Marivaux
Révéler l'amour
Révéler l'amour
J.-P. Rameau, Les Cyclopes, 1706. Arr. pour deux guitares, Sergio et Odair Assad. Comme dans cette conversation musicale animée, les voix de Marivaux se nouent, se tressent et se dénouent avec grâce et vivacité !
La vie de Marivaux
Pierre Carlet (qui signera plus tard ses œuvres Marivaux) naît en février 1688 à Paris. Le père ayant acheté une charge de contrôleur de la monnaie, la famille déménage à Riom (Auvergne) quand le petit Pierre est âgé de 10 ans, puis à Limoges quelques années plus tard. Dès sa vingtaine, Marivaux écrit. Du théâtre, et quelques romans qui n’ont pas de succès. On envoie le jeune homme à Paris suivre des études de droit qui le passionnent peu, si l’on en juge par son assiduité aux cours. Il se marie en 1717, avec une femme assez riche prénommée Colombe. Trois ans plus tard, la banqueroute de Law appauvrit considérablement le jeune ménage. Marivaux collabore à des journaux comme le Nouveau Mercure, avant de lancer sa propre feuille de chou, Le Spectateur français. Surtout, il trouve la reconnaissance du public dans la comédie, à partir d’Arlequin poli par l’amour (1720). Pendant dix ans, la plupart des pièces de Marivaux seront des succès (La Fausse Suivante, l’Ile des Esclaves, Le Jeu de l’amour et du hasard…).
Le public se lassera dans les années 1730. A cette époque, Marivaux fréquente le salon de la sulfureuse Madame de Tencin et se lance dans l’écriture de deux romans qu’il fait publier en feuilletons (La Vie de Marianne et Le Paysan parvenu), sans toutefois les achever. Il est élu à l’Académie française en 1742 (au détriment de Voltaire, qui ne l’aimait guère). Comme il arrive fréquemment, cette reconnaissance institutionnelle marque aussi le début de la retraite pour l’écrivain, qui ne produira plus rien. On sait peu de choses sur les deux décennies qui suivent, si ce n’est que sa fille unique Colombe Prospère entre dans les ordres en 1746. Marivaux meurt en 1763, à l’âge de 75 ans.
« … en paraissant attentif, [Marivaux] écoutait peu ce qu’on lui disait ; il épiait seulement ce qu’on voulait dire, et y trouvait souvent une finesse dont ceux mêmes qui voulaient lui parler ne se doutaient pas. »
D’Alembert, Éloge de Marivaux
Marivaux et son époque
La triste et rigide fin de règne de Louis XIV s’achève en 1715 : au moment où Marivaux commence sa carrière d’écrivain, l’heure est à la gaîté dans le royaume de France. L’année suivante, la troupe des Comédiens Italiens est rappelée (elle avait été expulsée de Paris par Louis XIV). C’est un évènement décisif pour Marivaux : cette troupe vivante et libre permet à ses textes de trouver leur juste interprétation (notamment par l’actrice Silvia), avec une part de pantomime. Les pièces sont jouées à la foire de Saint Germain (ci-contre) ou à la foire Saint-Laurent, devant des publics très mélangés.
Le spectateur
Dans la querelle des anciens et des modernes qui se prolonge au début du XVIIIe siècle, Marivaux prend clairement le parti des modernes. Il se veut le spectateur de son temps et se moque des modèles antiques. C’est d’ailleurs le nom qu’il trouve au journal qu’il fonde (inspiré par The Spectator anglais) et dans lequel il scrute les passions françaises, l’hypocrisie sociale, l’inconstance de l’amour. De même, son théâtre agite et interroge les mœurs de son époque : pourquoi ne pas imaginer un monde où les femmes feraient les lois ? Où les esclaves seraient maîtres ?
« Marivaux lisait ses ouvrages avec une perfection peu commune, surtout dans les sociétés particulières, où il faisait sentir, par les inflexions délicates de sa voix, toute la finesse de sa pensée… »
D’Alembert, Éloge de Marivaux
Sa place dans l'histoire de la littérature
Au théâtre, Marivaux a tenté quelque chose de nouveau. Ses pièces ne ressemblent pas aux comédies de Molière, qui se concentrent sur un caractère donné (Le Tartuffe, Le Misanthrope, le Bourgeois Gentilhomme). Elles ne ressemblent pas non plus aux pièces baroques de la première partie du XVIIe siècle, saturées d’intrigues et de rebondissements. Les comédies de Marivaux sont simples et s’attachent à un seul sujet : la formation d’un couple. Ses personnages ne sont pas aussi approfondis que ceux de Molière, et on lui a reproché de faire un théâtre désincarné, un théâtre un peu abstrait. Mais c’est justement en quoi il rencontre les préoccupations les plus modernes, surtout en France où les penseurs donnent au langage une si grande importance (Sartre, Lacan, Merleau-Ponty).
Ses romans marquent une évolution sensible vers le XIXe siècle : les héros de La Vie de Marianne et du Paysan parvenu parlent à la première personne et évoluent dans un univers plus concret et plus situé que celui des romans précieux. En revanche, la progression narrative n’est pas son fort. Marivaux travaille avec un microscope.
Enthousiasme moderne et contemporain
Malgré le succès certain qu’il a rencontré au moins dans ses premières pièces, Marivaux passait en son temps pour un auteur assez secondaire. On le trouvait bizarre et un peu précieux. Voltaire l’accusait de couper les cheveux en quatre. Il a fallu attendre les romantiques de 1830 pour le redécouvrir : Musset s’en est certainement inspiré (On ne badine pas avec l’amour). Depuis les années 1950, Marivaux jouit d’une seconde jeunesse grâce aux interprétations remarquables de Madeleine Renaud, Jean Desailly, Jean-Louis Barrault. On peut seulement regretter que ce renouveau se focalise aujourd’hui surtout sur une ou deux pièces, comme Le Jeu de l’amour et du hasard.
« La solennité des universitaires, la science pesante et circonspecte des critiques les entraîne d’emblée à négliger le plus libre et le plus vivant des répertoires, celui des Farceurs italiens et de la Foire. »
Claude Roy, Lire Marivaux.
Un écrivain extraordinaire
Marivaux emploie les mots de tout le monde. Le ton est celui de la conversation. Ce faisant, son théâtre a vraiment la couleur de son temps. Il ne cherche pas à imiter un modèle antique ou exotique. D’autre part, Marivaux est d’un diversité étonnante : dans la première scène de la Fausse Suivante, le début du Barbier de Séville de Beaumarchais est déjà là ; ses chroniques de journaux appellent le Neveu de Rameau de Diderot et ses critiques des prétentions nobiliaires se situent quelque part entre La Bruyère et Voltaire. Mais il est bien plus encore.
Sans tambours ni trompettes, sans hurlements ni scènes de meurtre, Marivaux touche les cordes les plus sensibles du cœur humain. Ses œuvres sont de la même famille que les concertos de Mozart ou les tableaux de son contemporain Watteau, à la fois joyeux et mélancoliques. Avec une grâce féérique, Marivaux révèle l’amour à travers ses détours, sa force, son inconstance, sa cruauté et quelque chose qui ressemble à l’inconscient (voir l’univers de Marivaux) : les sentiments ont leur vie propre qui se déploie souvent à notre insu.
Le plat ou la boisson
Vin rosé, bien frais.
L’écriture de Marivaux m’évoque la couleur rose. Le rouge sang de la passion est sans doute trop fort pour caractériser des personnages aussi inconstants (ce qui ne veut pas dire inconsistants). La petite musique de son style est un babil délicat et percutant comme un apéro réussi — avec du rosé bien frais !
Note sur l'interprétation
Il est bien difficile de de mal jouer ou de mal dire les répliques de Molière : leur dessin est ferme et net. En revanche, la langue de Marivaux induit facilement des interprétations hasardeuses qui la détruisent : sous l’apparence de la conversation et du naturel, son rythme est complexe, subtil et secret.
Tout en gardant la légèreté inhérente à ce style, il faut marquer les contrastes et même la violence qui menace d’éclater sous certains mots innocents. Un équilibre fragile, une danse sur la corde qu’ont parfaitement réussie des comédiens comme Jean-Louis Barrault, Jean Desailly ou Madeleine Renaud (voir cet extrait et aussi Approfondir).
A vous de jouer !
Œuvres majeures
30 extraits à lire, à écouter et à télécharger
Théâtre
Arlequin poli par l'Amour
Une fée est amoureuse d’Arlequin, bellâtre parfaitement stupide. Elle veut le faire naître à l’amour, mais celui-ci croise la route de Silvia… Les pouvoirs magiques de la fée seront-ils suffisants pour retenir Arlequin ?
« SILVIA
(…) je ne vous aime point encore, et j’en suis bien fâchée. Comment avez-vous fait pour m’aimer, vous ?
Moi, je vous ai vue ; voilà tout.
Voyez quelle différence ! et moi, plus je vous vois, et moins je vous aime. N’importe ; allez, allez, cela viendra peut-être ; mais ne me gênez point. Par exemple, à présent, je vous haïrais si vous restiez ici. »
La Surprise de l'Amour
Sans se connaître, un homme et une femme déçus par l’amour se sont exilés à la campagne en se jurant de ne plus jamais aimer… Vont-ils tenir leur serment ? Bien sûr que non.
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L'amour poison
La Surprise de l'Amour - Acte II, scène 5.
Le Prince travesti
Fille de Shakespeare, de Corneille, du théâtre italien et espagnol, cette tragi-comédie brille comme un joyau dans l’œuvre de Marivaux et reste sans équivalent dans le théâtre français. Une réussite totale qui devrait inspirer les metteurs en scène !
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L'inconstance de l'amour
Le Prince travesti - Acte I, scène 2.
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Le secret d'Hortense
Le Prince travesti - Acte I, scène 6.
La Double Inconstance
Arlequin et Silvia s’aiment. Mais un prince s’amourache de Silvia. Il pourrait tuer son rival, mais ce moyen brutal ne convient pas à son caractère. L’une des meilleures comédies de Marivaux.
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Etrange noblesse
La Double Inconstance - Acte III, scène 4.
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La défaite d'Arlequin
La Double Inconstance - Acte III, scène 5.
La Fausse Suivante
Au XVIIIe siècle, on est marié plus qu’on se marie. Pour découvrir et connaître l’homme que son beau-frère veut lui faire épouser, une femme se déguise en chevalier. Elle ne regrettera pas son stratagème.
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Anciens et modernes
La Fausse Suivante - Acte I, scène 1.
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Le fourbe démasqué
La Fausse Suivante - Acte I, scène 6.
L'Île des Esclaves
Iphicrate et Arlequin débarquent par hasard sur une île où le système social est renversé : les maîtres y sont forcés de prendre la place des domestiques…
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Le regard domestique
L'Île des Esclaves - Scène 3.
La Seconde Surprise de l'amour
Comme dans La Surprise de l’amour, un homme et une femme se sont jurés de ne plus aimer et vont aimer de nouveau malgré eux. Autre variation brillante sur le même thème.
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Le miroir
La Seconde Surprise de l'amour- Acte I, scène 1.
« Lisette : Tenez, monsieur, l’ennui, la langueur, la désolation, le désespoir, avec un air sauvage brochant sur le tout, voilà le noir tableau que représente actuellement votre visage ; et je soutiens que la vue en peut rendre malade, et qu’il y a conscience à la promener par le monde. (…) Je ne vous blâme pas ; vous avez perdu votre maîtresse, vous vous êtes voué aux langueurs, vous avez fait vœu d’en mourir ; c’est fort bien fait, cela édifiera le monde, on parlera de vous dans l’histoire ; vous serez excellent à être cité, mais vous ne valez rien à être vu ; ayez donc la bonté de nous édifier de plus loin. »
Le Jeu de l'amour et du hasard
On veut marier Silvia et Dorante, mais les jeunes gens veulent se connaître tout de même un peu avant de donner leur accord. Pour mieux étudier sa promise, Dorante a l’idée de se faire passer pour son valet Arlequin. Mais Silvia fait de même et leurs stratagèmes se neutralisent…
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Faux domestiques
Le Jeu de l'amour et du hasard - Acte I, scène 7.
Les Fausses Confidences
Dorante aime Araminte, mais il n’a pas un sou. Heureusement, un valet diaboliquement intelligent va rendre cet amour réciproque. L’un des chefs d’œuvre de Marivaux.
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Timbré comme cent
Les Fausses Confidences - Acte I, scène 14.
L'Epreuve
Les dernières comédies de Marivaux se font plus cruelles. Dans L’Épreuve, Lucidor teste l’amour d’Angélique en la pressant d’épouser un homme riche et bien fait. La fin de l’histoire est optimiste, mais la pauvre Angélique passera par toutes couleurs.
« Vous avez beau dire, on a eu tort de m’exposer à cette aventure-ci ; il est fâcheux à un galant homme, à qui tout Paris jette ses filles à la tête, et qui les refuse toutes, de venir lui-même essuyer les dédains d’une jeune citoyenne de village, à qui on ne demande précisément que sa figure en mariage. »
La Dispute
Azor et Eglé ont été élevés sous cloche par un prince qui veut tenter une expérience : savoir qui de l’homme ou de la femme trompera l’autre le premier ! Une comédie en un acte, grinçante et cruelle sous l’élégance de la forme.
« ÉGLÉ.
(…) Ah ! ah ! je ne suis donc pas ma maîtresse ? Il ne se fie donc pas à moi ? Il a donc peur qu’on ne m’aime ?
Non ; mais il a craint que son camarade ne vous plût.
Eh bien ! il n’a qu’à me plaire d’avantage ; car s’il est question d’être aimée, je suis bien aise de l’être, je le déclare, et au lieu d’un camarade, en eût-il cent, je voudrais qu’ils m’aimassent tous ; c’est mon plaisir ; il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi je prétends qu’elle soit pour tout le monde. »
Les Acteurs de bonne foi
Madame Amelin veut faire jouer une pièce pour célébrer le mariage de sa nièce Angélique avec Eraste. Merlin organise une pièce improvisée, mais ne prévient pas Madame Amelin qu’elle a commencée. Les confusions entre réalité et fiction vont faire surgir des vérités nouvelles !
« maugré la comédie, tout ça est vrai, noute maîtresse ; car ils font semblant de faire semblant »
La Colonie
Après des siècles de soumission, les femmes décident d’établir elles-mêmes les lois de la société. Mais à l’intérieur de leur groupe se cachent peut-être d’autres inégalités et des classes aux intérêts divergents…
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Abolir le mariage
La Colonie - Scène 5.
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L'opression des femmes
La Colonie - Scène 9.
Romans
Le Paysan parvenu
Au XVIIIe siècle, il y a un peu de jeu dans les classes sociales. Pas beaucoup, mais un peu. Et la bourgeoisie commence à monter. Marivaux s’en fait l’écho dans ce roman qui met en scène un jeune paysan dans les débuts de son ascension.
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Le dilemme du transfuge
Le Paysan parvenu
La Vie de Marianne
Le roman d’une héroïne qui dit JE ? Voilà ce qui ne s’était jamais vu. Sans savoir si elle est noble ou roturière, Marianne va faire son apprentissage de la vie. Cette œuvre a des traits proustiens mais s’ensable un peu au cours de son développement. Marivaux ne l’achèvera pas.
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Spectacle dans la rue
La Vie de Marianne
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"La Charité vous l'ordonne !"
La Vie de Marianne
Pharsamon
Étonnant roman que ce Pharsamon oublié, œuvre de jeunesse écrite en 1713 mais publiée en 1738. Ce récit comique met en scène Pharsamon, Don Quichotte de l’amour, saturé de lectures, accompagné de son écuyer Cliton. Le couple cherche des amours romanesques dans une réalité prosaïque.
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L'amour et la réalité
Pharsamon
« Ah ! que vous me charmez, répartit Cliton ; avec ce langage, vous êtes un livre vivant, et précisément ce qu’il me faut. (…) J’ai lu comme vous de quoi m’instruire ; je sais par cœur tous les mouvements que deux cœurs comme les nôtres doivent avoir. »
Journaux
Le Spectateur français
Au début du XVIIIe siècle éclosent quantités de feuilles de chou diverses. Inspiré par le journal anglais The Spectator, Marivaux crée son propre journal dans lequel il mène une libre chronique de son temps.
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Coup de vent
Le Spectateur français
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Education étouffante
Le Spectateur français
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Morale et position sociale
Le Spectateur français
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Charivari intellectuel
Le Spectateur français
L'Indigent philosophe
Après l’expérience du Spectateur français, Marivaux crée en 1727 un nouveau journal : L’Indigent philosophe. Le narrateur est un homme instruit mais ruiné, truculent, ivrogne et bavard. On pense beaucoup au Neveu de Rameau de Denis Diderot.
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La belle vie
L'Indigent philosophe
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La liberté lasse
L'Indigent philosophe
Le Cabinet du philosophe
Cette nouvelle publication de Marivaux nous montre le monde comme un théâtre tragi-comique. Elle nous offre aussi un regard analytique sur l’amour, comme dans cet extrait.
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Lents à l'amour
Le Cabinet du philosophe
Les œuvres majeures de Marivaux
Théâtre
Arlequin poli par l’amour (1720)
La Surprise de l’amour (1722)
Le Prince travesti (1723)
La Double Inconstance (1723)
La Fausse Suivante (1724)
L’Île des Esclaves (1725)
La Seconde Surprise de l’Amour (1727)
Le Jeu de l’Amour et du Hasard (1730)
Les Fausses Confidences (1737)
L’Épreuve (1740)
La Dispute (1744)
Les Acteurs de bonne foi (1748)
La Colonie (1750)
Romans
Le Télémaque travesti (1717)
La Vie de Marianne (Inachevé. Publication de 1731 à 1742.)
Le Paysan parvenu (Inachevé. Publication de 1734 à 1735.)
Pharsamon (1738)
Journaux
Le Spectateur Français (de 1721 à 1724)
L’Indigent Philosophe (1727)
Le Cabinet du Philosophe (1734)