Littérature française
La Bruyère vignette

La Bruyère

Scruter les hommes

La vie de Jean de La Bruyère

Jean de La Bruyère est né en aout 1645 à Paris, dans une famille bourgeoise. Il fait de bonnes études chez les oratoriens, poursuit son parcours en faculté de droit à Orléans où il obtient sa licence à 20 ans. Il apprend le grec ancien et l’allemand : même si l’on sait peu de choses sur sa vie privée, il s’agit vraisemblablement d’un jeune homme studieux. A 28 ans, l’héritage d’un oncle lui permet d’acheter une charge rémunératrice et de vivre plus à son aise avec sa famille.

Pour des raisons mal connues -peut-être un vol qui l’aurait mis en difficulté financièrement, il entre au service du Grand Condé sur la recommandation de Bossuet et devient précepteur de l’espoir de la famille, le petit duc de Bourbon, malheureusement aussi pénible que noble, et qui d’après Saint-Simon deviendra un véritable tyran pour son entourage. Son travail -ou plutôt, son élève, lui donne du mal, mais sa situation dans une grande Maison lui donne un accès privilégié à la haute noblesse et à la comédie de la cour. Tout en observant avec attention ses contemporains, il travaille à un livre. Les Maximes de La Rochefoucauld ont paru en 1665, la réflexion sur les mœurs et la nature humaine est à la mode. En 1688, Jean de La Bruyère fait paraître Les Caractères ou les mœurs de ce siècle : ce livre sera celui de sa vie. L’ouvrage connaît un grand succès et à chaque nouvelle édition, Jean de La Bruyère l’enrichira de nouveaux contenus. Il est désormais reconnu comme un auteur important et entre à l’Académie française en 1693. Il meurt trois ans plus tard d’un AVC, à 51 ans.

« Être avec des gens qu'on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux tout est égal. »

 

Les caractères

La Bruyère et son temps

Fils de bourgeois, travaillant pour et dans une Maison de haute noblesse, Jean a disposé d’une position merveilleuse pour observer son temps. Peut-être parce qu’il est bourgeois et non pas noble, son « compas social » s’ouvre un peu plus que celui de Madame de Sévigné ou du duc de Saint-Simon : il ne se restreint pas à la cour, s’intéresse aux bourgeois et même aux paysans les plus pauvres, comme les frères Le Nain dans le domaine pictural (voir L’univers de La Bruyère).

La question du mérite

La Bruyère consacre toute une section de son livre au « mérite personnel ». C’est un sujet qui traverse le XVIIe et qui l’occupe beaucoup lui-même. Dans une société très hiérarchique et découpée en groupes sociaux étanches, comment faire reconnaître le mérite des individus indépendamment de leur naissance ? Louis XIV n’hésitait pas à prendre des ministres roturiers (comme Colbert par exemple) au détriment de prétendants de haute naissance. Les grands seigneurs grinçaient. Et pour quelqu’un comme le duc de Saint-Simon, c’était déjà le début de la fin, l’anarchie sociale ! La Bruyère trouvait, quant à lui, que cette reconnaissance selon le mérite marchait plutôt lentement et souffrait certainement de l’indifférence des puissants à son égard.

« Ne songer qu’à soi et au présent, source d’erreur dans la politique. »

 

La Bruyère, Les Caractères

Sa place dans l'histoire de la littérature

Tout en s’appuyant sur Théophraste, philosophe et botaniste ayant écrit des Caractères deux mille ans avant lui, Jean de La Bruyère s’inscrit dans un mouvement très neuf, et que l’on a appelé après coup le courant des moralistes : François de La Rochefoucauld, Blaise Pascal, et dans une certaine mesure Jean de La Fontaine. Qui sont-ils ? A la suite de Montaigne, ces auteurs s’interrogent sur la nature humaine et sur la façon de vivre des humains, les mœurs (Attention ! Les moralistes scrutent les mœurs et non la morale). A bien regarder l’homme vivre en société, son comportement semble étrange, contradictoire, voire inconscient : « pendant que son esprit tend à un but, son cœur l’entraîne insensiblement à un autre », écrit La Rochefoucauld. Prenant acte de ce morcellement qu’ils détectent au cœur de notre être, les moralistes utilisent une forme éclatée, brève et non systématique. Ils ne font pas des traités, mais proposent des réflexions courtes et denses sur divers sujets.

Si l’on adopte une perspective historique plus large, on peut voir dans La Bruyère encore autre chose. Il déborde un peu de son temps : par son ton parfois satirique, sa dénonciation des injustices de son temps, d’une société indifférente au mérite, il annonce le XVIIIe siècle : on croit parfois entendre Voltaire en le lisant.

« Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. »

 

La Bruyère, première phrase des Caractères

Le plaisir de lire La Bruyère

« C’est un métier que de faire un livre », dit La Bruyère. Et en effet, dans les lignes des Caractères, on sent l’effort et la volonté de l’artisan à l’ouvrage. Il est aux antipodes de Saint-Simon par le style : là où Saint-Simon écrit à la diable, avec désinvolture et dans l’improvisation, La Bruyère est réfléchi, minutieux, perfectionniste.

Ce sens du travail bien fait n’exclut pas la force dans l’expression, qui peut claquer comme un coup de fouet ; il n’exclut pas non plus la colère de l’écrivain face à la guerre. Montrant beaucoup d’indépendance dans sa pensée, La Bruyère a en outre une qualité rare parmi les écrivains de son siècle, et qui nous le rend plus proche : il est sensible au mépris social, et à l’indifférence des riches pour les pauvres. Il est le classique par excellence, et avec une palette d’expression qui va de la violence pascalienne jusqu’à l’ironie de Voltaire.

Exemplaire des Caractères avec "Clefs"

« Le public perdit bientôt après un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes, je veux dire La Bruyère, qui mourut d’apoplexie, à Versailles, après avoir surpassé Théophraste en travaillant d’après lui, et avoir peint les hommes de notre temps dans ses Nouveaux Caractères d’une manière inimitable. C’était d’ailleurs un fort honnête homme, de très bonne compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé »

 

duc de Saint-Simon, Mémoires

Extraits

Des ouvrages de l'esprit

Du mérite personnel

De la société et de la conversation

Des biens de fortune

De la ville

De la cour

Des grands

De l'homme

Des jugements