Littérature française

La vie de l'esprit

La vie de Paul Valéry

Paul-Ambroise Valéry naît à Sète en octobre 1871. Sa mère est d’origine italienne, son père corse, et son enfance baigne dans la lumière méridionale. A l’école, il est un enfant puis un adolescent qui s’ennuie. Il s’intéresse surtout à la marine, à l’architecture, et bientôt à la poésie : Stéphane Mallarmé fait pour lui figure d’un dieu. Il rencontre très tôt Pierre Louÿs, puis André Gide, qui l’encouragent à faire publier ses premières tentatives poétiques. Mais tourmenté et dépossédé de lui-même par un amour obsédant, il décide au cours d’une nuit d’orage, à Gênes en 1892, de se consacrer à la connaissance de la vie de l’esprit. C’est un adieu à la poésie. Venu à Paris sans ambition particulière, il habite un petit appartement rue Gay-Lussac où il trace des équations sur un tableau noir. Ses amis le pressent d’écrire, mais ça ne l’intéresse plus.

Un écrivain malgré lui ?

Sans s’attacher à une école ou à une science, il se crée une pensée toute personnelle en consacrant les premières heures du jour à l’écriture des Cahiers -30 000 pages à la fin de sa vie. Il fait paraître l’Introduction à la méthode Léonard de Vinci et la Soirée avec Monsieur Teste, qui lui valent la solide considération de quelques-uns. Mais en l’absence de fortune personnelle, il lui faut gagner sa vie : il travaille d’abord au ministère de la guerre, puis en tant que secrétaire particulier d’un richissime publicitaire. Il se marie en 1900. Autour de lui, ses amis soupirent devant une intelligence si exceptionnelle et si improductive.

Il finit par promettre l’écriture de quelques vers. Le travail acquiert par la première guerre mondiale une dimension imprévue et Valéry, dans l’angoisse de voir son pays englouti, s’attache à construire un monument à la langue française. Après cinq ans de travail, La Jeune Parque paraît en 1917, et Valéry gagne une notoriété littéraire immédiate : la critique salue cette œuvre inclassable. Il a 46 ans.

Les marches de la gloire

Son patron meurt en 1922. Pas d’assurance chômage : malgré 22 ans de loyaux services, il se retrouve sans ressources. Paul Valéry profite alors de sa récente notoriété, confirmée par la publication de Charmes, en 1922 : il entre dans un tourbillon de mondanités et travaille à la commande : préfaces, conférences, opuscules, il est partout. Académicien, bientôt professeur au collège de France, son aura devient mondiale. Mais broyé par une cruelle histoire d’amour et affaibli par ses 60 cigarettes quotidiennes, il meurt en 1945. Honneur extrêmement rare pour un écrivain, de Gaulle décrétera des funérailles nationales, et un cortège l’accompagnera jusqu’à Sète, au cimetière marin.

« Croyez-vous que je me sois donné la peine de me lever tous les jours de ma vie à quatre heures du matin pour penser comme tout le monde ? »

 

J. Hardouin, cité par Paul Valéry

Paul Valéry et son temps

Devenu célèbre, Paul Valéry ne cessa de dialoguer avec les esprits de son temps au delà des frontières : Einstein, Bergson, Aldous Huxley, Stefan Zweig et quantité d’autres intellectuels européens. Il était écouté. Quand il se déplaça à Vienne en 1932, il fut reçu par le président de la République fédérale autrichienne. Surfant sur cette aura, il s’impliqua activement dans la Commission de coopération intellectuelle de la SDN (ancêtre de l’ONU) pour développer les échanges intellectuels entre les pays membres Certains, comme Jean Guéhenno, lui ont reproché de ne pas davantage s’engager sur les questions brûlantes de l’actualité. Paul Valéry lui répondit par une lettre où il explique le sens de son action.

Réponse à Jean Géhenno : les voies de l'esprit

« … les hommes qui, comme moi, tiennent sur toute chose à l’esprit, et, d’autre part, abhorrent la guerre, doivent agir contre la guerre par les voies de l’esprit, -et je n’entends pas par ces mots désigner les harangues, les déclamations, les résolutions de meetings, les serments, etc., car ce sont des actes de violence, qui n’excluent pas l’âme de la guerre, s’ils semblent condamner la chose. La guerre naît de la politique ; la politique, quelle qu’elle soit, a besoin pour ses fins de la crédulité, de l’excitabilité, de l’émotivité ; il lui faut de l’indignation, de la haine, de la confiance, des mirages, – et ce sont là autant de moyens de changer l’homme en animal de combat. Il ne vaut pas la peine de songer à abolir les guerres, si l’on ne s’occupe en profondeur à éliminer la bestialité. »

« Toutes les nations ont des raisons présentes, ou passées, ou futures de se croire incomparables. Et d’ailleurs, elles le sont. »

 

Regards sur le monde actuel

Sa place dans l'histoire de la littérature

Quand Paul Valéry avait vingt ans, l’atmosphère littéraire était symboliste et parnassienne. La poésie se sentait pousser des ailes et bientôt ne toucha plus terre. Tétanisé par les figures de perfection que représentaient Rimbaud et surtout Mallarmé, notre poète ne voyait pas la nécessité d’ajouter une œuvre qui leur serait nécessairement inférieure. Pourtant, lorsqu’il écrira La Jeune Parque, puis les poèmes du recueil Charmes, après un silence de 25 ans, il restera fidèle à cette esthétique, loin des révolutions modernistes tentées par Apollinaire ou Blaise Cendrars.

Un écrivain inclassable

Paul Valéry est aujourd’hui l’un des auteurs les plus cités. Un destin curieux, pour un homme qui ne s’est jamais senti une vocation d’écrivain. Son plaisir était de penser pour lui seul. L’extraordinaire liberté qu’il a conquise par cet exercice est peut-être la cause du regain d’intérêt que connaissent aujourd’hui ses textes de prose. La forme éclatée de ses écrits en une multitude d’opuscules, sa capacité à condenser une pensée sous sa forme la plus brève et la plus dense (« je suis rapide ou rien », disait-il), font de lui à la fois un écrivain inclassable et très actuel.

« C'est un être considérable, prodigieux d'intelligence, qui nous dépasse tous. »

 

André Gide

Pourquoi Paul Valéry est un écrivain extraordinaire

Hayao Myiazaki, Le Vent se lève, 2016. Le titre fait explicitement référence au Cimetière Marin de Paul Valéry.

Paul Valéry offre le spectacle de la perfection : une intelligence supérieurement libre et déliée, un sens de la métaphore rare et juste, une attention constante à la musicalité des mots. Son écriture réunit la délicatesse de Racine, la fulgurance de La Rochefoucauld, la malice de Voltaire. Mais on ne trouvera pas trace d’inquiétude métaphysique chez lui. Ni de message. La grandeur de son œuvre réside dans sa beauté cristalline et dans la puissance de sa lucidité.

« Il faut entrer en soi-même armé jusqu'aux dents. »

 

Rhumbs

 

Extraits

Poésie

Prose

Dialogue