L’Honneur est un devoir, l’amour n’est qu’un plaisir, dit Corneille. Ce n’est pas l’opinion profonde de Marivaux. Pour ses personnages, dire « je suis ravi », ce n’est pas surtout exprimer l’idée d’une joie, mais celle d’un ravissement, au sens étymologique, d’un rapt. L’amant qui s’éprend d’une belle se sent soudain arraché à lui-même, dessaisi de sa liberté d’âme, jeté dans la dépendance d’un être dont il redoute, autant qu’il le désire, d’être le conquérant conquis. Car aimer c’est se livrer. Et c’est en ceci que le Normand Marivaux tient du Normand Corneille. Ses personnages ne supportent jamais sans lutte ni débat de s’abandonner aux sentiments qu’ils ressentent. Ils ne se laissent pas glisser avec le vertigineux délice romantique dans le profond d’une passion. Ils argumentent et disputent — et d’abord avec eux-mêmes. Ils prétendent être ravis librement, et ravir autrui dans la même liberté. Ils veulent obtenir du partenaire qu’il souhaite être conquis, qu’i accepte, comme eux-mêmes l’acceptent, cette sujétion redoutable et charmante de l’amour. L’amant de Marivaux ne veut rien obtenir de vive force, ce n’est point Valmont ni un roué. Il veut qu’on lui propose, il veut qu’on lui donne ce qu’il ose à peine demander. Il préfère les reculs et le temps perdu aux trop prompts abandons. Il ressent la peur d’aimer, mais elle implique la peur d’être aimé trop légèrement. Cet amour qu’il a voulu provoquer, il lui arrive de prétendre ne le plus vouloir. Les dérobades et les virevoltes des héros de Marivaux, ce jeu qui n’en est pas un, entre ce qu’on avance et ce qu’on retire, entre ce qui est donné puis repris, ce chassé-croisé d’incertitudes et de retours sur soi-même, ce n’est pas le désir de construire une pièce et d’en retarder le dénouement qui les nécessite. Les amants de Marivaux ont besoin, pour devenir voluptueusement aveugles, d’avoir vu clair en eux-mêmes. Ayant pris conscience que leur liberté intérieure était en péril, ils ont voulu la raffermir avant de la sacrifier. Et dès lors même qu’ils sont assurés de leurs sentiments, ils demandent encore au destin un peu de patience et de loisir : Ce qui se passe dans les fontaines profondes, dit Nietzsche, s’y passe avec lenteur. Il faut qu’elles attendent longtemps pour savoir ce qui est tombé dans leur profondeur. Oui, il y a quelque chose de cornélien dans ces personnages de Marivaux, toujours saisis au moment où l’adolescence, un long veuvage, la solitude les rendent plus vulnérables, mais qui s’efforcent avec un héroïsme courtois, de détourner d’eux un sentiment qui leur semble moins délicieux que menaçant. Une des héroïnes de Marivaux, celle d’un récit peu connu, avoue que lorsqu’elle s’aperçut de l’amour qu’elle commençait d’avoir pour un jeune homme, elle vit dans tout cela des présages qui menaçaient mon cœur d’un accident qui m’attachait,… une fatalité… où je m’abandonnais avec douceur et pourtant avec peine. Chaque mot ici est essentiel à la psychologie marivaldienne de l’amour : c’est une menace, celle d’un attachement, d’une fatalité, qui est douceur, mais également peine. Comme tous les durs personnages de l’univers cornélien, les douces silhouettes du salon de Marivaux refusent ce qui est fatalité et servitude, et d’abord l’amour.
Mais il suffit souvent de songer même à l’amour pour déjà en être la victime. C’est une des constructions dramatiques les plus fréquentes chez Marivaux, un de ses thèmes favoris, que celui de l’amour artificiellement provoqué par des comparses à la tête froide. Trivelin et Lisette décident que Silvia aimera le Prince. Arlequin et Colombine décident que Lélio aimera la Comtesse. Et c’est ce qui advient, en effet. Le conflit premier du théâtre de Marivaux, c’est la lutte entre l’amour-fatalité et l’amour-volonté, entre la nécessité quasi biologique et la liberté intérieure, entre la nature et cette belle nature artificielle que l’homme nomme le cœur humain. Voilà pourquoi ce théâtre, qui se donne les apparences de la futilité et du caprice, du badinage galant et du sourire à fleur d’âme, est en réalité un théâtre grave et souvent cruel. »
Claude Roy, in Les écrivains célèbres, tome II, éditions Lucien Mazenod, 1952.