Littérature française

La perversion mise à nu

La vie de Choderlos de Laclos

Né en octobre 1741 à Amiens dans une famille de noblesse minuscule et récente, Pierre Choderlos de Laclos (on prononce « chaud ») est l’un des rares militaires professionnels de la littérature française. Poussé par son père et plein d’ambition, il fait ses classes dans l’artillerie et y poursuit sa carrière. Hélas ! En géopolitique, c’est le calme plat : la France signe la fin de la guerre de sept ans en 1763. Laclos mène donc jusqu’à la révolution une vie ennuyeuse de garnison. Sa progression dans la hiérarchie est bloquée par sa naissance. Inventif et méthodique, Laclos tâche de se faire remarquer en écrivant des traités techniques et en prenant part à des polémiques de stratégie militaire. Sans résultat. Il investit dès lors son désir de gloire dans la littérature. Chargé de superviser la construction d’un fort à l’île d’Aix, il se plonge dans l’écriture des Liaisons dangereuses, poursuivie au cours de congés prolongés.

Les Liaisons dangereuses, roman scandaleux

Le livre paraît dans la quarantième année de l’auteur, en 1782. L’audace de ce roman par lettres sidère le public. Le succès est immédiat mais l’armée apprécie extrêmement peu un roman aussi dérangeant. Choderlos se marie avec Marie-Soulange Duperré et semble avoir été un modèle d’affection de fidélité. Il entre dans les bourrasques de la révolution à 48 ans, suit Bonaparte premier consul et meurt en 1803 lors d’une campagne militaire à Tarente, en Italie.

« Si je vais avec vous à Versailles, [...] je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres »

 

Marcel Proust

Laclos et son temps

Le XVIIIe est en France un siècle athée. Il n’est plus question de faire, comme Pascal un siècle plus tôt, l’apologie de la religion chrétienne. On se moque des prêtres, on combat le clergé, les questions morales, politiques, éducatives, sont évoquées sans tabou. Laclos lui-même écrira un essai sur l’éducation des femmes, où il accuse la société de les avoir réduit en esclavage et « accoutumé à la servitude ». Il leur conseille de s’unir entre elles (« n’attendez point le secours des hommes, auteurs de vos maux ») et de renverser la table : « apprenez qu’on ne sort de l’esclavage que par une grande révolution ». Comme les auteurs de son temps, Laclos s’occupe très peu de Dieu et amène l’idée que l’immoralité n’est pas toujours où l’on croit.

« L’autorité illusoire que nous avons l’air de laisser prendre aux femmes, est un des pièges qu’elles évitent le plus difficilement. »

 

Valmont

Sa place dans l'histoire de la littérature

La littérature est aussi une affaire d’influence, et Laclos doit beaucoup à Rousseau. Jugeant La Nouvelle Héloïse « le plus beau des ouvrages produits sous le titre de roman », Laclos reprend les codes du roman par lettres, si populaire depuis les Lettres persanes. Rien de nouveau à cet égard.

La profonde originalité de Laclos, c’est d’avoir donné un portrait extrêmement cru de la perversion, sans l’accompagner de tout un catéchisme expliquant qui est bon, qui est méchant (à la différence de l’adaptation très faible de Netflix en 2022). Laclos ne dénonce rien, il raconte une histoire. Madame de Merteuil est-elle victime ou coupable ? On peut se poser la même question pour Madame Bovary. En posant comme principe narratif que l’auteur ne doit pas juger ses personnages, Flaubert a fondé le roman moderne. A-t-il pu être influencé par Laclos ? Il n’est pas interdit de le penser. Quoi qu’il en soit, cette distance respectueuse des auteurs vis-à-vis de leurs personnages a permis aux deux héroïnes de traverser les siècles.

« L'expérience personnelle est chère et tardive ; il est donc utile de profiter de celle des autres. C'est dans les livres que celle-là se trouve. »

 

Choderlos de Laclos, Essai sur l'éducation des femmes

Pourquoi Laclos est un écrivain extraordinaire

Lors de sa parution en 1782, Les Liaisons dangereuses ont provoqué des réactions perplexes : on louait la profondeur des caractères dessinés, tout en étant perturbé par leur aspect à la fois maléfique et séduisant. C’est la force de ce roman et c’est pourquoi il est toujours lu et source d’inspiration. Madame de Merteuil est une figure presque féministe par son désir d’émancipation totale, elle est belle, elle sent bon, elle est attirante ; en même temps, elle est d’une perversion effroyable. C’est l’un des personnages les plus marquants de toute la littérature. Contrairement aux caractères classiques traditionnels, tout d’une pièce, ceux des Liaisons dangereuses sont complexes et peuvent évoluer dans le temps.

« ... ce mot de perfide m’a toujours fait plaisir ; c’est, après celui de cruelle, le plus doux à l’oreille d’une femme, et il est moins pénible à mériter. »

 

Madame de Merteuil

Extraits

Les Liaisons dangereuses

De l'Education des femmes