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Le XIX° siècle

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1 octobre 2020

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Moyen-Âge

Révolutions

En France, le XIXe siècle déborde un peu de ses frontières chronologiques. On peut le faire durer entre deux événements majeurs : la révolution française de 1789 et le début de la première guerre mondiale, 1914.

C’est d’abord le siècle des révolutions et des renversements politiques : 1789, 1799, 1815, 1830, 1848, 1851, 1870. Pas de répit. Des bouleversements à la chaîne. Le siècle débute par la chute de la monarchie : après avoir obéi et subi pendant des siècles, le peuple prétend maintenant être souverain. La plupart des événements politiques du siècle seront déclenchés par cette nouveauté : toutes les classes de la société veulent décider de leur avenir politique et économique. Mais elles ont souvent des intérêts contraires.

Horace Vernet, barricade rue Soufflot, juin 1848
Lyon, rue impériale, sous le second empire (entre 1851 et 1870). Aujourd'hui rue de la République.

Urbanisation

C’est aussi un siècle d’urbanisation. Il faut imaginer un pays où, en 1806, plus de 80% des gens vivaient à la campagne. En 1910, ils ne seront plus que 50%. Entretemps, les villes changent de visage et grossissent démesurément. En 1800, Paris intra-muros compte 550 000 habitants ; à la veille de première guerre mondiale, près de trois millions (bien plus qu’aujourd’hui !). Tout en grandissant, les villes se transforment : les sons, les odeurs, les couleurs changent. A la fin du siècle, l’électricité illumine l’espace urbain dans les grandes capitales. La ville apparaît aussi comme le lieu où tout est possible, où tous les espoirs sont permis (Le Rouge et le Noir) par contraste avec la campagne où rien ne se passe, où rien n’arrive (Madame Bovary).

Le charbon et l'acier

Au-delà des révolutions, le fait dominant de l’époque consiste peut-être en un gigantesque développement technique. On creuse, on fouille le sol pour en extraire des matériaux, on cherche à s’élancer dans les airs, on transforme la matière, on travaille à augmenter notre puissance. C’est un bouleversement complet par rapport aux mentalités des siècles précédents. Produisant toujours plus, la France cherche à la fois des ressources et des débouchés dans ses colonies et lutte pour étendre son empire, en Afrique et en Amérique centrale. Le développement de l’industrie produit une nouvelle classe de travailleurs : les ouvriers. Mécontents de leur situation et de leurs conditions de travail, ceux-ci seront souvent le moteur (mais pas toujours les bénéficiaires) des bouleversements politiques du siècle.

L'instruction publique

L’instruction populaire prend des proportions nouvelles. Alors qu’au long du siècle précédent les livres étaient réservés à une élite bourgeoise ou aristocratique, la lecture s’étend progressivement dans toutes les classes de la société et en 1882 l’instruction devient gratuite, laïque et obligatoire. Le prix du papier et le coût de fabrication du livre baissent considérablement, le livre devient à la portée de tous.

La langue française au XIXᵉ siècle

Cette époque hérite du siècle précédent le sens de l’universel et l’obsession de la pédagogie. On veut que tout le monde se comprenne et parle la même langue : dès la révolution de 1789, l’État commence à faire la guerre aux patois et dialectes, qui ne cesseront de diminuer au long du siècle. Et comme toujours, les évolutions techniques et les combats politiques enrichissent la langue.

  • Au dix-neuvième siècle, les scientifiques européens n’écrivent plus en latin, mais en français, anglais, allemand, italien. Médecine, biologie, sciences sociales progressent vite et le vocabulaire doit suivre. Tous les mots en électro-, par exemple, datent de cette époque.
  • Le dix-neuvième siècle est aussi marqué par de nombreux conflits politiques et sociaux : c’est donc l’acte de naissance de tous les mots en isme, –iste, anti-, qui continuent aujourd’hui leur inflation dans le lexique.

Plus profondément, il y a au dix-neuvième siècle un rapport au langage un peu semblable à celui de la Renaissance : par l’influence du romantisme, la poésie se met au service de la richesse lexicale, sans faire de hiérarchie entre les usages. On voit donc proliférer à cette époque des dictionnaires compilant des mots souvent vite oubliés, comme fatrasser (s’occuper à des niaiseries),  épigrammatiser (faire des bons mots piquants), ou écrivailler (écrire beaucoup, vite, et mal). Parfois ces dictionnaires comprennent des néologismes appelés à un grand avenir : ébouriffant, actualité, actualiser, actualisation (mots issus du Complément au dictionnaire de l’académie française de Louis Barré, 1842). À l’opposé du XVIIᵉ siècle, jardin syntaxique à la Française, taillé avec soin, le vocabulaire au XIXᵉ siècle est plus abondant, sauvage, excessif et parfois inutile.

Les trois grandes affaires littéraires du XIXe siècle

Le romantisme

Avis de tempête sur la littérature

 

La tendance réaliste

Lumière crue sur le monde

 

Le symbolisme

Aurores boréales

Attention ! Un mouvement littéraire peut en cacher un autre.

En gros, il y a bien au début du siècle une tendance romantique, puis à partir des années 1850 une tendance réaliste, puis à partir de 1885 environ une période où le symbolisme domine. Romantisme, réalisme et symbolisme sont des tendances globales qui servent de repères. A la loupe, on observe une réalité plus complexe.

Pensons aux tendances climatiques : aujourd’hui par exemple, le monde se réchauffe globalement, mais certaines zones ne se réchauffent pas et même se refroidissent. De même, la deuxième série de La Légende des Siècles (1877) de Victor Hugo est une œuvre d’un romantisme échevelé qui paraît dans une période où le réalisme domine globalement. On peut prendre aussi l’exemple des Chimères de Nerval qui sont très en avance sur le symbolisme (et lui serviront d’inspiration).

Parfois aussi, différentes tendances cohabitent chez un même auteur. Flaubert est-il un réaliste ? Certes, mais il aime aussi « les grands vols d’aigle » romantiques (Salammbô, La Tentation de Saint Antoine) et il est aussi hanté par un rêve d’absolu littéraire comme les symbolistes. Enfin, sous quel drapeau ranger les constructeurs solitaires, comme Balzac, ou les météores comme Rimbaud et Lautréamont ?

Il faut prendre ces étiquettes pour ce qu’elles sont, pas plus : des indications assez grossières qui aident un peu à y voir clair dans ce siècle touffu et buissonnant.

Le romantisme

Avis de tempête sur la littérature

Le romantisme est la grande affaire littéraire du XIXe siècle. Revenons sur le moment et les conditions de son apparition.

De 1789 à 1815, la France a été secouée par la révolution, puis par les guerres napoléoniennes. On s’occupait alors d’autre chose que de littérature.

Lorsque la paix s’installe en 1815, que trouve-t-on dans le champ littéraire ? Le roman n’existe pas encore, ou à peine. Les deux genres majeurs sont le théâtre et la poésie. Ils sont dominées par les classiques du XVIIe siècle. Mais doit-on continuer à faire des tragédies sur le modèle de celles de Racine, des vers comme ceux de La Fontaine ?

Le romantisme, c’est quand ?

En France, on peut trouver ses premières traces dès le XVIIIe siècle chez J.-J. Rousseau et surtout avec la publication d’Atala de Chateaubriand (1801). Le romantisme prend une nouvelle dimension en 1820 avec les Méditations poétiques de Lamartine, connaît son apogée en 1830 et meurt dans les années 1840.

L’Académie française

Fondée en 1634 par Richelieu, l’Académie française prit son rôle de censeur immédiatement au sérieux puisqu’elle publiait en 1637 son « sentiment sur le Cid », réprouvant les innovations de Corneille. Sur la même ligne face au bouillonnement romantique, son discours sur le romantisme (1824) fustigeait les errements d’un « schisme » opéré par une « secte nouvelle ».

Objet de ricanement et de mépris pour les jeunes écrivains, l’Académie française offre cependant à ses membres une position sociable indiscutable que tous les auteurs convoitent à l’approche de la retraite. Elle a souvent joué un rôle important dans la vie littéraire française, excitant par son conservatisme la colère et la créativité des écrivains.

Feu sur Voltaire et sur l’Académie !

C’est la voie qu’avait choisie Voltaire, au XVIIIe siècle. Voltaire avait considéré que Racine était un sommet insurpassable dans le théâtre, et il s’était attaché à l’imiter le mieux possible dans une trentaine de tragédies aujourd’hui oubliées.

C’est aussi ce que l’on enseignait aux nouvelles générations, au début du XIXe siècle. Les professeurs cornaient aux oreilles des enfants qu’il n’y avait qu’un bon goût en littérature, défini par les classiques du XVIIe siècle. En dehors d’eux et des auteurs antiques, point de salut ! Rabelais ? Vulgaire, scatologique ! Shakespeare ? Désordonné, violent ! Rousseau ? Excessif ! Un cas pathologique ! Naturellement, les jeunes gens allaient se prendre de passion pour ces auteurs audacieux, qui repoussaient les limites de la littérature. Au diable Voltaire et le bon goût ! Au diable les mises en garde des professeurs, les convenances, les recommandations de l’Académie française !

Coup de vent dans les voiles

Toute la position du romantisme est dans la réponse à cette question : faut-il se contenter de reproduire sagement ce qu’on nous a enseigné ? Non ! Mille fois non, disent les nouvelles générations. Si elles aiment et connaissent parfaitement Corneille, Racine, La Fontaine, elles entendent aussi trouver leur propre style. Les classiques aussi, à leur époque, avaient ouvert de nouvelles voies. Il est temps de faire de même.

Au début du XIXe siècle, le romantisme rassemble donc en réalité toute la partie vivante de la littérature. Plutôt qu’une école ou un groupe, le romantisme est un élan, l’exaltation d’une nouvelle génération. Un coup de vent dans les voiles ! Avec lui, l’horizon littéraire s’élargit considérablement.

Nouveaux horizons

Le chant intérieur : Beethoven, extrait de la sonate n°29, op. 106 (1819), par D. Levit.

L’énergie volcanique : Beethoven, extrait de la sonate pour violon et piano n°9 dite « Sonate à Kreutzer » (1805), Patricia Kopatchinskaja et Fazil Say.

Les sources du nord : Allemagne et Ecosse

Introduits en France par Germaine de Staël (De l’Allemagne, 1813), Goethe et Schiller inventent de nouvelles formes dramatiques beaucoup plus libres, d’inspiration plus populaire, en opposition au rationalisme des Lumières. L’aspiration à la liberté, l’énergie des passions, l’affirmation d’une identité nationale et une certaine « élasticité de l’âme » (Elastizität der Seele -Lavater, 1778) deviennent des valeurs centrales (courant Sturm und Drang). Depuis l’Écosse, le prétendu barde Ossian fait vibrer la jeunesse européenne et même Napoléon qui adore son énergie celtique.

L'exotisme

Les romantiques ont le goût des voyages. Chateaubriand fait marcher ses lecteurs dans les grandes forêts américaines et sur les rives du Mississippi (Atala, René), avant de les amener au Moyen-orient (Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811). Bien que d’origine plutôt nordique, le romantisme montre un tropisme oriental marqué, avec Byron (qui mourra auprès des révolutionnaires grecs), Lamartine (Voyage en Orient, 1835), ou encore Victor Hugo (Les Orientales, 1829).

Dans le monde méditerranéen, l’Espagne et l’Italie occupent aussi une place de choix dans l’imaginaire romantique, bientôt à la limite du cliché et de l’autodérision (Alfred de Musset, Contes d’Espagne et d’Italie, 1829).

« C’est l’essaim des Djinns qui passe.
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! … »

Extrait de Victor Hugo, « les Djinns» in Les Orientales, 1829

L'Histoire, source d'inspiration

Au XVIIIe siècle, les dramaturges allemands avaient commencé à s’inspirer du Moyen-âge (Götz von Berlichingen (Goethe, 1773), Les Brigands (Schiller, 1782)). Walter Scott, depuis l’Écosse, abreuve l’Europe de romans médiévaux (Ivanohé, 1819).

Victor Hugo s’engouffre dans la voie avec Notre-Dame de Paris (1832). Alexandre Dumas rencontre un énorme succès en évoquant la Renaissance dans sa pièce Henri III et sa cour, jouée en 1829. L’Histoire devient un terrain de jeu infini pour les dramaturges, les poètes et les romanciers !

Le souffle épique : Rossini, extrait de l’Ouverture de Guillaume Tell (1829), dirigé par R. Chailly.

L’individu contre la société

Dans les Rêveries du promeneur solitaire (1782, posthume), Jean-Jacques Rousseau introduisait la contemplation de la nature dans la littérature. Cette démarche allait rencontrer un grand écho chez les romantiques. Mais l’influence de l’écrivain genevois ne se limite pas là. Reprenant ses accusations portées dans ses œuvres de philosophie politique, certains romantiques mettent en cause la société, jugée incapable de faire droit aux aspirations de l’individu.

Ainsi, dans Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal met en scène un héros sombre et violent, en guerre contre une société de classes qui ne lui permet pas de réaliser ses ambitions. George Sand dénonce dans Indiana (1832) les drames créés par les lois injustes du mariage. Victor Hugo s’en prend à la peine de mort, dans Le Dernier jour d’un condamné (1829).

Le lyrisme mélancolique : Chopin, extrait de l’étude op.25 n°1 (1837), par W. Horowitz.

L'âme solitaire et mélancolique

Dès son origine, le romantisme est marqué par le tragique. Jugeant son amour impossible, Werther se suicide et la détonation crée une déflagration dans toute l’Europe (Goethe, Les souffrances du jeune Werther, 1774). Se suicider par amour ? C’est prendre les choses bien au sérieux. Dans un discours produit en 1824, l’Académie française reproche aux romantiques de manquer de gaîté, de bouder constamment et de « ne trouver de poésie que dans le malheur et l’affliction ». L’âme romantique ne semble en effet s’épanouir dans rien de tangible. La vie tout entière ne lui suffit pas : « Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans une autre vie… » (Chateaubriand, René, 1802).

La contemplation de la nature renvoie à la fois à un rêve de fusion et à un sentiment de solitude : « il n’est rien de commun entre la terre et moi », se plaint Lamartine dans les Méditations poétiques (1820).

Le romantique s’envole très haut et il a un peu de mal avec la réalité. L’amour existe chez lui surtout à l’état gazeux, fortifié par la musique et les échanges de regards. Couple emblématique du romantisme, Alfred de Musset et George Sand partiront fous amoureux à Venise, pour en revenir irrémédiablement fâchés.

Mais le romantisme est assez divers en lui-même pour contenir ses antidotes. Stendhal et George Sand n’hésiteront pas à s’amuser de leurs propres travers ou de ceux de leurs contemporains, parfois boudeurs, poseurs ou amoureux artificiellement (Mathilde de la Mole dans Le Rouge et le noir).

La tendance réaliste

Lumière crue sur le monde

Une gueule de bois littéraire

Après l’exaltation romantique qui a connu son maximum vers 1830, le monde littéraire semble éprouver un léger mal de tête. L’incandescence sentimentale, l’hypertrophie du moi, l’idéalisme amoureux, l’obsession de l’Italie et l’Orient, le bric-à-brac médiéval commencent à fatiguer un peu les lecteurs. A force de sublime, d’exotisme et de hauteur, la littérature serait-elle devenue hors-sol ?

L'écrivain dans les quartiers pauvres

Depuis la révolution de 1789, le peuple est entré sur la scène politique. Il faut compter avec lui. Mais quelle place la littérature lui donne-t-elle ? Chez les romantiques, cette place est assez marginale. Balzac et Stendhal sont bien plus fascinés par la noblesse que par les prolétaires. Lorsqu’ils mettent en avant un pauvre, c’est à cause de son énergie exceptionnelle (souvent celle de brigands ou de transfuges de classe comme Julien Sorel).

La première plongée dans le monde d’en-bas est faite par Eugène Süe, romancier mondain qui crée sous l’impulsion de son éditeur un roman feuilleton au succès colossal : Les Mystères de Paris (1842-1843). Ici, la littérature s’immerge dans les bas-fonds, les personnages s’expriment dans un argot que l’écrivain apprend dans les tavernes. Personnages truculents, affreux, vitriolés, scènes horribles et pathétiques : la recette fonctionne à merveille et le public en redemande. Bien entendu, les Mystères de Paris gardent une allure mélodramatique : il s’agit moins d’enquêter que de divertir.

Pour certains écrivains, le peuple devient aussi une cause. Dans la perspective de la faire progresser, les romans « socialistes » de George Sand s’intéressent au monde paysan et ouvrier, tout en l’idéalisant quelque peu (François le champi, Le Meunier d’Angibault). L’échec de la révolution de 1848, tuée par une bourgeoisie en plein essor, vient affaiblir cet élan.

Le concret tout cru

Madame Bovary (1857), histoire triste et banale d’une femme médiocre déçue par une vie médiocre, fait franchir à la littérature une étape décisive vers ce que l’on appellera plus tard le réalisme. Dans ce roman, tous les personnages sont médiocres. Flaubert fait du médiocre un sujet romanesque : c’est une révolution.

A la différence de Victor Hugo qui est avant tout un visionnaire doté d’une imagination puissante, Flaubert se documente énormément. Il cherche à coller au concret. Faire œuvre de littérature avec un sujet aussi banal représente un formidable défi : son travail sur l’écriture est donc considérable. Victor Hugo, lui aussi, prend le train du peuple en marche (Les Misérables, 1862). Mais sa manière reste celle d’un romantique (voir ci-contre la réaction de Flaubert).

A la suite de Flaubert, les frères Goncourt braquent eux aussi leur regard sur le réel, et de préférence le plus sordide (Germinie Lacerteux, 1865). Pour mieux s’imprégner de leurs sujets, ils visitent hospices et prisons pour femmes. Avec eux, le roman devient presque une étude de cas. Cette approche intéresse vivement le jeune Zola. Mais les deux bichons (comme les appellent Flaubert) manque de puissance proprement littéraire, et leurs romans tomberont assez vite dans l’oubli. Au contraire, le succès des œuvres de Maupassant ne se démentira jamais. Ce bon petit réaliste demeure aujourd’hui l’un des auteurs les plus lus de ce courant.

Flaubert fulmine à la parution des Misérables

« Les Misérables m’exaspèrent et il n’est pas permis d’en dire du mal : on a l’air d’un mouchard. La position de l’auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l’adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j’éclate, cependant.

Je ne trouve dans ce livre ni vérité ni grandeur. (…) Où y a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l’A, B, C ? Pas une fois on ne les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par monseigneur Bienvenu. (…) L’observation est une qualité secondaire en littérature, mais il n’est pas permis de peindre si faussement la société quand on est le contemporain de Balzac et de Dickens. »

Lettre à Mme Roger des Genettes, Croisset, juillet 1862

Et la poésie dans tout ça ?

La tendance réaliste trouve son épanouissement dans le roman, qui devient le genre dominant dans la littérature à partir des années 1850. Le prosaïque s’exprime en prose, rien de plus logique !

Simultanément, les poètes se réunissent autour de la figure tutélaire de Leconte de Lisle sous l’appellation un rien prétentieuse du Parnasse. Ces écrivains aujourd’hui un peu oubliés (Catulle Mendes, Sully Prudhomme, José-Maria de Heredia…) ne sont pas hantés par les questions métaphysiques et se veulent d’honnêtes artisans du vers. Dépouillée du sentiment de transcendance et du lyrisme romantique, la sérénité des Parnassiens finit parfois par ressembler à un contentement d’après-dîner. Justement, lors d’un repas à Paris en 1871, Rimbaud interrompra la déclamation d’un de ces poèmes digestifs dont les Parnassiens avaient le secret : « C’est de la merde ! », criera-t-il à l’orateur, suscitant l’indignation des poètes réunis. Le mauvais garçon de Charleville avait sans doute un peu bu, mais la rupture était dite.

Plus tard, et grâce notamment aux efforts de Verlaine, les symbolistes allaient faire de Rimbaud une figure d’inspiration majeure (sonnet des « Voyelles »). Mais celui-ci, occupé à vendre des armes dans la corne de l’Afrique, ne s’intéressera pas à la destinée de ses poèmes.

Science et matérialisme

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le scientifique et l’ingénieur triomphent. Le monde se mécanise, l’économie devient véritablement industrielle. Comment ne pas devenir matérialiste ? Emile Zola est l’expression de cette évolution. Pour l’auteur des Rougon-Macquart, le travail de l’écrivain doit consister à décrire le monde sur les bases d’un strict déterminisme, à la manière d’un scientifique (c’est ce que Zola appelle le Naturalisme). Il n’y a pas de liberté ni d’au-delà. Cette tendance autorise tout de même littérairement un certain lyrisme et le sens de l’épique (Germinal, 1885).

A l’écart des chapelles littéraires, exalté par l’aventure scientifique et technique de son temps, Jules Verne fait de l’ingénieur un héros, souvent à la tête d’une petite bande lancée à la découverte du monde (L’Île mystérieuse, 1875). Parmi les écrivains qui font voyager leur lecteur, il faut également citer l’officier de marine Pierre Loti. La part autobiographique de ses romans très lus à la fin du XIXe siècle pourrait lui valoir un regain de popularité aujourd’hui !

N’oublions pas non plus les contrepoisons que secrète la littérature. C’est ainsi que Flaubert avait conçu une œuvre tout entière dressée contre les prétentions de la science (Bouvard et Pécuchet). Mais ces deux anti-héros l’épuisent (« Leur bêtise est mienne, et j’en crève ») et Flaubert crèvera en effet en 1880 avant d’avoir terminé ce curieux odyssée de la bêtise.

Le symbolisme

Aurores boréales

Claudel parle : la sympathie des poètes pour le terrorisme anarchiste. Entretiens avec Jean Amrouche, 1951.

Impasses

En cette fin de siècle (vers 1885), le romantisme est mort ou moribond. Les romans naturalistes ou réalistes se vendent à gros tirage. L’empire matérialiste et scientiste a quelque chose d’étouffant (écouter le témoignage audio de Claudel qui a vécu cette période). Les poètes parnassiens lassent. Dans ce contexte, quelques individus tentent des recherches nouvelles et des expérimentations, guidés par les Illuminations de Rimbaud, les Chimères de Nerval, par certains poèmes de Baudelaire et de Verlaine. En 1884, Huysmans publie A Rebours. Dans ces pages désenchantées, quelques vers de Stéphane Mallarmé illuminent les esprits à l’affût d’une poésie plus profonde. Ces chercheurs sont en quête d’harmonies nouvelles, rares et étranges comme des aurores boréales.

Un renouveau poétique

On les a appelés après coup les symbolistes. Le symbolisme n’est ni une école ni même un mouvement littéraire. Il regroupe des écrivains très divers. Qu’y a-t-il de commun entre Rimbaud et Jean Moréas, Jules Laforgue et Mallarmé, Verlaine et Villiers de l’Isle-Adam ? Ni l’esthétique elle-même ni le style. Mais cette constellation de poètes partage du moins une démarche rebelle et plutôt radicale : il s’agit de rompre avec la conception habituelle de la représentation. Ils estiment que l’art n’a pas vocation à représenter le réel, à le nommer, à le désigner, mais bien plutôt à faire deviner peu à peu son objet, un peu comme le jazz tourne autour de la mélodie en la suggérant sans la dire.

Ces écrivains ont aussi en commun un culte pour la beauté et la musicalité de la langue, une connaissance approfondie des mots jusque dans leurs affinités secrètes et un mépris général pour le gros public et les critiques. Leur écriture extraordinairement raffinée demande au lecteur concentration et culture.

« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.) … »

***

Extrait d’un sonnet de Mallarmé. Indice de lecture : ce poème est troué par le vide comme un gruyère.

L’écriture est une absence au monde, faite de la matière du rêve et du son, dirigée par une volonté angoissée.

La musique comme flambeau

Le symbolisme s’insurge contre la représentation : la musique est donc son inspiration majeure. Car une symphonie ne représente rien. Elle se contente d’être. Et pourtant, elle semble ouvrir sur l’infini, sur un mystère ineffable dont elle ne donne pas la clef. Le poète symboliste se voudrait compositeur, tandis que le poète parnassien se voulait sculpteur.

Comme à l’époque du romantisme, l’Allemagne joue ici un rôle important. Dans les années 1880, l’orchestre de Charles Lamoureux fait découvrir au public français la musique de Wagner. Les poètes sont envoutés par cette musique aux harmonies nouvelles, hypnotiques, et par cette volonté d’aboutir à une œuvre d’art totale (la Tétralogie). Côté français, Debussy révolutionne la musique comme les symbolistes la poésie. Il crée d’ailleurs le Prélude à l’après-midi d’un faune d’après un poème de Mallarmé, et son opéra Pelléas et Mélissandre sur un livret de Maurice Maeterlinck, poète belge dans la mouvance symboliste.

Un impressionnisme musical : Debussy, Rêverie. Composé en 1890 (piano : Samson François, 1968)

La quête de l'absolu

Les Parnassiens, au milieu du siècle, voulaient faire de jolies œuvres poétiques qui n’avaient d’autre finalité que d’être belles et bien faites. C’est ce que Théophile Gautier appelait « l’art pour l’art », principe qui se définissait surtout par la haine de l’utile et de l’industriel. Gardant l’idée de désintéressement, les symbolistes attendent pourtant autre chose de la littérature. D’abord, ils se sentent à l’étroit dans une poétique qu’ils jugent rigide et trop normée. Et puis, un rêve d’absolu les obsède. Pour Paul Valéry qui se rappelle ses vingt ans, « il y avait quelque chose de religieux dans l’air de cette époque » (voir son article Existence du symbolisme). Ces poètes sont tourmentés par un mysticisme sans dieu qui se paie souvent d’un désespoir terrible.

Les poètes symbolistes – ou ceux dont ils se réclament – sont des radicaux. Comme tels, ils deviennent parfois des figures tragiques. Rimbaud voulait changer la vie par la poésie, il cesse toute littérature pour faire du commerce en Éthiopie. Son camarade Germain Nouveau, jugé par Aragon comme l’égal de Rimbaud, est frappé d’une crise mystique et sera interné. Verlaine meurt dans l’alcoolisme le plus sale. Gérard de Nerval se suicide. Villiers de l’Isle-Adam, frôlant la folie, meurt dans la misère en disant, paraît-il, « Je m’en souviendrai de cette planète ! » Mallarmé, lui, connaît son martyre par le grand public qui moque son obscurité – et par ses élèves de collège qui le chahutent.

Les mardis de Mallarmé

Le poète, sa femme, leur fille et leur chat Lilith reçoivent le mardi dans leur petit salon de la rue de Rome. Dans les années 1890, on peut y rencontrer Oscar Wilde, Whistler, Paul Gauguin, Debussy, Alfred Jarry, André Gide, Paul Valéry, Pierre Louÿs, Claudel, Léautaud et bien d’autres. Un pouvoir d’attraction étonnant, pour un homme qui n’avait publié que quelques vers !

Même s’il exerce une certaine fascination, la relation entre Mallarmé et ses visiteurs n’est pas de maître à disciple. Des jeunes gens très différents (il n’y a pas plus opposé que Léautaud et Claudel !) recherchent la parole de ce poète qui tente de reconstruire la poésie en profondeur. Chacun y trouve ce dont il a besoin dans sa propre trajectoire. En descendant les trois étages, les jeunes gens sont regonflés d’enthousiasme et pleins d’émulation pour longtemps !

Un témoignage de Paul Claudel au sujet de ce qu’il a tiré des mardis de Mallarmé dans les années 1890 (entretiens avec Jean Amrouche, 1951)

Mallarmé, un tournant dans la littérature

Au cours des années 1890, Stéphane Mallarmé devient une figure centrale pour de nombreux jeunes artistes et écrivains qui cherchent leur propre chemin dans un monde littéraire et artistique en recomposition. D’une exigence extrême, Mallarmé veut faire du poème la quintessence du langage délivré de toutes ses scories, un absolu où la poésie se chante elle-même. Avec lui s’inaugurent « le déclassement d’une poésie, l’aurore d’une autre, la transformation du but, de la substance et du goût poétiques » (Albert Thibaudet).

Au XXe siècle, l’influence de son œuvre ne fera que croître (en des directions très diverses), au point que George Steiner verra en Mallarmé le point de bascule vers une modernité littéraire qui rompt le pacte de confiance millénaire entre les mots et le monde (voir Réelles Présences).

Esprit caustique et misanthrope, Paul Léautaud avait fréquenté quelque temps le salon de Mallarmé. Quand 60 ans plus tard on lui demande de se rappeler quelques vers du poète, il en subit le charme presque malgré lui… (entretiens avec Robert Mallet, 1950)

Écrivains majeurs du XIXe siècle