Littérature française

Marin Marais, « Les Voix Humaines » (Deuxième Livre de pièces de viole). Partition parue en 1701.

 

Louis Le Nain, « la tabagie » (1643). Musée du Louvre, Paris.

C’est dans ce clair-obscur que l’on peut trouver une image du style de La Bruyère : les contours de l’homme sont fuyants et changent selon le point de vue que l’on prend sur eux.

 

La nature humaine

La Bruyère s’interroge sur la nature de l’homme. Il ne le fait pas à la manière d’un médecin ou d’un philosophe, mais plutôt comme un anthropologue : il recueille des faits, note des observations, des parallèles ou des contradictions, en tire certaines conclusions mais sans la prétention de construire un système. Pour lui, l’homme est si divers, successif, ondoyant, qu’il ne pourrait faire l’objet d’une science. C’est pourquoi, si Théophraste, auteur grec du IVe siècle avant J.-C., avait l’ambition dans ses Caractères de classifier les comportements humains comme des plantes, bientôt le projet de La Bruyère donne une part un peu plus grande à l’ombre, comme dans le tableau des frères Le Nain (haut de page) : l’homme est par bien des côtés sombre et énigmatique.

Pour montrer ces différents aspects et nous interroger sur nous-mêmes, La Bruyère emploie plusieurs techniques. En particulier, comme le faisait déjà Montaigne, il cherche à changer notre perspective sur les humains, en prenant le point de vue d’une culture éloignée, ou même celui des animaux.

« J’entends corner sans cesse à mes oreilles : l’homme est un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition ? Sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l’êtes accordée à vous-mêmes ? »

Que penser de la nature humaine quand on voit la foule se presser à une exécution publique avec appétit pour bien regarder le visage « d’un homme qui sait qu’il va mourir » ? « Vaine, maligne, et inhumaine curiosité », écrit La Bruyère. Inhumaine, et pourtant humaine : voilà bien quelque chose de sombre et d’énigmatique.

Plaire et instruire

La Bruyère cherche-t-il à instruire les hommes par déformation professionnelle, en mettant sur le papier ce qu’il tentait d’inculquer à son détestable élève le duc de Bourbon ? Non. En réalité, la plupart des auteurs du XVIIe siècle prétendent instruire ou élever leur public. Pour Molière, il s’agit de « corriger les hommes en les divertissant ». Blaise Pascal cherche à ouvrir les yeux des hommes sur leur condition pour les faire parier en faveur de la religion chrétienne. Les fables de La Fontaine s’achèvent toutes par une instruction à l’intention du lecteur :

« Tout flatteur vit au dépends de celui qui l’écoute

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »

Une leçon ? Quelle barbe ! Heureusement, les classiques ne sont pas des professeurs de morale. Qu’ils le veuillent ou non, ce sont des artistes, et des artistes qui veulent plaire. Molière le dit franchement : « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire ». C’est donc le plaisir du public qui est le grand juge. La Bruyère lui-même, même s’il note qu’on « ne doit écrire que pour l’instruction », le reconnaît bien volontiers : « l’orateur et l’écrivain ne sauraient vaincre la joie qu’ils ont d’être applaudis ». Plaire ou instruire, il faut choisir ? Les classiques répondent que non, on peut faire les deux. Il faut prendre un peu de champ sur notre vie, sur nos automatismes, tâcher de se tirer vers le haut, et les lecteurs avec. Mais cette démarche d’élévation peut se faire dans le plaisir, celui de l’auteur, et celui du lecteur.

« Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des mœurs si cultivées, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes barbares pour quelques peuples. »

 

La Bruyère, Les Caractères

Louis Le Nain, Famille de paysans dans leur intérieur (1642). Musée du Louvre, Paris.

Cette œuvre à la fois toute simple et d’une présence extraordinaire par la force des personnages fait elle aussi penser à l’art de La Bruyère, qui comme celui de Louis Le Nain tend vers le réalisme, dans un siècle classique.

Vacuité et divertissement

La Bruyère a un merveilleux talent pour nous montrer avec quelle application nous pouvons passer notre journée à des riens : « Qui considérerait bien le prix du temps, et combien sa perte est irréparable, pleurerait amèrement sur de si grandes misères. » Il est souvent bien proche de Blaise Pascal et de la notion de divertissement :

« L’on ne se rend point sur le désir de posséder et de s’agrandir : la bile gagne, et la mort approche, qu’avec un visage flétri, et des jambes déjà faibles, l’on dit : ma fortune, mon établissement. »

Moins philosophe que Blaise, Jean de La Bruyère n’en tire pas de conclusions quant à des mécanismes psychologiques inconscients liés à l’angoisse de la mort. Il se contente le plus souvent de décrire des comportements, des traits de caractère qui lui paraissent curieux. Par cette sobriété, les hommes paraissent sous sa plume à la fois grotesques et vides, comme des marionnettes ; de ce fait, à la vacuité de nos occupations répond aussi une espèce de vacuité intérieure. Pourtant, nous dit La Bruyère, il suffirait de prêter attention à ce qui le mérite véritablement. Il est vrai que ce n’est pas toujours ce qui est socialement valorisé. Quand on lui demande à quoi il passe son temps, il est bien embêté :

« Si je réplique que c’est à ouvrir les yeux et à voir, à prêter l’oreille et à entendre, à voir la santé, le repos, la liberté, ce n’est rien dire. Les solides biens, les grands biens, les seuls biens ne sont pas comptés, ne se font pas sentir. Jouez-vous ? masquez-vous ? il faut répondre. »

Un art très français

L’histoire propre à la littérature française a donné à celle-ci une certaine spécificité, lui a fait exploiter certains gisements et en délaisser d’autres. Par exemple, on ne peut pas dire que son domaine de prédilection soit l’imaginaire, le fantastique, l’épique (il faudrait plutôt aller vers l’Angleterre et les pays anglo-saxons). Une des caractéristiques de la littérature française serait plutôt d’être située au point d’intersection entre la vie et la réflexion.

Décrire la vie et tâcher d’y réfléchir, c’est précisément le but de La Bruyère (et des moralistes de son temps). Pour nous, c’est presque synonyme de littérature, car de nombreux et grands auteurs français ont pris cette voie : Voltaire, Balzac, Proust, Yourcenar, etc. Mais ce n’est pas la trajectoire de la littérature aux États-Unis d’Amérique par exemple, qui se construira beaucoup en refusant d’approfondir explicitement les motivations psychologiques, pour se concentrer sur la narration de l’histoire.

Par ailleurs, à l’époque où Jean de La Bruyère écrivait, et avec son approbation, on venait juste de poser un panneau sens interdit devant la voie ouverte par Rabelais à la Renaissance, sauvage et un peu effrayante. Il fallait donc écrire selon le bon goût. A cet égard, Jean de La Bruyère apporte un soin à la forme de ses ouvrages lui aussi très français. On le sent qui s’interroge au cours des neuf éditions successives qu’il a corrigées et complétées : mes phrases sont-elles de bon goût ? Bien équilibrées ? harmonieuses ? Charnues ? Élancées ? Il est plutôt un jardinier qu’un cavalier des steppes. Il faut comprendre que ça n’empêche pas le génie : « l’art naît de contraintes, vit de luttes, meurt de liberté », disait André Gide.

« La cour est comme un édifice bâti de marbre : je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs, mais fort polis. »

 

La Bruyère, Les Caractères

Portraits du XVIIe siècle : France d'en-haut et France d'en-bas

Nicolas de Largillière (1656-1746) est un peintre prolifique ayant laissé des centaines de tableaux, principalement des portraits commandés par des personnalités d’un niveau social élevé.

Les frères Le Nain se sont quant à eux surtout consacrés, au milieu du XVIIe siècle, à une peinture de l’humilité : de nombreuses scènes religieuses et des scènes de la vie paysanne.

Comme les écrits de Jean de La Bruyère, ces portraits disent quelque chose de leur temps, à la fois par le travail minutieux de l’artiste, l’austérité dépouillée du monde paysan et l’opulence parfois ostentatoire d’une certaine noblesse…