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La Foire Saint-Germain, 1763. Collection Wallace, Londres. Cette foire du centre de Paris était très souvent le lieu de représentation des pièces de Marivaux.

« Elle mérite d’être mis au nombre des grands plaisirs de Paris. […] Tout y est pêle-mêle, les maîtres avec les valets & laquais, les filoux avec les hônetes gens. Les courtisans les plus raffinez, les plus jolies filles, les filoux les plus subtils, sont comme entrelacez ensemble. Toute la foire fourmille de monde, depuis l’entrée jusqu’au bout. »

Guide de voyage allemand de J.-C. Nemeitz, 1727.

L'amour et l'inconscient

Il semble parfois que Marivaux regarde les hommes comme un zoologiste observe les fourmis ou les suricates. Les sentiments qui nous paraissent naturels lui sont un sujet d’étonnement. Quels sont ces drôles d’animaux trahis par leurs affects et par leur langage ? Comment peut-on être à la fois si futile, si dramatique et si inconstant ?

Hélas ! la pauvre espèce ! elle est, pour qui l’examine, encore plus comique que haïssable. 

(La Surprise de l’Amour)

Parmi toutes les caractéristiques qui font des hommes une espèce à part, l’amour suscite particulièrement l’intérêt de l’auteur. Pour saisir le sentiment amoureux au moment où il naît ou lorsqu’il cesse, Marivaux grossit la focale de son microscope. Ce dramaturge qu’on dit à tort superficiel se révèle l’un des plus fins des plus concentrés qui soit. Que découvre-t-il ?

Au siècle précédent, les écrivains faisaient lutter l’amour contre une force extérieure : le despotisme du père chez Molière, la raison d’État chez Corneille, le tabou de l’inceste chez Racine. Dans la plupart des comédies de Marivaux, l’amour ne rencontre pas vraiment d’obstacles. Pourtant, il se déclare avec les plus grandes difficultés. C’est que les sentiments ont leur vie propre, indépendante du langage et même de la conscience : on aime souvent sans le savoir (ou en n’en voulant rien savoir), on croit aimer tandis que l’amour s’est déjà enfui. C’est cette disjonction fondamentale entre langage, conscience et sentiment que Marivaux découvre et explore avec délices. 

Les masques

La parole, disait un maître menteur, a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. Marivaux pourrait ajouter : et pour masquer ses sentiments. Aucun de ses personnages ne veut avouer qu’il aime. Personne ne veut faire le premier pas, mais tout le monde cherche à savoir ce qu’il en est chez l’autre réellement, et à lui faire tomber le masque :

Ah vous voilà dans votre figure naturelle, je vous vois le visage à présent ; il n’est pas joli, mais cela vaut toujours mieux que le masque que vous portiez tout à l’heure.

(Le Prince travesti)

Les masques sont là aussi pour débusquer la vérité. Si j’ai beaucoup d’argent, comment connaître les sentiments véritables de celui qui prétend m’épouser ? Ainsi, l’héroïne de La Fausse suivante se travestit en chevalier pour découvrir ce qu’il y a au fond de l’homme qui lui est promis (voir la scène 6 de l’acte I). De même, maîtres et valets échangent leur place dans Le Jeu de l’amour et du hasard. Il faut ruser pour aller au-delà des apparences. Au contraire, l’émotion amoureuse nous expose et nous montre à nu. Assumer son amour, c’est être faible, vulnérable, à découvert, aisément manipulable. C’est se donner à l’autre, et ce mouvement ne va pas sans risques. Bientôt nous voilà « fou complet » !

Malgré la gaieté des personnages, le théâtre de Marivaux est écrit en tonalité mineure. Derrière le masque, il y a toujours essentiellement du narcissisme et de la possessivité. L’amour naît de ces belles qualités (voir la plupart des pièces mais notamment La Surprise de l’amour et la Dispute). 

Antoine Watteau, Les Comédiens italiens. 1720. National Gallery of Art, Washington, D.C.

La troupe des comédiens italiens (et en particulier Silvia Balletti) eut une importance capitale pour le théâtre de Marivaux, qui demande une grande subtilité dans son interprétation.

L'ordre social

Marivaux n’a pas la réputation de s’intéresser aux questions sociales. C’est tout à fait faux. Il montre comment la violence symbolique et économique s’insinue dans les relations humaines. Ainsi, la mère d’Araminte, riche bourgeoise, ne rêve que de voir sa fille mariée à un noble. L’ancien valet de Dorante, intéressé à la fortune de son ex-patron désormais fauché, va intriguer pour le marier à cette femme aisée. L’argent et le souci de distinction sont les véritables moteurs de cette comédie (Les Fausses confidences).

Au bas de l’échelle, les domestiques sont soudoyés par les riches pour espionner leur maître. Ils prennent l’argent mais se plaignent de devoir s’avilir à ces trahisons (Arlequin dans Le Prince travesti). Malgré son caractère accommodant, Arlequin (dans La Double inconstance) proteste lorsqu’un seigneur prétend lui prendre la femme qu’il aime :

Arlequin.

Que voulez-vous, monseigneur ? il y a une fille qui m’aime ; vous, vous en avez plein votre maison, et cependant vous m’ôtez la mienne. Prenez [Supposez] que je suis pauvre et que tout mon bien est un liard ; vous qui êtes riche de plus de mille écus, vous vous jetez sur ma pauvreté et vous m’arrachez mon liard ; cela n’est-il pas bien triste ?

Le Prince, à part.

Il a raison, et ses plaintes me touchent.

Arlequin finira par céder, par compassion pour la douleur du prince. Chez Marivaux (comme chez beaucoup d’auteurs au XVIIIe siècle), les conflits s’apaisent souvent dans un épanchement réciproque de la sensibilité. On pleure ensemble, et on s’embrasse (voir aussi les innombrables scènes de larmes dans La Vie de Marianne). L’essentiel est de se comprendre et de s’aimer, malgré les différences sociales. Ainsi le renversement de L’Île des Esclaves, où les maîtres doivent devenir les domestiques et inversement, s’achève quand chacun a vécu et compris la condition de l’autre. Même dans La Colonie où figurent des répliques célèbres sur l’injustice systémique faite aux femmes, Marivaux ne s’indigne pas de l’ordre social. Il le questionne, il le secoue, il montre parfois ce qu’on ne veut pas voir (le silence du prêtre sur les abus sexuels). A la manière de La Bruyère, Marivaux est un moraliste, c’est-à-dire un observateur des mœurs.

L'authenticité

Le XVIIIe siècle valorise moins la maîtrise de soi ou la force que la sensibilité. On s’épanche beaucoup, on cherche la transparence des cœurs. Rien ne touche plus que l’abandon et l’authenticité. Mais comment être authentique quand nous ne savons pas ce que nous éprouvons réellement ? C’est justement le problème fréquent des personnages de Marivaux qui sont en décalage permanent avec leurs sentiments profonds. Ils expriment ce désarroi par une plainte qui revient très souvent : « je ne sais où je suis ! »

Lisette.

Oh ! je m’y perds, madame ; je n’y comprends plus rien.

La Marquise.

Ni moi non plus : je ne sais plus où j’en suis, je ne saurais me démêler, je me meurs ! Qu’est-ce que c’est donc que cet état-là ? 

La Seconde surprise de l’amour

Avec une sincérité confondante, les personnages passent d’un amour à un autre sans regret ou bien au contraire en se flagellant. Même si elle nous fait tourner en bourrique, il faut suivre la nature et accepter notre inconstance congénitale.

Dans L’Île de la raison ou Les petits hommes, pièce injouable où les personnages rapetissent à mesure qu’ils déraisonnent, Marivaux met en lumière un autre aspect de notre difficulté à être authentiques, par notre propension à nous gonfler d’importance. Marivaux est un optimiste : tous les personnages parviennent à devenir raisonnables (même le Prince), sauf le poète et le philosophe !

Antoine Watteau, La proposition embarrassante. 1715 ou 1716. Musée de l’Ermitage, Saint-Petersbourg.

Les mots de Marivaux

Refoulement

« Il mourait d’une réplétion de beaux sentiments. »

Pharsamon

« Écoutez-moi ; j’ai dit, en parlant de votre inimitable personne, j’ai dit… le reste est si gros qu’il m’étrangle. »

Le Prince Travesti

Tragique

« … j’ai pensé crever de l’infidélité de Margot. »

La Surprise de l’amour

« Tu te joues à mourir de fatigue, si tu veux imiter ces amantes que ce fou de La Calprenède a faites avec une plume et de l’encre. »

Journaux

« … on parlera de vous dans l’histoire ; vous serez excellent à être cité, mais vous ne valez rien à être vu ; ayez donc la bonté de nous édifier de plus loin. »

La Seconde Surprise de l’amour

Espèce humaine

« Moi, monsieur ! Je n’ai point à me plaindre des hommes ; je ne les hais point non plus. Hélas ! la pauvre espèce ! elle est, pour qui l’examine, encore plus comique que haïssable. »

 La Surprise de l’amour

« … maugré la comédie, tout ça est vrai, noute maîtresse ; car ils font semblant de faire semblant.  »

Les Acteurs de bonne foi

« Le cœur de l’homme est un grand fripon. »

La Fausse Suivante

Classes sociales

« L’honnête homme d’un certain état n’est pas l’honnête homme du mien. Ce sont d’autres façons, d’autres sentiments, d’autres mœurs, presqu’un autre honneur ; c’est un autre monde. »

 Le Préjugé vaincu

« Il n’y aura donc que moi qui resterai un fripon, faute de savoir faire une harangue. »

Le Prince travesti

« Premièrement, vous ne m’aimez pas, sinon par coquetterie, comme le grand monde. »

L’Île des Esclaves

« … mes plus grands défauts, c’était ta mauvaise humeur, ton autorité, et le peu de cas que tu faisais de ton pauvre esclave. »

L’Île des Esclaves

« Il s’agit de vous pardonner, et pour avoir cette bonté-là, que faut-il être, s’il vous plaît ? Riche ? non ; noble ? non ; grand seigneur ? point du tout. Vous étiez tout cela ; en valiez-vous mieux ? Et que faut-il donc ? Ah ! nous y voici. Il faut avoir le cœur bon, de la vertu et de la raison ; voilà ce qu’il faut, voilà ce qui est estimable, ce qui distingue, ce qui fait qu’un homme est plus qu’un autre. Entendez-vous, Messieurs les honnêtes gens du monde ? »

L’Île des Esclaves

Vanité et vertu

«… notre orgueil et nous ce n’est qu’un, au lieu que nous et notre vertu c’est deux. »

 La Vie de Marianne

« Quand une femme est fidèle, on l’admire ; mais il y a des femmes modestes qui n’ont pas la vanité de vouloir être admirées. »

Arlequin poli par l’amour

« Madame se tait, Madame parle ; elle regarde, elle est triste, elle est gaie : silence, discours, regards, tristesse et joie, c’est tout un, il n’y a que la couleur de différente ; c’est vanité muette, contente ou fâchée ; c’est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse ; c’est Madame, toujours vaine ou coquette, l’un après l’autre, ou tous les deux à la fois : voilà ce que c’est, voilà par où je débute, rien que cela. »

L’Île des Esclaves

Mariage

« Je n’ai qu’un mari, qu’est-ce que cela coûte à laisser ? ce n’est pas là une affaire de cœur. »

La Colonie

« Et le mariage, tel qu’il a été jusqu’ici, n’est plus aussi qu’une pure servitude que nous abolissons, ma belle enfant. »

La Colonie

« Une âme tendre et douce a des sentiments, elle en demande ; elle a besoin d’être aimée parce qu’elle aime, et une âme de cette espèce-là entre les mains d’un mari n’a jamais son nécessaire. »

Les Serments indisrets

L'Amour

« Ah ! quel plaisir ! Soutenez-moi, m’amour ; je m’évanouis d’aise. »

Arlequin poli par l’amour

« Mais ce n’est pas le tout que d’aimer, il faut avoir la liberté de se le dire, et se mettre en état de se le dire toujours. »

Le Triomphe de l’amour

« Eh ! où est-il donc, cet amour qu’il a ? Nous avons regardé dans ses yeux, il n’y a rien ; dans ses paroles, elles ne disent mot ; dans le son de sa voix, rien ne marque ; dans ses procédés, rien ne sort ; de mouvements de cœur, il n’en perce aucun. Notre vanité, qui a des yeux de lynx, a fureté partout ; et puis monsieur viendra dire qu’il a de l’amour, à nous qui devinons qu’on nous aimera avant qu’on nous aime, qui avons des nouvelles du cœur d’un amant avant qu’il en ait lui-même ! Il nous fait là de beaux contes, avec son amour imperceptible ! »

Les Serments amoureux

Révolte et soumission

« Comment soumise, petite âme de servante, jour de Dieu ! soumise, cela peut-il sortir de la bouche d’une femme ? Que je ne vous entende plus proférer cette horreur-là, apprenez que nous nous révoltons. »

La Colonie

« Le monde me dédaigne, il me rejette ; nous ne changerons pas le monde, et il faut s’accorder à ce qu’il veut.  »

La Vie de Marianne

Trouble

« Je meurs de joie d’être auprès de vous, je me donne à vous, je ne sais pas ce que je sens, je ne saurais le dire. »

La Dispute

« Qu’appelez-vous aimer ? Je n’y comprends rien. »

Le Prince travesti

Incommunicabilité

« … vous m’entretenez d’une chose qui m’ennuie ; vous me parlez toujours d’amour. »

Arlequin poli par l’amour

« Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. »

LÎle des esclaves

Solitude

« Plus je voyais de monde et de mouvement dans cette prodigieuse ville de Paris, plus j’y trouvais de silence et de solitude pour moi : une forêt m’aurait paru moins déserte ; je m’y serais sentie moins seule, moins égarée. »

La Vie de Marianne