz se cherche, mais mal puisqu’il se croit sous le regard de Dieu.

« Mais que me font les hommes ? Dieu m’entend, c’est à Dieu que je casse les oreilles et ça me suffit, car c’est le seul ennemi qui soit digne de moi. Il y a Dieu, moi et les fantômes. C’est Dieu que je crucifierai cette nuit, sur toi et sur vingt mille hommes parce que sa souffrance est infinie et qu’elle rend infini celui qui le fait souffrir. Cette ville va flamber. Dieu le sait. En ce moment il a peur, je le sens… »

1953

Kean (d'après Alexandre Dumas)

Une pièce sur un acteur ? Sartre se frotte les mains. La comédie de l’homme qui cherche à fuir sa liberté constitue l’un de ses sujets de prédilection. Une réécriture plus forte, à mon avis, que l’original de Dumas.

« Vous venez ici chaque soir et vous jetiez des bouquets sur la scène en criant bravo. J’avais fini par croire que vous m’aimiez… Mais dites donc, mais dites donc. Qui applaudissiez-vous ? Hein ? Othello ? Impossible : c’est un fou sanguinaire. Il faut donc que ce soit Kean. « Notre grand Kean, notre cher Kean, notre Kean national. » Eh bien le voilà votre Kean ! (Il tire un mouchoir de sa poche et se frotte le visage. Des traces livides apparaissent.) Oui, voilà l’homme. Regardez-le. Vous n’applaudissez pas ? (Sifflets) C’est curieux tout de même, vous n’aimez que ce qui est faux. »

1959

Les Séquestrés d'Altona

Après avoir commis des crimes de guerre, le fils d’un industriel allemand se séquestre volontairement dans une pièce de la maison de famille. Pièce dense, complexe, aux multiples résonances (le père, la culpabilité, la jalousie…), et la plus sombre de Sartre.

« — Les fous disent la vérité, Werner.
— Vraiment ? Laquelle ?
— Il n’y en a qu’une : l’horreur de vivre. »

1965

Les Troyennes

Sartre avait débuté sa carrière théâtrale en s’inspirant de l’Antiquité (Les Mouches), il la boucle par une adaptation de la tragédie d’Euripide. Bien entendu, la violence des guerres coloniales résonne dans le texte millénaire. L’écriture de Sartre se fait lyrique, assez proche du verset claudélien. Ce diable d’homme était décidément capable de tout ! 

« A présent vous allez payer.
Faites la guerre, mortels imbéciles,
ravagez les champs et les villes,
violez les temples, les tombes,
et torturez les vaincus.
Vous en crèverez
Tous. »

Critique littéraire

1947

Situations I

Les Situations comptent 10 volumes mais il s’agit là certainement du plus lisible aujourd’hui. On y trouve notamment son article déchirant Mauriac à belles dents, mais aussi des études sur le roman américain où Sartre démonte les mécanismes littéraires les plus dissimulés.

« Monsieur Mauriac a écrit un jour que le romancier était pour ses créatures comme Dieu pour les siennes. […] Mais un roman est écrit par un homme pour des hommes. Au regard de Dieu, qui perce les apparences sans s’y arrêter, il n’est point de roman, il n’est point d’art, puisque l’art vit d’apparences. Dieu n’est pas un artiste ; M. Mauriac non plus. »

Les œuvres de Sartre

Théâtre

Bariona (1940, publié en 1967)

Les Mouches (1943)

Huis-clos (1944)

La Putain respectueuse (1947)

Les Mains Sales (1948

Le Diable et le bon dieu (1951)

Kean, d’après Alexandre Dumas (1953)

Nekrassov (1955)

Les Séquestrés d’Altona (1959)

Les Troyennes (1965)

Essais

Réflexions sur la question juive (1946)

Qu’est-ce que la littérature ? (1948)

Saint Genet, Comédien et martyr (1952)

L’Idiot de la famille (1971-1972)

Situations, 10 volumes.

Philosophie

L’Imaginaire (1940)

L’Être et le Néant (1943)

Critique de la Raison dialectique (1960)

L’Espoir maintenant. Entretiens avec Benny Lévy. (1980)

Romans et nouvelles

La Nausée (1938)

Le Mur (1939)

L’âge de Raison (1945)

Le sursis (1945)

La mort dans l’âme (1949)

Écrits autobiographiques

Carnets de la drôle de Guerre (1940, publié en 1983)

Les Mots (1963)

La Reine Albermarle (1951/52, publié en 1991)